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Napoléon à l'île de Sainte-Hélène

 

 

 

Lettre (1) du commissaire autrichien, Stürmer, au prince de Metternich.

23 mai 1818

«Votre Altesse se convaincra de plus en plus que nous ne parviendrons jamais à rendre nos rapports avec le gouverneur aussi satisfaisants qu'il serait à désirer qu'ils fussent. Pour lui complaire, il faudrait ne penser, ne voir et n'agir que dans son sens et selon ses fantaisies, approuver toutes ses extravagances, ne pas prendre connaissance de ce qui se fait ici, se borner à mander que Bonaparte est en vie, ne jamais mettre le pied à Longwood, être à couteau tiré avec tous ceux qui se brouillent avec lui et dont le nombre augmente tous les jours, faire son espion et lui rapporter fidèlement tout ce qui se dit, enfin se tenir sur la sellette chaque fois qu'il le juge à propos et subir les interrogatoires les plus humiliants. Tout cela est incompatible avec notre position, avec les devoirs de notre place et même avec l'honneur."

Le commissaire autrichien, quitta l'île deux mois plus tard, avec l'accord du prince de Metternich. Le marquis de Montchenu représentera désormais la France et l'Autriche sur l'île. Au départ du commissaire russe en 1820, il représentera également la Russie.»

 

La lettre (2) ci-dessous, relate assez bien les sarcasmes de Sir Hudson Lowe,
infligés à l'Empereur et son entourage.

 

Lettre du comte Bertrand à Las Cases


comte Bertrand
1773 - 1844

18 Juillet 1818. 
« Les choses sont bien changées depuis votre départ, en l'année 1817, et celle-ci 1818. Les vexations envers l'Empereur sont devenues telles, qu'on doit les caractériser d'un attentat contre sa vie. Vous allez en juger par les détails : il ne se peut que vous n'ayez lu dans les journaux du mois de mars des observations sur le discours de Lord Bathurst ; mais depuis, les choses ont bien empiré, et la haine du gouverneur de ce pays n'a plus connu de bornes.« Quand vous êtes parti, l'Empereur avait renoncé à monter àcheval pour se soustraire aux pièges et aux insultes dont on voulait le rendre l'objet en le faisant insulter par les sentinelles. Depuis, il a dû se priver même de la promenade à pied pour éviter les mêmes inconvénients. Pendant les mois de mars et d'avril, l'Empereur sortait quelquefois pour venir chez ma femme, et quelquefois aussi il s'asseyait à cinquante pas de la maison, sur le banc que vous connaissez, où il restait une demi-heure ou une heure. On a trouvé le moyen de l'en empêcher et de l'obliger à ne plus sortir de la chambre. On savait que cela n'était pas très difficile : on mit pour jardinier un soldat du 66e ; on avait stationné chez moi un sergent d'ouvriers, l'un et l'autre fort utiles à la maison, soit pour ôter quelques mauvaises herbes qui pouvaient empester l'air (car aucun jardin n'est possible dans cette localité), soit pour raccommoder la maison, qui est en ruines et fait eau à chaque pluie. Cela paraît fort raisonnable. Mais le gouverneur a investi ces deux soldats du droit d'arrêter qui leur plaît, aux portes même et sous les fenêtres de l'Empereur.

Dès ce moment, il n'est plus sorti, et voilà plus de cent jours qu'il n'a pas même mis la tête à la fenêtre. « Ce climat, ce défaut absolu d'exercice, cette mauvaise habitation ont affecté sa santé, de manière que vous ne le reconnaîtriez plus. Depuis la fin de septembre 1817, il a eu les premiers symptômes d'une hépatalgie chronique, que vous savez être mortelle en ce pays. Il avait pour le soigner le bon O'Meara, en qui vous savez qu'il a confiance. Sir Hudson Lowe, dans le mois d'avril, au moment où ce médecin lui était le plus nécessaire, l'a forcé à donner sa démission, voulant lui imposer M. Baxter, que vous connaissez ; l'Empereur a refusé de voir aucun médecin. Il a été, depuis le 10 avril jusqu'au 10 mai, sans médecin ; et enfin les commissaires russe et autrichien qui étaient ici, indignés, ont fait connaître au gouverneur que si, dans cette circonstance, l'Empereur mourait, eux-mêmes ne sauraient que dire, si l'opinion se répandait en Europe qu'il avait été assassiné. Il paraît que cela a décidé le gouverneur à restituer le médecin ; mais il n'est sorte de mauvais traitements qu'il ne lui ai fait éprouver.

