La Citadelle de Ré, dont la première
pierre a été posée par le maréchal
de Vauban, se voit transformée en prison, sous l'Ancien
Régime.
Honoré Gabriel Riqueti, comte de Mirabeau (1749-1791),
y loge, en 1766, à l'âge de 17 ans.
C'est le chevalier d'Auban qui reçoit le jeune rebelle.
Le père d'Honoré, un économiste, auteur
du «Traité sur la population», a demandé une lettre de cachet pour son
fils qui a contracté une dette de jeu se montant à
80 livres. Mirabeau est alors sous-lieutenant au régiment
de Berry-cavalerie. Afin de mater son fils, le marquis de Mirabeau
a même envisagé de déporter son héritier
dans les colonies hollandaises
À Ré, Mirabeau a un «régime
de faveur», il peut sortir selon son humeur. Durant
ses permissions qu'il passe à la Rochelle, il continue
ses frasques. Le gouverneur d'Auban, intervient auprès
du ministre Choiseul afin d'envoyer Mirabeau en Corse. Mirabeau
quitte une île pour une autre, laissant dans la Citadelle
de Ré les soupirs traduits par ses mots : «Ras le Ré.»
***
En 1769, Honoré de Mirabeau
participera à la conquête de la Corse, en tant qu'officier
de la Légion Lorraine. Puis le Comte entrera dans l'Histoire,
il sera un des plus grands orateurs politiques de la Révolution.
Le 26 septembre 1789, Mirabeau commencera son discours «Sur la Contribution du quart» par une phrase cinglante, en regard de la gestion
financière de la monarchie : «Deux
siècles de déprédations et de brigandages
ont creusé le gouffre où le royaume est près
de s'engloutir.»
Jean-Baptiste
Jourdan
Le 2 avril 1778, Jean-Baptiste
Jourdan (1762-1833) accoste sur l'île de Ré. Il
vient de s'engager comme soldat colonial. L'enrôlement
des soldats coloniaux se fait par «racolage,
dans un élément sensiblement inférieur à
celui du recrutement des régiments métropolitains.»
Le dépôt des soldats des Colonies se trouve à
l'île de Ré. Chaque recrue qui s'engage reçoit
85 livres du Roi avant de se rendre sur le lieu de son affectation.
Jourdan perçoit son paquetage d'une valeur de 20 livres
; somme automatiquement prélevée sur le pécule
octroyé.
À peine débarqué, Jourdan passe une visite
devant un médecin de la marine. Ensuite il est astreint
à l'exercice deux fois par jour avant de se voir affecté
dans un régiment en partance pour une colonie.
Le 10 décembre 1778, Jourdan quitte Ré, il incorpore
le Régiment l'Auxerrois, désigné pour servir
en Amérique. Les hommes instruits sur l'île vont
participer à la guerre d'indépendance. À
son arrivée sur le bateau, le soldat Jourdan remet tout
son équipement militaire à son chef ; il restera
en sarrau et culotte tout au long de la traversée !
Chaque formation d'un soldat colonial qui combat en Amérique
revient à 292 livres à la Nation, d'où la
nécessité de préserver les uniformes et
l'armement !
Les soldats coloniaux de l'Auxerrois se rendent d'abord à
Sainte-Lucie en Dominique, sous le commandement du Vicomte de
Damas-Marillac. En 1779, Jourdan est à la Grenade, en
1780, à Saint-Vincent, en 1781, à Scarborough,
puis à Saint-Eustache.
Le 1er Janvier 1782, le soldat Jourdan rentre chez lui. Il est
malade. Néanmoins, en 1783, il rejoint son régiment
placé sous les ordres du comte de Fléchin de Vamin.
Le 26 juillet 1784, Jean-Baptiste Jourdan est réformé.
***
Jean-Baptiste Jourdan ne résistera
pas à l'appel de la Révolution et le 26 juin 1794,
il deviendra le célèbre «Vainqueur
de Fleurus.» Son nom restera associé aux victoires
de Hondschoote, de Wattignies et de Düsseldorf.
Le 5 septembre 1798, il initiera la loi sur la conscription :
«Jourdan-Debrel»
L'article premier stipulant : «tout
Français est soldat et se doit à la défense
de la patrie.» Le service militaire était obligatoire
pour tous les Français âgés de vingt à
vingt-cinq ans.
