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WATERLOO
Erckmann-Chatrian
Hachette, 1915

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Nous marchions, les musiques jouaient par ordre supérieur; et lorsque les musiques se turent, le plus grand silence suivit. Alors nous étions au haut du petit vallon, à mille ou douze cents pas de la gauche des Anglais. Nous formions le centre de notre armée; des chasseurs s'étendaient sur notre flanc droit avec des lanciers. On prit les distances, on resserra les intervalles, la première brigade de la première division obliqua sur la gauche et se mit à cheval sur la chaussée. Notre bataillon faisait partie de la seconde division: nous fûmes donc en première ligne, avec une seule brigade de la première devant nous. On fit passer toutes les pièces sur notre front; celles des Anglais se voyaient en face, à la même hauteur. Et bien longtemps encore d'autres divisions vinrent nous appuyer. On aurait cru que toute la terre marchait; les anciens disaient :
“Voici les cuirassiers de Milhaud ! voici les chasseurs de Lefebvre-Desnoëttes; voilà là-bas le corps de Lobau ! ”

De tous les côtés, aussi loin que pouvait s'étendre la vue, on ne voyait que des cuirasses, des casques, des colbacks, des sabres, des lances, des files de baïonnettes. “ Quelle bataille! s'écriait Huche ; malheur aux Anglais ! ” Et je pensais comme lui, je croyais que pas un Anglais n'en réchapperait. On peut dire que nous avons eu du malheur en ce jour; sans les Prussiens, je crois encore que nous aurions tout exterminé.
Durant deux heures que nous restâmes l'arme au pied, nous n'eûmes pas même le temps de voir la moitié de nos régiments et de nos escadrons; c'était toujours du nouveau.

Je me souviens qu'au bout d'une heure, on entendit tout à coup, sur la gauche, s'élever comme un orage les cris de “ Vive l'Empereur ! ” et que ces cris se rapprochaient en grandissant toujours, qu'on se dressait sur la pointe des pieds en allongeant le cou; que cela se répandait dans tous les rangs; que, derrière, les chevaux eux-mêmes hennissaient comme s'ils avaient voulu crier, et que dans ce moment un tourbillon d'officiers généraux passa devant notre ligne ventre à terre. Napoléon s'y trouvait, je crois bien l'avoir vu, mais je n'en suis pas sûr; il allait si vite, et tant d'hommes levaient leurs shakos au bout de leurs baïonnettes, qu'on avait à peine le temps de reconnaître son dos rond et sa capote grise au milieu des uniformes galonnés. Quand le capitaine avait crié: “ Portez armes ! Présentez armes ! ” c'était fini. Voilà comment on le voyait presque toujours, à moins d'être de la garde.

Quand il fut passé, quand les cris se furent prolongés à droite, toujours plus loin, l'idée vint à tout le monde que dans vingt minutes la bataille serait commencée.Mais cela dura bien plus longtemps. L'impatience vous gagnait; les conscrits du corps de d'Erlon, qui n'avait pas donné la veille, se mettaient à crier; “ En avant ! ” quand enfin, vers midi, le canon gronda sur la gauche, et dans la même seconde des feux de bataillon suivirent, puis des feux de file. On ne voyait rien, c'était de l'autre côté de la route, l'attaque de Hougoumont.
Aussitôt les cris de “ Vive l'Empereur ! ” éclatèrent. Les canonniers de nos quatre divisions étaient à leurs pièces à vingt pas l'une de l'autre, tout le long de la côte. Au premier coup de canon, ils commencèrent à charger. Je les vois encore tous en ligne mettre la gargousse, refouler tous ensemble, se redresser, secouer la mèche sur leur bras; on aurait dit un seul mouvement, et cela vous donnait froid. Les chefs de pièces derrière, presque tous de vieux officiers, commandaient comme à la parade; et quand ces quatre-vingts pièces partirent ensemble, on n'entendit plus rien, tout le vallon fut couvert de fumée. Au bout d'une seconde, la voix calme de ces vieux, à travers le sifflement de vos oreilles, s'entendit de nouveau :
“Chargez ! Refoulez ! Pointez ! Feu ! ” Et cela continua sans interruption une demi-heure. On ne se voyait déjà plus : mais, de l'autre côté, les Anglais avaient aussi commencé le feu; le ronflement de leurs boulets dans l'air, leur bruit sec dans la boue, et l'autre bruit dans les rangs, lorsque les fusils sont broyés, et les hommes jetés à vingt pas en arrière tout désossés, comme des sacs, ou qu'ils s'affaissent avec un bras ou une jambe de moins, ce bruit se mêlait au roulement sourd: la démolition commençait.

