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Souvenirs du chirurgien La Flize
(La Moskowa, 1812)


Les "Souvenirs" qui suivent, furent publiés en 1912 dans la revue "Feuilles d'Histoire". Ce texte, qui porte sur la bataille du 7 septembre 1812 (et ses suites), est très réaliste. Loin des images glorieuses de l'Epopée ce que voit de ses yeux le chirurgien La Flize c'est d'abord la souffrance humaine.

Christophe BOURACHOT

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I y avait en 1812, au 2° régiment des grenadiers de la Garde, un chirurgien-major, nommé de La Flize ou, plus vraisemblablement, Laflize, tout court, qui fut fait prisonnier à la bataille de Krasny (18 novembre). Accueilli chez le général-lieutenant comte Goudovitch, il profita de son hospitalité jusqu'en 1815. A cette époque, il songeait à rentrer en France, lorsque la chute de Napoléon le fit renoncer à ce projet. Marié à la nièce de son hôte, il se fixa définitivement en Russie, où il fit souche et fut pendant plusieurs années médecin des Domaines de la Couronne dans le gouvernement de Kiev, puis conseiller aulique. Il se retira en 1858 dans les environs de Niéjin, où il mourut en 1861.

La Flize a laissé des mémoires importants, dont le manuscrit fut remis en 1873 par son fils à la Rousskaïa Starina, qui en a publié la partie relative à la campagne de 1812 (Tomes LXXI à LXXIII,1891-1892). Ces souvenirs, bien qu'ils aient été retouchés à loisir, méritent d'être connus et seraient dignes de faire l'objet d'une édition française, si l'on en pouvait retrouver l'original, ainsi qu'on en pourra juger par les pages qui suivent, malheureusement défraîchies par une double traduction.
E.CAZALAS


Veille de bataille - Dessin de Raffet


"Le 7 septembre, nous nous levâmes de bonne heure, nous revêtîmes notre grand uniforme et nous nous formâmes en colonnes. Les troupes se mirent en mouvement et nous nous installâmes sur un plateau, face à l'armée ennemie. Il y avait là les corps des maréchaux Macdonald et Ney, du prince Eugène et du prince Poniatowski, les quatre corps de cavalerie de Nansouty, de Montbrun, de Grouchy et de Latour-Maubourg, sous le commandement du roi de Naples, et enfin la Garde Impériale. A 6 heures du matin, une batterie française donna le signal du combat et le général Compans, du corps de Davout, se porta à l'attaque. Comme l'ennemi avait depuis longtemps préparé une ligne de batteries, armées de grosse artillerie, il était évident qu'il comptait livrer bataille en cet endroit, dans l'intention de couvrir Moscou. Mais toutes ces batteries furent démontées l'une après l'autre. La plus importante fut enlevée par les cuirassiers. Cette attaque hardie coûta la vie au général Montbrun, qui commandait la division, puis au Général Caulaincourt, qui l'avait remplacé, et à un grand nombre d'officiers et de soldats. Les Russes essayèrent de reprendre les redoutes, mais ils ne réussirent qu'à y laisser des monceaux de cadavres, fauchés par notre mitraille.

Durant toute la bataille, Napoléon ne monta pas à cheval. Il circula à pied, avec sa suite d'officiers, et ne cessa pas de suivre les mouvements des troupes engagées, se portant en avant, puis revenant sur ses pas, toujours dans la même direction. On dit qu'il ne monta pas à cheval parce qu'il était indisposé. Il donnait sans cesse des ordres, que ses aides de camp transmettaient. Derrière Napoléon se tenaient la Garde et plusieurs corps en réserve. Nous étions rangés en ordre de bataille, sans rien faire et attendant des ordres. Les musiques des régiments jouèrent des marches guerrières, rappelant les victoires des premières campagnes de la Révolution : " Allons, enfants de la patrie ", lorsqu'on combattait pour la liberté. Mais ces accents n'enflammaient plus les cœurs, et certains vieux officiers souriaient en comparant les deux époques.