Le 18 brumaire Jourdan s'opposera au coup d'état ! Le
Jacobin sera exclu du Corps Législatif et n'évitera
le bagne que par la grâce de Joseph Fouché.
Sous l'Empire Jean-Baptiste Jourdan obtiendra le bâton
de Maréchal et comptera parmi les amis de Joseph Bonaparte.
Ré et
ses prisonniers
Pierre
Denis Lanquetin
Ré marche avec l'histoire
et son nom doit changer comme de nombreuses villes de la Nation.
Pour paraître dans la norme et ne pas déplaire,
elle prend celui de «Révolution».
Sa Citadelle restera une prison.
Les premiers détenus sont les prêtres qui refusent
le serment à la Constitution civile du clergé.
Le député Voidel donne le nom de «réfractaires» à ces ecclésiastiques, les accusant
«de former une ligue contre l'État,
sous prétexte de religion.»
La déportation des réfractaires est entérinée
le 26 août 1792, par l'Assemblée législative.
Alexandre Billard de Veaux (1773-1833), de son vrai prénom
Robert-Julien, ancien chef de division de l'Armée Catholique
et Royale, s'étonnera ultérieurement de la réaction
de l'Église face à la Constitution civile du clergé
: «Parfaitement étranger à
la théologie, je ne comprends pas encore aujourd'hui comment
la cour de Rome défendit au clergé français
de prêter un serment sanctionné par le roi, et qu'elle
autorisera plus tard à prêter au Premier Consul.»
À Ré, les prêtres réfractaires débarquent
par petits groupes et s'entassent dans la forteresse de Saint-Martin.
En 1793, l'un d'eux, Pierre Denis Lanquetin, arrive à
«l'Isle de Ré».
Ancien curé de la paroisse de Jougne, dans le département
du Doubs, il est «poursuivi comme perturbateur de l'ordre
public.»
Lanquetin est âgé de 55 ans.
En mai 1794, huit cents prêtres sont enfermés sur
le ponton : Les Deux Associés «comme
des harengs dans un baril.» Les
conditions de détention y sont si effroyables qu'ils demandent
au Comité de salut public : «de
leur faire donner de la paille, chose»
précisent-ils «que l'on ne refuse pas à des criminels.»
Le nombre de prêtres réfractaires va en s'accroissant
si bien qu'en 1798, les 1 023 prêtres qui «croupissaient sur les Pontons de Rochefort» sont transférés dans la Citadelle
Saint-Martin où «Ils
furent entassés à plus de 1 000 dans des locaux
prévus pour 500.»
Trois cents d'entre eux trépassent !
Le 15 juillet 1801 la signature
du Concordat signifie la liberté retrouvée pour
les prêtres.
Pierre Denis Lanquetin a survécu à son emprisonnement
et peut regagner sa Franche-Comté natale.
Le vicomte Charles
Robert de Lézardière
Le 21 juillet 1795, Charles de Lézardière, dont
le passeport indique la localité de «La
Rochelle et autres circonvoisons»,
parvient en Vendée dans la commune de Chauché,
le jour où les émigrés capitulent à
Quiberon.
Charles de Lézardière est l'un des fils du baron
de Lézardière qui, dès 1790, «entretenait une correspondance suivie
avec les royalistes de Paris et avec les émigrés,
en particulier le comte d'Artois.»
Le 1er juillet 1791, le baron Robert de Lézardière
sera arrêté avec trente-trois autres conjurés
qui cherchaient à faire de Châtillon-sur-Sèvre
le centre de la contre-Révolution, en Anjou et en Poitou.
Le 18 septembre, «en exécution de la loi du 15 septembre,
toutes les procédures commencées demeurent sans
effet», le baron et ses amis seront élargis.
Cette amnistie est consécutive à l'acceptation
de la Constitution par Louis XVI. Le baron quitte la Vendée
et gagnera Paris.
À l'époque des faits, Charles de Lézardière
avait 14 ans.
Le 24 août 1796, Charles
est âgé de 19 ans lorsqu'il se met au service du
Chevalier François Athanase Charette de la Contrie. Il
est de tous les derniers engagements de la Vendée.