Quelques cris de blessés troublaient ce grand bruit. On entendait aussi des chevaux hennir d'une voix perçante: c'est un cri terrible, car ces animaux sont naturellement féroces; ils n'ont de bonheur que dans le carnage; on ne peut presque pas les retenir. Derrière nous, à plus d'une demi-Iieue, on n'entendait que ce tumulte : les chevaux voulaient partir.Et comme on ne voyait plus, depuis longtemps, que les ombres de nos canonnières manoeuvrer dans la fumée au bord du ravin, le commandement : “ Cessez le feu ! ” s'entendit. En même temps, la voix éclatante des colonels de nos quatre divisions s'éleva : “ Serrez les rangs en bataille ! ” Toutes les lignes se rapprochèrent, “ Voici notre tour, dis-je à Huche. -Oui, fit-il, tenons toujours ensemble.

La fumée de nos pièces montait alors, et nous vîmes les batteries des Anglais qui continuaient le feu tout le long des haies qui bordaient leur chemin. La première brigade de la division Alix s'avançait sur la route vers la Haie-Sainte; elle allait au pas accéléré. Je reconnus derrière le maréchal Ney avec quelques officiers d'état-major. Toutes les fenêtres de la ferme, le jardin et les murs où l'on avait percé des trous, tout était en feu ; à chaque pas, quelques hommes restaient en arrière étendus sur la route. Ney , à cheval, son grand chapeau de travers, observait l'action du milieu de la chaussée. Je dis à Huche : “ Voilà le maréchal Ney ; la seconde brigade va soutenir la première, et nous arriverons ensuite. ” Mais je me trompais; en ce moment même, le premier bataillon de la seconde brigade reçut l'ordre de marcher en ligne, à droite de la route, le deuxième bataillon derrière le premier, le troisième derrière le deuxième, enfin le quatrième comme au défilé. On n'avait pas le temps de nous former en colonnes d'attaque, mais cela paraissait solide tout de même; nous étions les uns derrière les autres, sur cent cinquante à deux cents hommes de front; les capitaines entre les compagnies, les commandants entre les bataillons. Seulement, les boulets, au lieu d'enlever deux hommes, en enlevaient huit d'un coup; ceux de derrière ne pouvaient pas tirer, parce que les premiers rangs les gênaient; et l'on vit aussi par la suite qu'on ne pouvait pas se former en carrés. Il aurait fallu penser à cela d'avance, mais l'ardeur d'enfoncer les anglais et de gagner tout de suite était trop grande.

On fit marcher notre division dans le même ordre: à mesure que le premier bataillon s'avançait, le second emboîtait le pas, ainsi de suite. Comme on commençait par la gauche, je vis avec plaisir que nous allions être au vingt-cinquième rang. et qu'il faudrait en hacher terriblement avant d'arriver sur nous. Les deux divisions à notre droite se formèrent également en colonnes massives, les colonnes à trois cents pas l'une de l'autre. C'est ainsi que nous descendîmes dans le vallon, malgré le feu des Anglais. La terre grasse où l'on enfonçait retardait notre marche; nous criions tous ensemble : “ A la baïonnette ! "

A la montée, nous recevions une grêle de balles par-dessus la chaussée à gauche. Si nous n'avions pas été si touffus, cette fusillade épouvantable nous aurait peut-être arrêtés. La charge battait... Les officiers criaient: “ Appuyez à gauche ! ” Mais ce feu terrible nous faisait allonger malgré nous la jambe droite plus que l'autre; de sorte qu'en arrivant près du chemin bordé de haies, nous avions perdu nos distances, et que notre division ne formait pour ainsi dire plus qu'un grand carré plein avec la troisième. Alors deux batteries se mirent à nous balayer, la mitraille qui sortait d'entre les haies, à cent pas, nous perçait d'outre en outre. Ce ne fut qu'un cri d'horreur, et l'on se mit à courir sur les batteries, en bousculant les habits rouges qui voulaient nous arrêter. Dans ce moment, je vis pour la première fois de près les Anglais, qui sont des gens solides, blancs, bien rasés, comme de bons bourgeois. Ils se défendent bien, mais nous les valons ! Ce n'est pas notre faute à nous autres simples soldats s'ils nous ont vaincus, tout le monde sait que nous avons montré autant et plus de courage qu'eux !