Ils ont voulu le faire chasser de la table des officiers du 66e, et ces braves militaires n'ayant pas voulu participer à un acte aussi arbitraire, il a fait donner lui-même l'ordre par le colonel, à ce médecin, de cesser de manger avec ses officiers. Il a écrit à Londres, et il est probable qu'on chassera ce médecin. L'Empereur n'en recevra aucun autre ; et si le prince-régent ou le lord Liver pool ne prennent pas connaissance de ce fait, il mourra ici de maladie, même privé de l'assistance de son médecin.

Cependant l'Empereur est très malade ; depuis deux mois il se lève à onze heures du matin et se recouche à deux heures. Il eut, il y a peu de jours, une crise très violente, produite par le mercure que le docteur O'Meara lui fait prendre : cela lui était indiqué pour le mal de foie. Le docteur O'Meara, fort effrayé de sa responsabilité, me proposa de faire appeler M. Baxter et le chirurgien du Conquérant. Ce sont les deux premiers médecins de ce pays. vous savez la répugnance que l'Empereur avait contre M. Baxter, fondée sur ce qu'il était un ancien chirurgien-major du bataillon italien que commandait sir Hudson Lowe. Cette répugnance depuis s'est fort accrue, parce qu'il s'est prêté, depuis le mois d'octobre 1817 jusqu'au mois de mars 1818, à rédiger des bulletins pleins de faussetés, et qui ont trompé son gouvernement et l'Europe.

« Le spectacle des humiliations, des vexations, de la haine auxquelles il est en proie, lui serait tout à fait insoutenable, si sa mère ou quelqu'un de ses frères venait à le partager. Même le comte de Montholon et moi, qui sommes seuls aujourd'hui auprès de lui, il nous a plusieurs fois engagés à partir, à nous soustraire à un pareil traitement, et à le laisser seul ; que son agonie serait moins amère s'il ne nous en voyait pas les victimes. Depuis longtemps vous savez que les officiers ne venaient plus chez moi ; mais sur la route, quand nous les rencontrions, ils avaient l'honnêteté de causer avec ma femme ; ils en ont eu la défense, non par écrit mais par insinuation ; de sorte qu'il est arrivé plusieurs fois que ces officiers, nous apercevant, se sont détournés de la route. « Les choses en sont venues au point que le linge sale reste plusieurs jours à être visité par le capitaine d'ordonnance, et quelquefois par l'état-major ..., scène fort indécente et fort déshonorante pour eux, mais qui n'a pour but que l'outrage et l'insulte.

« Depuis, en février dernier, le store-ship le Cambridge a apporté deux gravures du petit Napoléon, qu'il avait achetées sur les quais de Londres. Sir Hudson Lowe les a fait acheter, en disant que c'était pour en faire présent au père, et lorsqu'un mois après les officiers de ce bâtiment ont appris que c'était au contraire pour les lui soustraire, ils n'ont pu dissimuler leur indignation qu'un pareil trait fût fait par un Anglais. « Toute cette conduite du gouverneur ne peut pas être ignorée du gouvernement britannique. Si on s'est fait répéter à Londres, par lord Amherst, ce que lui a dit l'Empereur, si on a interrogé le capitaine Poppleton, qui a été deux ans officier d'ordonnance, et que vous connaissez, si on a interrogé le colonel Nicol du 66e, si on a interrogé le colonel Fehrzen du 53e, et tant d' autres, on a dû connaître quels ont été les indignes traitements qu'on se permet ici.

« S'il est des ennemis de l'Empereur en Europe qui eussent approuvé le gouvernement anglais s'il l'eût fait périr ouvertement et publiquement sur le Bellerophon, il n'en est aucun qui un jour ne couvre d'imprécations ni d'opprobre, et ne désavoue ceux qui le font périr d'une manière aussi lâche.»

 

 Longwood, maison de Napoléon à Ste Hélène

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