Le Vendéen Charles de
Lézardière et les insurgés mènent
une guérilla contre les troupes du général
Hoche harcelant à l'automne 1795, les colonnes de convois
de subsistances :
[
] 600 volontaires suivis
de 12 chariots chargés de vivres pour se rendre au camp
de Palluau [
] ont été attaqués subitement
en tête, en flanc et en queue par 400 Brigands sous les
ordres de Charette qui sont tombés sur eux comme des Tygres
furieux et qui les ont tous impitoyablement égorgés,
ceux qui ont échappé au Carnage ont rapporté
que les Volontaires rendois les armes ont été torturés
par les Brigands de la manière la plus cruelle et la plus
barbare après leur avoir attaché les mains derrière
le dos, ils leurs coupois les veines les quittant péri
en ces tourmants, on a vu même de leurs femmes plonger
des fourches en leur sein de ceux qui donnois encore quelques
signe de vie.» Sic
Lors de l'expédition à
l'île d'Yeu, l'armée de Charette connaît un
cuisant échec. Le comte d'Artois s'en est allé
vers d'autres rivages plus souriants. Les 17 000 hommes qui ont
participé à cette lamentable équipée
quittent les rangs de l'insubordination. Les paysans ne veulent
plus se battre, la pacification entreprise par le général
Hoche porte ses fruits.
Dans sa correspondance, en date
du 9 novembre 1795, Hoche relate le comportement du chevalier
de Charette : «Les lois draconiennes qu'il a données
au pays qu'il occupe, l'ont en quelque sorte fait déifier
par une multitude ignorante que son nom seul fait trembler. Son
caractère est féroce et singulièrement défiant.
Son ambition est de gouverner féodalement. Il n'a point
d'ami.»
Charrette n'a plus à ses
côtés que 300 fidèles dont fait partie Charles
de Lézardière.
Le 26 novembre 1795, les Vendéens repoussent les Bleus
à Saint-Denis-la-Chevasse puis les battent à la
Châtaigneraie, continuant leur guerre d'embuscade.
Le 24 décembre, Charles
de Lézardiaire partage la victoire de la Thébaudière.
Le 28 décembre, il participe à l'assaut du camp
républicain installé aux Quatre-Chemins de l'Oie.
Les Brigands connaissent leur dernier succès.
Le 1er et le 2 janvier 1796,
Hoche envoie 30 000 soldats pour stopper la course des insurgés.
Charette ne compte plus qu'une centaine d'hommes ; Charles de
Lézardière est toujours présent. Les rebelles
sont sans vivres, pratiquement sans munitions. Sur les instances
de Charrette, tous les vendéens, y compris les blessés,
poursuivent les attaques. C'est ainsi que les rescapés
assaillent la colonne des Bleus près d'Aigrefeuille, en
Loire-Inférieure, puis se replient sur la Bruffière
où le général Travot disperse les débris
de la troupe !
Charles de la Lézardière coupé de son chef
erre de bois en bois se cachant dans des abris de fortune.
Le 20 février 1790, il est arrêté, par les
Républicains. Charles de Lézardière est
dénoncé par des patriotes aux forces républicaines
alors qu'il se croyait en sécurité dans une ferme
en compagnie des lieutenants de Charette.
Charles de Lézardière
est transféré aux Sables d'Olonne pour être
jugé par un tribunal militaire.
Le Vendéen se croit perdu, la sentence ne faisant aucun
doute ! Pourtant, contre toute attente un grenadier intervient
en sa faveur signalant aux juges que lors de l'offensive lancée
sur le camp des Quatre-Chemins de l'Oie, Charles de Lézardière
lui a fait grâce ainsi qu'à six autres républicains.
Le Vendéen est condamné à la déportation,
ce sera Cayenne ou l'île de Ré. En attendant la
destination de son exil, Charles retourne en prison.
Le 27 juillet 1796, Charles de
Lézardière est «détenu
dans la citadelle de l'île de Ré.» Il
est incarcéré en tant que «émigré
et brigand» de feu, François de Charette
de la Contrie.
***
En 1823, le vicomte Charles de
Lézardière sera élu député
de la Vendée. Puis il accédera au poste de préfet,
avant de présider, le 5 octobre 1848, le Conseil Général
de la Vendée. Ceci, conformément à la législation
du 17 février 1800. Ces lois étaient l'oeuvre du
Premier Consul, l'héritier indéniable de la Révolution
Ré et
ses réfractaires
Le
major Jean-Louis Cailhassou
En 1798, l'île de Ré
se transforme en centre de transit pour les prisonniers en partance
pour Cayenne. Les déportés politiques et les prêtres
y font leur dernier séjour sur le sol natal.