On a dit que nous n'étions plus les soldats d'Austerlitz, d'Iéna, de Friedland, de la Moskowa; sans doute ! mais ceux-là, puisqu'ils étaient si bons, il aurait fallu les ménager. Nous n'aurions pas mieux demandé que de les voir à notre place. Tous les coups des Anglais portaient, ce qui nous força de rompre les rangs : les hommes ne sont pas des palissades : ils ont besoin de se défendre quand on les fusille. Un grand nombre s'étaient donc détachés, quand des milliers d'Anglais se levèrent du milieu des orges et tirèrent sur eux à bout portant, ce qui produisit un grand carnage ; à chaque seconde, d'autres rangs allaient au secours des camarades, et nous aurions fini par nous répandre comme une fourmilière sur la côte, si l'on n'avait entendu crier : “ Attention! la cavalerie ! ” Presque aussitôt nous vîmes arriver une masse de dragons rouges sur des chevaux gris : ils arrivaient comme le vent ; tous ceux qui s'étaient écartés furent hachés sans miséricorde.
Il ne faut pas croire que ces dragons tombèrent sur nos colonnes pour les enfoncer, elles étaient trop profondes et trop massives; ils descendirent entre nos divisions, sabrant à droite et à gauche, et poussant leurs chevaux dans le flanc des colonnes pour les couper en deux, mais ils ne purent y réussir; seulement ils nous tuèrent beaucoup de monde, et nous mirent dans un grand désordre.

 

Ils arrivaient comme le vent !

C'est un des plus terribles moments de ma vie. Comme ancien soldat, j'étais à la droite du bataillon ; j'avais vu de loin ce que ces gens allaient faire : ils passaient en s'allongeant de côté sur leurs chevaux tant qu'ils pouvaient, pour faucher dans les rangs ; leurs coups se suivaient comme des éclairs, et, plus de vingt fois, je crus avoir la tête en bas des épaules. Heureusement pour moi, le sergent Rabot était en serre-file; c'est lui qui reçut cette averse épouvantable, en se défendant jusqu'à la mort. A chaque coup, il criait : “ Lâches ! lâches ! " Et son sang sautait sur moi comme de la pluie. A la fin, il tomba. J'avais encore mon fusil chargé, et voyant l'un de ces dragons, qui, de loin, me regardait d'avance, en se penchant pour me lancer son coup de pointe, je l'abattis à bout portant. Voilà le seul homme que j'aie vu tomber devant mon coup de feu. Le pire, c'est que dans le même instant, leurs fantassins ralliés recommencèrent à nous fusiller, et qu'ils prirent même l'audace de nous attaquer à la baïonnette. Les deux premiers rangs pouvaient seuls se défendre. C'était une véritable abomination de nous avoir rangés de cette manière. Alors les dragons rouges, pêle-mêle avec nos colonnes, descendirent dans le vallon. Notre division s'était encore le mieux défendue, car nous conservions nos drapeaux, et les deux autres, à côté de nous, avaient perdu deux aigles.

Nous redescendîmes donc de cette façon dans la boue, à travers les pièces qu'on avait amenées pour nous soutenir, et dont les attelages venaient d'être sabrés par les dragons. Nous courions de tous les côtés, Buche et moi toujours ensemble ; et ce ne fut qu'au bout de dix minutes qu'on parvint à nous rallier près de la chaussée, par pelotons de tous les régiments. Ceux qui veulent se mêler de commander à la guerre devraient toujours avoir de pareils exemples sous les yeux et réfléchir avant de faire de nouvelles inventions ; ces inventions coûtent cher à ceux qui sont forcés d'y entrer. Nous regardions derrière nous en reprenant haleine, et nous voyions déjà les dragons rouges monter la côte pour enlever notre grande batterie de quatre-vingts pièces; mais, Dieu merci ! leur tour était aussi venu d'être massacrés. L'Empereur avait vu de loin notre retraite, et, comme ces dragons montaient, deux régiments de cuirassiers à droite, avec un régiment de lanciers à gauche, tombèrent sur eux en flanc comme le tonnerre; le temps de regarder, ils étaient dessus. On entendait chaque coup glisser sur les cuirasses, les chevaux souffler; on voyait, à cent pas, les lances monter et descendre, les grands sabres s'allonger , les hommes se courber pour piquer en dessous, les chevaux furieux se dresser et mordre en hennissant d'une voix terrible; et puis les hommes à terre sous les pieds des chevaux, essayer de se lever en se garant de la main. Quelle horrible chose que les batailles ! -Buche criait: “ Hardi ! ” Moi, je sentais la sueur me couler du front. D'autres, avec des balafres et les yeux pleins de sang, s'essuyaient en riant d'un air féroce.