Je laissai mon cheval à mon ordonnance et me portai en avant, vers le groupe d'officiers qui se tenait derrière l'Empereur. Nous avions sous les yeux le théâtre d'une effroyable lutte, mais la fumée des milliers de pièces, qui tiraient sans discontinuer, nous empêchait de rien voir. D'épais nuages de fumée, s'élevaient dans l'air l'un après l'autre, aussitôt l'éclair des coups de canon. De temps à autre, les Russes lançaient des fusées, qui devaient être des signaux, dont la signification m'est inconnue. Les bombes et les grenades éclataient en formant de petits nuages blanchâtres ; plusieurs caissons à poudre de l'ennemi sautèrent en faisant trembler le sol. Ces accidents arrivent bien moins fréquemment chez nous que chez les Russes, parce que nos caissons sont plus solides. Je me rapprochai un peu de l'Empereur, qui ne cessait d'examiner le champ de bataille avec sa lorgnette. Il portait sa redingote grise et parlait peu. Tout à coup un boulet roula à ses pieds ; il se détourna, ainsi que ceux qui se trouvaient derrière lui avec moi.

Comme je cherchais à me rapprocher encore de l'Empereur pour entendre les ordres qu'il donnait et savoir, de première main, ce que la Providence avait décidé de faire sur cet effroyable champ de bataille, j'aperçus, chemin faisant, au bord d'un fossé, un artilleur à qui ses blessures arrachaient es cris perçants. L'ayant examiné, je vis qu'un boulet lui avait fracassé le crâne et qu'il était impossible de le sauver, et je m'éloignai. Le baron Larrey vint alors vers moi et me demanda pourquoi j'avais quitté ce blessé sans lui donner de soins. Je lui en exposai la raison et il m'invita à voix basse à aller immédiatement le panser. Un infirmier m'apporta tout ce qui était nécessaire et je me mis à genoux pour faire un pansement ; le malheureux artilleur ne cessa pas de crier d'une manière effrayante. Lorsque j'eus terminé, je rejoignis le baron Larrey, qui me dit qu'alors même qu'une blessure était mortelle, il fallait immédiatement soigner le blessé, et il ajouta que les cris de cet homme avaient fait retourner l'Empereur deux fois de mon côté, pendant que je m'occupais de le panser et que certainement, il eût été mécontent, si je ne m'étais pas trouvé auprès de lui.


De toute la Garde impériale, l'artillerie seule fut engagée par Napoléon, qui resta toujours au même endroit, suivant avec attention à travers sa lorgnette la marche du combat et observant tout spécialement cette artillerie. Tout à coup il se retourna, appela le baron Larrey et lui dit : "Baron, l'artillerie de la Garde souffre considérablement. Les batteries sont installées en avant de ces maisons qui sont à droite. Faites y conduire, sans tarder, l'ambulance de la Garde.". Larrey s'éloigna aussitôt au galop et je partis derrière lui pour prévenir les médecins des corps de troupe. Les fourgons étaient prêts et, dès qu'ils furent réunis, ils suivirent leur chef. Nous atteignîmes l'endroit indiqué par l'Empereur ; c'était un petit bois de bouleaux, en avant duquel étaient établies les batteries de la Garde. Aux abords, le sol était jonché de blessés, mais il y en avait encore davantage dans les rangs mêmes des combattants, où devaient aller les chercher les brancardiers spécialement désignés à cet effet, parce que Napoléon avait interdit aux hommes de quitter les rangs. Les brancardiers reçurent donc l'ordre de construire des civières. Ces hommes, deux par deux, enlevèrent les courroies roulées sur leurs sacs, dévissèrent le fer de leurs piques, engagèrent la hampe dans un nœud coulant formé à l'aide des courroies et y fixèrent leurs ceinture de toile ; en un instant on eut une quarantaine de brancards. Les brancardiers se dirigèrent alors vers le champ de bataille. Pendant ce temps, on dressa une espèces de longue tente en toile goudronnée, attachée à des arbres ; on recouvrit le sol de chaume encore pourvu de ses épis, qu'on ramassa dans le champ voisin. Près de cette tente, on en dressa une autre plus petite, dans laquelle on plaça une table d'opérations. Bientôt, les brancardiers apportèrent des artilleurs blessés par des projectiles, et l'on commença par opérer les plus gravement atteints. La nuit arriva rapidement, trop tôt pour nous qui étions vainqueurs et trop tard pour les Russes. A la faveur de l'obscurité, ceux-ci battirent en retraite sur Moscou et notre armée ne les poursuivit pas. D'ordinaire, dans les campagnes précédentes, lorsque la nuit tombait, les blessés n'avaient plus de secours à attendre avant le lendemain matin, s'ils ne succombaient pas dans l'intervalle ; il n'en fut pas ainsi après la bataille de Mojaïsk (La Moskowa). Dans la petite tente, on avait fiché en terre autour de la table quatre chandeliers métalliques, avec de grosses chandelles analogues à des cierges. Leur lumière permettait d'effectuer les opérations les plus délicates. Nous travaillâmes toutes la nuit et tous les blessés, sans exception, furent pansés, fait qui ne s'était pas encore vu et dont l'honneur revient au baron Larrey. Dès qu'une opération était terminée, on transportait le blessé dans la grande tente de l'ambulance et on lui donnait aussitôt du bouillon et du vin. On abattit des bœufs et les cuisiniers de l'ambulance furent chargés de la préparation des mets. Les blessés de la Garde eurent seuls une bonne nourriture ; le reste de l'armée manquait de tout et souffrit de la faim. La nuit fut d'autant plus pénible qu'il tombait une pluie froide, et comme il n'y avait pas de bois à proximité, les troupes durent rester sans abri en plein air.