En 1800, l'article 46 de la Constitution
prévoit : «Des prisons saines, avec des locaux propres
ainsi que des visites régulières aux détenus
par les juges d'instruction, les présidents des assises,
les préfets et les maires.»
Ce n'est qu'un vu pieux ! Rien ne change dans la condition
pénitentiaire !
La commune de la Flotte accueille
les conscrits réfractaires, malheureusement de plus en
plus nombreux.
Voici quelques noms relevés au hasard sur la liste des
réfractaires conduits à l'île de Ré
:
Pierre Guillevic, Pluneret, «a été conduit au dépôt
de l'isle de Ré, ayant été arrêté
par les gendarmes. Amende de 500 livres.»
Joseph Leviavant, Theix, «arrêté
par les gendarmes le 4 juin 1809 et s'est évadé
de nouveau du dépôt de l'isle de Ré, conduit
le 27 juin à Metz, mis à la disposition du général
Commandant la 3ème division militaire. On ne sait pas
s'il est arrivé à destination. Amende de 500 livres.»
Jean Leglouevec, Napoléon-ville, arrêté par
les gendarmes, le 19 avril 1808 «envoyé
au dépôt pénitentiaire de l'isle de Ré.
Le 5 novembre 1808, conduit au port de Lorient pour être
embarqué. Amende de 500 livres.»
Pierre Simon, Pluvigner « rendu
volontairement à la maison de détention, parti
pour l'isle de Ré. Amende de 500 livres.»
Julien Rolland, Le Faouët, «décédé
à l'hôpital de Ré en 1809. Amende 500 livres.»
Olivier Huchon, Locminé, envoyé à Ré
«4ème bataillon colonial en 1809.»
Jean Le Sauce, Theix, «isle
de Ré, parti pour le 3ème bataillon colonial, arrivé
le 7 janvier 1810.»
À Saint-Martin-de-Ré se trouvent les dépôts
des 3ème et 4ème bataillons coloniaux.
Le 24 janvier 1811, le régiment
de l'Isle de Ré est organisé par décret
impérial. Les bataillons sont formés uniquement
de conscrits réfractaires.
Le 8 avril 1811, Jean-Louis Cailhassou écrit à
Joachim Murat «Sicil Rex»
: « J'ai l'honneur de vous accuser réception
de votre lettre en date du 18 mars dernier, par laquelle vous
m'annoncez que Sa Majesté l'Empereur, par décret
du 3 mars du même mois m'a nommé au grade de major
dans le régiment de I'Isle de Ré. Je m'empresse
de vous informer que je partirai demain 9 avril pour me rendre
à mon nouveau poste.»
Le 30 avril 1811, un important
contingent de conscrits réfractaires débarque à
Saint-Martin-de-Ré. Dans le courant du mois de mai, le
nouveau Major Cailhassou accoste sur l'île où il
inculque à des recrues peu enthousiastes, l'art de la
manuvre militaire et l'amour de la patrie. En décembre
1811, les déserteurs et réfractaires à l'île
de Ré atteignent l'incroyable nombre de 12 000 hommes.
***
En avril 1812, le major Cailhassou
quittera l'île de Ré pour Berlin. Son régiment
de l'Isle de Ré deviendra le 132ème de ligne formé
à 4 bataillons et 3 batteries à pied. La couleur
des parements et des revers est bleue avec lisérés
jaunes pour différencier les réfractaires. Ces
hommes se distingueront durant la campagne de Russie. Le 13 novembre
1812 à Wolkovski, durant deux jours le 132ème de
ligne défendra vaillamment le pont de Wolkovski, face
à l'assaut de 33 000 Russes. Le 22 janvier 1813, le major
Cailhassou arrivera à Varsovie, avec les rescapés
du 132ème régiment de ligne. Les soldats ont marché
470 kilomètres par un froid implacable, laissant la moitié
de leurs camarades ensevelis dans les glaces.
Les réfractaires de «l'Isle de Ré»
auront bien mérité de la Patrie !