En dix minutes, sept cents dragons étaient hors de combat; leurs chevaux gris couraient de tous les côtés, le mors aux dents. Quelques centaines d'entre eux rentraient dans leurs batteries, mais plus d'un ballottait et se cramponnait à la crinière de son cheval. Ils avaient vu que ce n'est pas tout de tomber sur les gens, et qu'il peut aussi vous arriver des choses auxquelles on ne s'attend pas. De tout ce spectacle affreux, ce qui m'est le plus resté dans l'esprit, c'est que nos cuirassiers en revenant, leurs grands sabres rouges jusqu'à la garde, riaient entre eux, et qu'un gros capitaine, avec de grandes moustaches brunes, en passant près de nous, clignait de l'oeil d'un air de bonne humeur, comme pour nous dire : “ Eh bien !... vous avez vu... nous les avons ramenés vivement. " Oui, mais il en restait trois mille des nôtres dans ce vallon ! Et ce n'était pas fini, les compagnies, les bataillons et les brigades se reformaient; du côté de la Haie-Sainte, la fusillade roulait; plus loin, près de Hougoumont, le canon tonnait. Tout cela n'était qu'un petit commencement, les officiers disaient : “ C'est à recommencer. " On aurait cru que la vie des hommes ne coûtait rien.
Enfin il fallait emporter la Haie-Sainte ; il fallait forcer à tout prix le passage de la grande route au centre de l'ennemi, comme on enfonce la porte d'une place forte, à travers le feu des avancées et des demi-Iunes. Nous avions été repoussés la première fois, mais la bataille était engagée, on ne pouvait plus reculer. Après la charge des cuirassiers, il fallut du temps pour nous reformer.

La bataille continuait à Hougoumont ; la canonnade recommençait à notre droite ; on avait amené deux batteries pour nettoyer la chaussée en arrière de la Haie-Sainte, où la route entre dans la côte. Chacun voyait que l'attaque allait se porter là. Nous attendions l'arme au bras, lorsque, vers trois heures, Huche, regardant en arrière sur la route, me dit : " Voici l'Empereur qui vient. " Et d'autres encore disaient dans les rangs : “ Voici l'Empereur ! "

La fumée était tellement épaisse qu'on voyait à peine, sur la petite butte de Rossomme, les bonnets à poil de la vieille garde. Je m'étais aussi retourné pour voir l'Empereur, mais bientôt nous reconnûmes le maréchal Ney , avec cinq ou six officiers d'état-major ; il arrivait du quartier général et poussait droit sur nous au galop à travers champs. Nous lui tournions le dos. Nos commandants se portèrent à sa rencontre, et nous les entendîmes parler, sans rien comprendre, à cause du bruit qui vous remplissait les oreilles. Aussitôt le maréchal passa sur le front de nos deux bataillons et tira l'épée. Depuis la grande revue d'Aschaffenbourg, je ne l'avais pas vu d'aussi près ; il semblait plus vieux, plus maigre, plus osseux, mais c'était toujours le même homme; il nous regardait avec ses yeux gris clair, et l'on aurait cru qu'il nous voyait tous, chacun se figurait que c'était lui qu'il regardait. Au bout d'un instant, il étendit son épée du côté de la Haie-Sainte, en nous criant : “ Nous allons enlever ça !... Vous aurez de l'ensemble... C'est le noeud de la bataille... Je vais vous conduire moi-même. Bataillons, par file à gauche ! ” Nous partîmes au pas accéléré.