Ré et
ses oubliés de l'histoire
Gustave
Dechèzeau
Gustave Dechèzeau est
né à la Flotte de Saint-Martin-en-Ré, le
8 octobre 1760, dans une famille protestante. Son père
est un négociant aisé. Le jeune Gustave fait ses
études en Hollande, puis revient sur son île natale
fonder une société de commerce avec l'aide de Jacob
Lem. Gustave se montre un négociant avisé et ne
tarde pas à faire fortune. Ses grandes capacités
le conduisent à être juge au Tribunal de la commune
de Saint-Martin.
La Révolution lui sied. Fervent républicain, il
est nommé «Électeur des représentants
du Tiers État, de la sénéchaussée
de La Rochelle à l'Assemblée Nationale.» Il
commande ensuite la Garde Nationale de la Flotte.
Son sens de la justice lui fait verser naturellement «une contribution patriotique de 500 livres», de plus il habille complètement deux volontaires
sur les dix qui partent sauver la Patrie déclarée
en danger.
Le 1er septembre 1791, il est premier suppléant à
la législative. Le 6 septembre 1792, il est élu
député à la Convention.
Sa sensibilité de protestant l'inscrit dans le courant
girondin et le conduit à s'opposer contre «la violation des formes les plus élémentaires
de la justice»
lors du procès de
Louis XVI.
À la séance du 16 janvier 1793, Gustave Dechèzeau,
député de la Charente-Inférieure, répond
ainsi à la question posée par le président
Vergniaud : «Quelle peine Louis ci-devant roi des
Français, a-t-il encouru ?
«J'ai déclaré Louis coupable
et convaincu de crime de haute trahison nationale, parce que
j'en ai la conviction. J'ai rejeté la sanction du jugement
par le peuple, parce que j'en ai craint des conséquences
funestes pour son bonheur, parce que j'ai voulu que toute la
responsabilité pesât sur ma tête. Je déclare
que Louis mérite la mort ; mais prononçant comme
législateur et non comme juge, de grandes considérations
politiques, auxquelles sont essentiellement liées peut-être
les destinées de la République, me font voter pour
la détention jusqu'à ce que les circonstances permettent
d'y substituer le bannissement.»
Gustave Dechèzeau vote,
en son âme et conscience, la détention du roi.
Fidèle à ses idéaux de justice, il proteste
contre l'arrestation des Girondins. Sa position déplait
au Rochelais Billaud-Varennes qui n'hésite pas à
le déclarer « contre-révolutionnaire. « Ce même Billaud-Varennes, député
parisien avait demandé : «La
mort «de Louis XVI»,
dans les vingt-quatre heures et, en tant qu'instigateur des «Massacres de septembre», encourageait les bourreaux, foulant au pied les
morts, en leur criant : «Vous
sauvez la patrie, braves citoyens ! Continuez votre ouvrage.»
Le 10 septembre 1793, Gustave
Dechèzeau, jugeant que «deux
partis avaient divisé la République,» décide
d'abandonner le climat trouble de la politique parisienne afin
de regagner son île de Ré. Il rentre chez lui à
la Flotte, mais le député girondin ne connaît
pas pour autant la tranquillité. La jalousie de quelques
Rétais l'entraîne inexorablement vers la mort.
Les dénonciations de ces hommes, amènent deux commissaires
de la Convention, Laignelot, député de Paris et
Léquinio, député du Morbihan à organiser,
à Rochefort, un Tribunal Révolutionnaire qui conduit
un procès de comédie.
Gustave Dechèzeau est
condamné à avoir la tête tranchée.
Le 13 janvier 1794, la guillotine
est dressée place de la Liberté, à Rochefort.
Gustave Dechèzeau meurt pratiquement un an après
avoir demandé un procès équitable au roi
Louis XVI.
Le 22 juillet 1790, Gustave Dechèzeau avait uni sa destinée
avec une Rochelaise, Marguerite Françoise Vatable. Il
a eu deux filles. Marguerite Dechèzeau se bat pour obtenir
la réhabilitation de son époux et la chute de Robespierre
en Thermidor, lui permet d'établir l'innocence du valeureux
Girondin.
***
Sur l'acte de naissance de Gustave
Dechèzeau il était inscrit : «Pierre
Charles François Gustave, fils illégitime du sieur
Estienne Mounier Dechèzeau.»
La mention illégitime peut surprendre, elle était
pourtant obligatoire pour les protestants. Les mariages célébrés
par leurs pasteurs n'étaient pas reconnus légaux
par l'État.