Sur la chaussée, on nous fit marcher par compagnies sur trois rangs ; je me trouvais dans le deuxième. Le maréchal Ney était devant, à cheval, avec les deux commandants et le capitaine Florentin; il avait remis son épée dans le fourreau. Les balles sifflaient par centaines, le canon grondait tellement dans le fond de Hougoumont, à gauche et sur notre droite en arrière, que c'était comme une grosse cloche dont on n'entend plus les coups à la fin, mais seulement le bourdonnement. Tantôt l'un, tantôt l'autre de nous s'affaissait, et l'on passait par-dessus. Deux ou trois fois, le maréchal se retourna pour voir si nous marchions bien réunis ; il avait l'air si calme, que je trouvais pour ainsi dire naturel de n'avoir pas peur ; sa mine donnait de la confiance à tout le monde, chacun pensait : “ Ney est avec nous... les autres sont perdus ! ”

Voilà pourtant la bêtise du genre humain, puisque tant de gens restaient en route. Enfin, à mesure que nous approchions de cette grande bâtisse, le bruit de la fusillade devenait plus clair au milieu du roulement des canons ; et l'on voyait aussi mieux la flamme des coups de fusil qui sortaient des fenêtres, le grand toit noir au-dessus dans la fumée, et la route encombrée de pierres. Nous longions une haie, derrière cette haie pétillait le feu de nos tirailleurs, car la première brigade de la division Alix n'avait pas quitté les vergers ; en nous voyant défiler sur la chaussée, elle se mit à crier : “ Vive l'Empereur ! ” Et comme toute la fusillade des Allemands se dirigeait alors sur nous, le maréchal Ney , tirant son épée, cria d'une voix qui s'entendit au loin : “ En avant ! ” II partit dans la fumée avec deux ou trois autres officiers. Nous courions tous, la giberne ballottant sur les reins et l'arme prête. Derrière, bien loin, la charge battait, on ne voyait plus le maréchal, et ce n'est que près d'un hangar qui sépare le jardin de la route, que nous le découvrîmes à cheval devant la porte cochère. Il paraît que d'autres avaient déjà voulu forcer cette porte, car des tas de morts, de poutres, de pavés et de décombres s'élevaient contre, jusqu'au milieu de la route. Le feu sortait de tous les trous de la bâtisse, on ne sentait que l'odeur épaisse de la poudre. “ Enfoncez-moi cela ! ” criait le maréchal, dont la figure était toute changée. Et nous tous, à quinze, vingt, nous jetions nos fusils, nous levions les poutres, et nous les poussions contre cette porte qui criait, en retentissant comme le tonnerre. A chaque coup, on aurait cru qu'elle allait tomber. A travers ses ais, on voyait les pavés à l'intérieur entassés jusqu'au haut. Elle était criblée. En tombant, elle nous aurait écrasés, mais la fureur nous rendait aveugles. Nous ne ressemblions plus à des hommes : les uns n'avaient plus de shakos, les autres étaient déchirés, presque en chemise, le sang leur coulait sur les mains, le long des cuisses ; et dans le roulement de la fusillade, des coups de mitraille arrivaient de la côte, les pavés autour de nous sautaient en poussière. Je regardais, mais je ne voyais plus ni Buche, ni Zébédé, ni personne de la compagnie. Le maréchal était aussi parti. Notre acharnement redoublait. Et comme les poutres allaient et venaient, comme on devenait fou de rage, en voyant que cette porte ne voulait pas s'enfoncer, tout à coup les cris de: “ Vive l'Empereur ! ” éclatèrent dans la cour avec un tumulte épouvantable. Chacun comprit que nos troupes étaient dans la ferme; on se dépêchait de lâcher les poutres, de reprendre les fusils et de sauter par les brèches dans le jardin, pour aller voir où les autres étaient entrés . C'est derrière la ferme, par une porte qui donnait dans une grange. On entrait à la file comme des bandes de loups. L'intérieur de cette vieille bâtisse, pleine de paille, de greniers à foin, les écuries recouvertes de chaume, ressemblait à l'un de ces nids pleins de sang où les éperviers ont passé. Sur un grand fumier, au milieu de la cour, on perçait les Allemands, qui poussaient des cris et des jurements sauvages.