À l'initiative du Premier
Consul, les articles organiques du 8 avril 1802, autoriseront
deux confessions protestantes, les calvinistes et les luthériens,
regroupés sous l'appellation «Églises
réformées de France.»
En décembre 1804, l'empereur
convoquera les pasteurs pour leur dire : «J'ai
toujours été satisfait de tout ce qu'on m'a rapporté
de la fidélité et de la bonne conduite des pasteurs
des Citoyens des différentes communions protestantes.
Je veux qu'on sache bien que mon intention et ma ferme volonté
sont de maintenir la liberté des cultes.»
Napoléon créera
deux facultés de théologie, l'une luthérienne
à Strasbourg, l'autre calviniste à Montauban. Les
protestants voueront une reconnaissance éternelle à
l'Empereur et lui resteront fidèles jusqu'à sa
seconde abdication.
Gabriel
Querquy
Le trois novembre 1768, le vicaire
de la Flotte enregistre la naissance de Gabriel Querquy, fils
légitime de Gabriel Querquy, marchand et de Marie Joussourret.
Le 2 août 1791, le Rétais Querquy, âgé
de 23 ans, se porte volontaire et reçoit des subsides,
versés par le républicain, Gustave Dechèzeau
! Querquy part dans les rangs du 10ème bataillon de Fédérés.
Il fait les campagnes de 1791 à 1793, dans l'Armée
du Nord.
Au blocus de Maubeuge, Querquy est affreusement blessé
d'un coup de sabre, assené sur la tête, et par un
coup de feu. Ces graves lésions immobilisent le volontaire
durant deux ans.
Malgré son état, Gabriel Querquy reprend du service
et, le 25 décembre 1795, il entre dans la gendarmerie
maritime. Il obtient son affectation pour l'arsenal de Rochefort,
le seul qui fonctionne à peu près bien en France.
Le 31 juillet 1801, le Rétais Querquy passe à la
compagnie d'Anvers. Il est chargé d'accompagner le préfet
maritime dans ses tournées. La fonction du gendarme consiste
à étudier les activités des marins dans
les ports afin de pouvoir rechercher et arrêter d'éventuels
déserteurs. Querquy inspecte les abords des bagnes suivant
les directives du commissaire de marine préposé
aux travaux forcés.
Le Rétais remplit ses missions jusqu'au 15 décembre
1809, date à laquelle il est nommé, maréchal
des logis, en partance pour l'Espagne.
Le 24 novembre 1809, un décret impérial ordonnait
la formation de 20 escadrons de gendarmerie.
Le 18 mars 1810, le gendarme
Querquy est à Bayonne. Il rejoint le 12ème escadron
de gendarmerie, placé sous les ordres du chef d'escadron
d'Halmont.
Les gendarmes sont affectés à la sécurité
de l'axe routier qui relie Graus à la France, par le col
de Benasque. Gabriel Querquy assure la défense des convois
de blessés, surveille les transports de fourrage, ceux
de moutons et de bufs, servant à l'approvisionnement
de divers régiments du 3ème corps du général
Suchet. L'année se termine avec la poursuite des Catalans
qui rebroussent chemin devant les assauts du 12ème escadron.
Le 6 février 1811, Gabriel
Querquy intègre une unité de Gendarmes Chevau-légers.
Le maréchal Moncey a informé le général
Buquet, commandant la gendarmerie en Espagne, de cette nouvelle
formation, prévue par le décret du 6 novembre 1810.
Le Rétais est armé d'une lance et sa tenue de lancier-gendarme
se compose d'un frac bleu à la hussarde avec revers bleus,
collets parements et retroussis écarlates, aiguillettes
blanches à gauche. La veste à la hussarde est rouge
et la culotte bleue à la hongroise, garnie de tresses
blanches. Le shako, bordé de blanc, est surmonté
d'un plumet rouge. La vision des gendarmes-lanciers coiffés
du shako ne tarde pas à inspirer la terreur chez les guérilleros.
Durant l'année 1811, la colonne mobile du maréchal
des logis combat dans des Sierras dont les magnifiques paysages
recèlent des emplacements de guet-apens. Les gorges creusées
par des torrents aux eaux limpides servent de dernières
demeures aux guérilleros occis par les gendarmes.