J'allais à travers ce massacre au hasard. J'entendais aussi crier: " Joseph ! Joseph ! ” et je regardais, pensant : “ C'est Buche qui m'appelle. ” Dans le même instant, je l'aperçus à droite, devant la porte d'un bûcher, qui croisait la baïonnette contre cinq ou six des nôtres. Je vis en même temps Zébédé, car notre compagnie se trouvait dans ce coin, et, courant au secours de Buche, je criai : “ Zébédé ! ” Ensuite, fendant la presse : " Qu'est-ce que c'est ? dis-je à Buche. -Ils veulent massacrer mes prisonniers. ” Je me mis avec lui. Les autres dans leur fureur, chargeaient leurs fusils pour nous tuer ; c'étaient des voltigeurs d'un autre bataillon. Zébédé vint avec plusieurs hommes de la compagnie, et, sans savoir ce que cela voulait dire, il empoigna l'un des plus terribles à la gorge, en criant : “ Je m'appelle Zébédé, sergent au 6ème léger... Après l'affaire, nous aurons une explication ensemble. ” Alors les autres s'en allèrent, et Zébédé me demanda :
" Qu'est-ce-que c'est, Joseph ? ” Je lui dis que nous avions des prisonniers, et tout de suite il devint pâle de colère contre nous ; mais, étant entré dans le bûcher, il vit un vieux major qui lui présentait la garde de son sabre en silence, et un soldat qui disait en allemand : “ Laissez-moi la vie, Français !... Ne m'ôtez pas la vie ! ” Dans un moment pareil, où les cris de ceux qu'on tuait remplissaient encore la cour, cela vous retournait le coeur. Zébédé leur dit : “ C'est bon... je vous reçois mes prisonniers. ” Il ressortit et tira la porte. Nous ne quittâmes plus de là jusqu'au moment où l'on se mit à battre le rappel. Alors les hommes ayant repris les rangs, Zébédé prévint le capitaine Florentin que nous avions un major et un soldat prisonniers. On les fit sortir, ils traversèrent la cour sans armes, et furent réunis dans une chambre, avec trois ou quatre autres : c'est tout ce qui restait des deux bataillons de Nassau chargés de la défense de la Haie-Sainte.

Pendant que ceci se passait, deux autres bataillons de Nassau, qui venaient au secours de leurs camarades, avaient été massacrés dehors par nos cuirassiers, de sorte qu'en ce moment nous avions la victoire : nous étions maîtres de la principale avancée des Anglais, nous pouvions commencer les grandes attaques au centre, couper à l'ennemi la route de Bruxelles, et le jeter dans les mauvais chemins de la forêt de Soignes.

Nous avions eu de la peine, mais le principal de la bataille était fait. A deux cents pas de la ligne des Anglais, bien à couvert, nous pouvions tomber sur eux, et, sans vouloir nous glorifier, je crois qu'à la baïonnette et bien appuyés par notre cavalerie, nous aurions percé leur ligne; il ne fallait pas plus d'une heure, en se ramassant bien, pour en finir.

Mais, pendant que nous étions dans la joie, pendant que les officiers, les soldats, les tambours, les trompettes encore tous pêle-mêle sur les décombres, ne songeaient qu'à s'allonger les jambes, à reprendre haleine, à se réjouir, tout à coup la nouvelle se répand que les Prussiens arrivent, qu'ils vont nous tomber en flanc, que nous allons avoir deux batailles, l'une en face et l'autre à droite, et que nous risquons d'être entourés par des forces doubles de la nôtre. C'était une nouvelle terrible, eh bien ! plusieurs êtres dépourvus de bon sens disaient : “ Tant mieux ! que les Prussiens arrivent... nous les écraserons tous ensemble ! ” Mais les gens qui n'avaient pas perdu la tête comprirent aussitôt combien nous avions eu tort de ne pas profiter de notre victoire de Ligny, de laisser les Prussiens s'en aller tranquillement pendant la nuit, sans envoyer de cavalerie à leur poursuite, comme cela se fait toujours. On peut dire hardiment que cette grande faute est cause de notre désastre de Waterloo ! L'Empereur avait bien envoyé le lendemain, à midi, le maréchal Grouchy avec trente-deux mille hommes à la recherche de ces Prussiens, mais c'était beaucoup trop tard : ils avaient eu le temps de se reformer pendant ces quinze heures, de prendre de l'avance et de s'entendre avec les Anglais. Il faut savoir que le lendemain de Ligny les Prussiens conservaient quatre-vingt-dix mille hommes, dont trente mille de troupes fraîches, et deux cent soixante-quinze canons.

Avec une armée pareille, ils pouvaient faire ce qu'il leur plairait; ils pouvaient même livrer une seconde bataille à l'Empereur : mais ce qui leur plaisait le plus c'était de nous tomber en flanc, pendant que nous avions les Anglais en tête. C'est tellement clair et simple, qu'on ne comprend pas que des gens trouvent que c'est étonnant. Blücher nous avait déjà fait le même tour à Leipzig, et maintenant il nous le faisait encore, en laissant Grouchy le poursuivre bien loin derrière. Est-ce que Grouchy pouvait le forcer de revenir sur lui, pendant que Blücher voulait aller en avant ? Est-ce qu'il pouvait l'empêcher de laisser trente ou quarante mille hommes, pour arrêter les troupes qui le poursuivaient, et de courir avec le reste au secours de Wellington ?

Notre seule espérance était qu'on avait envoyé l'ordre à Grouchy de venir nous rejoindre, et qu'il allait arriver derrière les Prussiens; mais l'Empereur n'avait pas envoyé cet ordre. Vous pensez bien que ce n'était pas à nous autres simples soldats que ces idées venaient, c'est à nos officiers, à nos généraux ; nous autres, nous ne savions rien, nous étions là comme des innocents qui ne se doutent pas que leur heure est proche.
Enfin j'ai dit tout ce que je pense, et maintenant .je vais vous raconter le reste de la bataille, selon ce que j'ai vu moi-même, afin que chacun en sache autant que moi. Presque aussitôt après la nouvelle de l'arrivée des Prussiens, le rappel se mit à battre; les bataillons se démêlèrent, le nôtre, avec un autre de la brigade Quiot, resta pour garder la Haie Sainte, et tout le reste suivit pour se joindre au corps du général d'Erlon, qui s'avançait de nouveau dans le vallon et tâchait de déborder les Anglais par la gauche.

Nos deux bataillons se dépêchèrent de reboucher les portes et les brèches comme on put, avec des poutres et des pavés. On mit des hommes en embuscade à tous les trous que l'ennemi avait faits du côté du verger et de la route. C'est au-dessus d'une étable, au coin de la ferme, à mille ou douze cents pas de Hougoumont, que Zébédé, Buche et moi, nous fûmes postés avec le reste de la compagnie. Je vois encore les trous en ligne, à hauteur d'homme, que les Allemands avaient percés dans le mur pour défendre le verger. A mesure que nous montions, nous regardions par ces trous notre ligne de bataille, la grande route de Bruxelles à Charleroi, les petites fermes de Belle-Alliance, de Rossomme, du Gros-Caillou qui la bordaient de loin en loin, la vieille garde l'arme au bras en travers de la chaussée, l'état-major sur une petite éminence à gauche ; et plus loin, dans la même direction, en arrière du ravin de Planchenois, la fumée blanche qui s'étendait au-dessus des arbres et se renouvelait sans cesse : c'était l'attaque du premier corps des Prussiens. Nous avons su plus tard que l'Empereur avait envoyé dix mille hommes sous les ordres de Lobau pour les arrêter. Le combat était engagé, mais la vieille garde et la jeune garde, les cuirassiers de Milhaud, ceux de Kellermann et les chasseurs de Lefebvre-Desnoëttes, enfin toute notre magnifique cavalerie restait en position: la grande, la véritable bataille était toujours contre les Anglais.

Que de pensées vous venaient devant ce spectacle grandiose, et cette plaine immense, que l'Empereur devait voir en esprit, mieux que nous avec nos propres yeux ! Nous serions restés là durant des heures, si le capitaine Florentin n'était pas monté tout à coup.“ Eh bien, que faites-vous donc là ? s'écria-t-il ; est-ce que nous allons défendre la route contre la garde ? Voyons... dépêchons-nous... percez-moi ce mur du côté de l'ennemi. ”