En 1812, des centaines de gendarmes,
périssent dans diverses embuscades. Énucléations,
langues coupées, nez arrachés, doigts sectionnés,
ongles découpés, représentent un infime
éventail des cruautés perpétrées
des guérilleros. L'Empereur dira que «les
paysans espagnols sont encore moins dans la civilisation européenne
que les Russes.»
Gabriel Querquy, en garnison
à Barbastro, se bat contre les guérilléros
de Malcarado. Puis contre ceux de Mina. Devant l'impossibilité
de défendre les places et ne pouvant plus garantir le
contrôle des communications, les gendarmes reçoivent
l'ordre du maréchal Suchet de quitter Barbastro pour le
fort de Monzón, petite ville de l'Aragon. La forteresse
est située sur une montagne à peu près circulaire,
protégée sur trois côtés de son pourtour
par le seul escarpement naturel du mont. Gabriel Querquy est
parmi les quatre- vingt douze gendarmes qui forment la garnison.
Le 21 juin 1813, la défaite de Vitoria, sonne le glas
de l'armée française. Les troupes quittent la péninsule
ibérique. Le maréchal Suchet laisse trois garnisons
en place, il s'agit de Lérida, Mequinenza et Monzón.
Le 6 septembre 1813, le Rétais
Querquy est nommé sous-lieutenant.
Le 27 septembre 1813, les guérilleros
de Mina, soutenus par deux régiments de la division de
Navarre, formant une armée de 3 000 hommes, commencent
le siège de Monzón.Dans le fort les Français
sont cent !
Durant le siège, le sous-lieutenant
Querquy fait office de canonnier, de sapeur. Il est de faction
sur les remparts de la forteresse, dans le froid glacial de l'hiver.
En décembre 1813 il est blessé par un coup de feu.
Le 13 février 1814, les
Espagnols envoient un émissaire à Monzón.
Il s'agit de don Juan Van Halen, qui intime aux gendarmes l'ordre
de se rendre. Il précise pour faire bonne mesure que les
places de Lerida et de Mequinenza ont été évacuées
par les Français.
Gabriel Querquy est dépêché à Lérida
afin de pouvoir confirmer la capitulation des Français.
Pendant que le sous-lieutenant effectue son ambassade, la garnison
continue son action défensive.
Le 14 février 1814, Querquy rentre de son périple,
sous bonne escorte espagnole. Il confirme la reddition de Lerida
et de Mequinenza, sans avoir eu d'explications à cet abandon.
La défense du fort de
Monzón prend fin !
Le 15 février, malgré
l'arrêt officiel des hostilités, le Rétais
Querquy est atteint par un coup de feu tiré par les guérilleros.
Les gendarmes posent leurs conditions aux Espagnols. Ils refusent
de se constituer prisonniers, considérant qu'ils avaient
toujours eu l'avantage sur l'armée de Espoz y Miña.
Les gendarmes déplorent 9 morts, les Espagnols 460 !
Le maréchal Suchet officialisera
cette honorable décision :
«Ces braves gendarmes et leurs chefs ne
reculèrent devant aucun danger, et exécutèrent
avec une constance sans bornes tous les travaux d'une guerre
de chicane avec laquelle leur service ordinaire n'avait aucun
rapport. C'est à leur dévouement, et à l'imagination
et au courage de leur guide, qu'on doit attribuer la constante
supériorité de la défense sur l'attaque
pendant quatre mois et demi d'un siège ininterrompu.»
Le 17 février 1814, Gabriel
Querquy, blessé, arrive à Lérida où
les Espagnols le font prisonnier, avec la garnison, malgré
la Convention de capitulation qui laisse aux militaires le droit
de repartir avec armes et bagages. La blessure du sous-lieutenant
ne lui épargne pas les brutalités espagnoles ni
son envoi à Tarragone dans la Tour de l'ancien prétoire.
Du 26 février au 14 mai 1814, le Rétais est soumis
à un traitement effarant ! C'est en guenilles qu'il sort
de sa prison, pour gagner Auch, dépôt affecté
aux gendarmes rentrant d'Espagne.
***
Le 1er juillet 1814 le sous-lieutenant
Querquy sera licencié et se retirera à la Rochelle.
Le 5 juillet 1817, le sous-inspecteur Laperry lui confirmera
son état de demi-solde. Malgré ses diverses demandes
le Rétais, Gabriel Querquy, ne sera jamais réintégré
en gendarmerie.