Chacun ramassa les pioches et les pics que les Allemands avaient laissés sur le plancher, et l'on fit des trous dans le mur du pignon. Cela ne prit pas un quart d'heure, et l'on vit alors le combat de Hougoumont ; les bâtisses en feu, les obus qui de seconde en seconde éclataient dans les décombres, les chasseurs écossais embusqués dans le chemin derrière ; et sur notre droite, tout près de nous, à deux portées de fusil, les Anglais en train de reculer leur première ligne au centre, et d'emmener plus haut leurs pièces, que nos tirailleurs commençaient à démonter. Mais le reste de leur ligne ne bougeait pas, ils avaient des carrés rouges et des carrés noirs en échiquier, les uns en avant, les autres en arrière du chemin creux ; ces carrés se rapprochaient par les coins ; pour les attaquer, il fallait passer à travers leurs feux croisés ; leurs pièces restaient en position au bord du plateau ; plus loin, dans le pli de la côte de Mont-Saint-Jean, leur cavalerie attendait. La position de ces Anglais me parut encore plus forte que le matin ; et comme nous n'avions déjà pas réussi contre leur aile gauche, comme les Prussiens nous attaquaient en flanc, l'idée me vint pour la première fois, que nous n'étions pas sûrs de gagner la bataille. Je me figurai notre déroute épouvantable, si par malheur nous perdions, entre deux armée, l'une en tête et l'autre en flanc, la seconde invasion, les contributions forcées, le siège des places, le retour des émigrés et les vengeances. Je sentis que cette pensée me rendait tout pâle.

Dans le même instant, des cris de : “ Vive l'Empereur ! ” s'élevaient par milliers derrière nous. Buche se trouvait près de moi dans le coin du grenier ; il criait avec tous les camarades: “ Vive l'Empereur ! ” et m'étant penché sur son épaule, je vis toute notre cavalerie de l'aile droite : les cuirassiers de Milhaud, les lanciers et les chasseurs de la garde, plus de cinq mille hommes qui s'avançaient au trot ; ils traversèrent la chaussée en écharpe, et descendirent dans le vallon entre Hougoumont et la Haie-Sainte. Je compris qu'ils allaient attaquer les carrés anglais et que notre sort était en jeu. Les chefs de pièces anglais commandaient d'une voix si perçante, qu'on les entendait à travers le tumulte et les cris innombrables de: “ Vive l'Empereur ! ”
Ce fut un moment terrible, lorsque nos cuirassiers passèrent dans le vallon; je crus voir un torrent à la fonte des neiges, quand le soleil brille sur les glaçons par milliards. Les chevaux, avec leur gros portemanteau bleu sur la croupe, allongeaient tous la hanche ensemble comme des cerfs, en défonçant la terre, les trompettes sonnaient d'un air sauvage au milieu du roulement sourd ; et dans l'instant qu'ils passaient, la première décharge à mitraille faisait trembler notre vieux hangar. Le vent soufflait de Hougoumont et remplissait de fumée toutes les ouvertures ; nous nous penchions au dehors : la seconde décharge, puis la troisième arrivaient coup sur coup. A travers la fumée, je voyais les canonniers anglais abandonner leurs pièces et se sauver avec leurs attelages; et presque aussitôt nos cuirassiers étaient sur les carrés, dont les feux se dessinaient en zigzags le long de la côte. On n'entendait plus qu'une grande rumeur, des plaintes, des cliquetis sans fin, des hennissements, de temps en temps une décharge; puis de nouveaux cris, de nouvelles rumeurs, de nouveaux gémissements. Et, dans cette épaisse fumée qui s'amassait contre la ferme, des vingtaines de chevaux passaient comme des ombres, la crinière droite, d'autres traînant leur cavalier la jambe prise dans l'étrier. Cela dura plus d'une heure ! Après les cuirassiers de Milhaud arrivèrent les lanciers de Lefebvre-Desnoëttes ; après les lanciers, les cuirassiers de Kellermann; après ceux-ci, les grenadiers à cheval de la garde ; après les grenadiers, les dragons... Tout cela montait la côte au trot et courait sur les carrés le sabre en l'air, en poussant des cris de : “ Vive l' Empereur ! ” qui s'élevaient jusqu'au ciel.

A chaque nouvelle charge, on aurait cru qu'ils allaient tout enfoncer ; mais, quand les trompettes sonnaient le ralliement, quand les escadrons pêle-mêle revenaient au galop, poursuivis par la mitraille, se reformer au bout du plateau, on voyait toujours les grandes lignes rouges, immobiles dans la fumée comme des murs.
Ces Anglais sont de bons soldats. Il faut dire aussi qu'ils savaient que Blücher venait à leur secours avec soixante mille hommes, et naturellement cette idée leur donnait un grand courage. Malgré cela, vers six heures nous avions détruit la moitié de leurs carrés; mais alors les chevaux de nos cuirassiers, épuisés par vingt charges dans ces terres grasses détrempées par la pluie, ne pouvaient plus avancer au milieu des tas de morts.

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