***
Ré :
Se Remémorer !
Si un jour vous visitez l'île
de Ré, vous pourrez, si vous le désirez, mettre
vos pas dans ceux du maréchal de Vauban et suivre les
fortifications qu'il a tracées. La Citadelle vous rappellera
le passage du comte de Mirabeau, tribun du peuple provençal
et député du Tiers Etat à Aix-en-Provence.
Le soldat Jourdan ne fait plus
l'exercice et les conscrits réfractaires formés
par le major Cailhassou ont été remplacés
par les estivants, venant admirer la splendeur de la côte,
bordée par un océan dont le sac et le ressac sourdre
depuis des temps immémoriaux.
Le port de la Flotte accueille
toujours les bateaux, mais les moteurs ont remplacé les
corvettes et autres frégates à la mature déployée.
Les façades des belles maisons qui longent les quais témoignent
de la richesse de ce village côtier où Gustave Dechèzeau
et Gabriel Querquy naquirent au Siècle des Lumières.
N'hésitez pas à emprunter les rues et venelles
qu'ils ont parcourues dans leur prime jeunesse avant de se mettre
au service de la Nation ; l'un pour défendre les nouveaux
droits des citoyens, l'autre pour lutter contre un retour à
la féodalité.
La Convention, malhabile dans sa gestion d'une France nouvelle,
fera périr l'adepte de la philosophe des Lumières.
Le Volontaire ira de victoires en combats, servant la République
puis l'Empire, désireux de soutenir l'avancée de
la liberté.
Gustave Dechèzeau et Gabriel
Querquy ont contribué à bâtir la Ré
et la France d'aujourd'hui ; nous ne devons pas oublier leurs
souffrances, ni leurs engagements idéologiques ou armés.
André Rambaud a trouvé
les mots adéquats pour rendre justice à ces hommes
qui «nous ont fait ce que nous sommes.» Tout
comme lui je pense que nous serions «ingrats,
si nous ne défendions pas leur mémoire, indignes
si nous laissions périr leur héritage.»
L'île de Ré vous
attend !
Sa beauté vous charmera, tandis que l'ombre de ses anciens
îliens vous guidera !
Marie-Hélène Legrand.
Sources :
« L'île Madame «
Jean-François Deniau, Hachette littérature.
« L'Histoire de l'île de Ré
« Anne Gaudin
« Bulletin de l'Association des amis de
l'île de Ré. «
« Procès de
Louis XVI, convention nationale, «
Extrait du Moniteur Universel, Journal officiel de la république
Française. Séance du mercredi 16 janvier 1793
Lamartine (A. de) « Histoire des Girondins tome II Hachette
Furne Jouvert et Cie Panerre 1871
« Clément Couvez et Pierre Provins,
gendarmes Napoléoniens. « Marie-Hélène
Legrand
SHGN (2002)
« Citoyens Officiers de Napoléon
« Marie-Hélène Legrand.
L'Orée du Bois, 1997
« Contrôle Général
des Conscrits, condamnés à l'amende comme Réfractaires,
ainsi que leurs Pères et Mères, comme civilement
responsables. « AD. Morbihan
« Historique de l'Armée Coloniale
Française. « Les Armées du XXème siècle,
Journal illustré 1905.
Réfractaire : Article VII de la loi du 6 floréal
An IX (26 avril 1803)
Constitution de l'An VIII, article 46.
Pierre Tardy (Préface) « Femme
de l'île de Ré « Éditions
Ouest-France 1996
Dictionnaire G. Six
« Le maréchal Jourdan « René Valentin. Éditions Charles
de la Vauzelle et Cie 1956
« Bréviaire du Vendéen « Billard de Veaux Alexandre -1832-
« Une famille vendéenne sous la
Révolution « Élie Fournier. Albin Michel 1993
« Souvenirs de la Révolution à
Nantes ou la Mémoire d'un Bleu «
Léon Brunschvicg. Reflets du Passé. 1982
« Mémoires d'un habitant des Sables
d'Olonne. « ADV - J.163
« Correspondance de Hoche, « publié par Alexandre Rousselin.
«Historique du corps de Troupe de l'Armée
Française. « 12ème régiment de Ligne
ex-Auxerrois. Paris Berger-Levrault
« La Vie quotidienne en Vendée
pendant la Révolution. « Georges
Bordonove Hachette, 1974