Le 8, nous nous levâmes exténués par une nuit sans repos. Après avoir travaillé la moitié de la nuit à panser les blessés, nous ne nous étions couchés que vers l 'aube.

Personne ne voit plus intimement les misères humaines que le médecin. Pendant que d'autres célèbrent la victoire par des Te Deum, des divertissements, des illuminations et des feux d'artifices, le médecin militaire ne quitte pas les victimes de cette victoire, étourdi par les cris et les gémissements incessants des blessés. Combien de fois ai-je songé dans ces lugubres circonstances à la folie de ces gens qui s'efforcent non seulement de s'exterminer, mais encore d'augmenter leurs infirmités inévitables ! En ce jour de sinistre mémoire, que de cruelles opérations n'avons-nous pas faites ! On ne peut s'imaginer l'impression d'un blessé lorsque l'opérateur est obligé de lui annoncer qu'il est condamné, à moins qu'on ne lui ampute un ou deux membres. Le malheureux est réduit à se soumettre à son sort et à se préparer à d'horribles souffrances. Il est impossible d'exprimer les gémissements, les grincements de dents qu'arrache aux blessés la fracture d'un membre par un boulet ; les cris douloureux qu'il pousse lorsque l'opérateur découvre le membre, tranche les muscles, coupe les nerfs, scie les os, sectionne les artères, dont le sang l'éclabousse. On peut dire que nous étions plongés littéralement dans le sang, bien que nous ne fussions point responsables de son effusion, que nous nous efforcions au contraire d'arrêter. Il est également difficile de décrire exactement les effroyables blessures causées par les boulets, la mitraille, les éclats d'obus et les bombes. Je me souviens de quelques-unes qui m'ont particulièrement frappé. Un artilleur avait eu le visage aux trois quarts enlevé par un boulet ; il ne lui restait qu'un œil, mais il n'avait pas perdu connaissance et s'exprimait par signes ; il était horrible à voir. Un autre artilleur avait eu les deux cuisses et une main emportées et l'autre bras brisé près de l'épaule ; il pouvait encore parler et me demanda de l'eau-de-vie ; je lui en fis boire et il expira aussitôt après. Un officier, blessé aux deux jambes, se laissa amputer d'une, mais il ne pouvait se résoudre à l'ablation de l'autre. Comme je cherchais à le convaincre, il voulut tirer son sabre et m'en frapper. Je l'en empêchai, et ce ne fut qu'après de longues supplications qu'il consentit à se laisser couper son autre jambe. Un jeune sous-officier d'artillerie, qui était en faction près des pièces, avait les mains posées sur le pommeau de sa selle, lorsqu'un boulet les lui broya toutes les deux. Il pleurait comme un enfant et appelait sa mère. Un artilleur, décoré de la Légion d'honneur, avait eu la main broyée ; je dus la lui couper, et il supporta l'opération avec un grand courage. Dès qu'elle fut terminée, il me pria de lui remettre la main que je venais de lui enlever, et la brandissant avec transport, il s'écria : " Vive l'Empereur Napoléon ! "

Jusqu'à présent je n'ai parlé que des hommes, mais je ne saurais oublier nos compagnons de misère et de gloire, ces innocentes bêtes qui nous aident dans nos travaux et partagent nos dangers. Nos pauvres chevaux étaient aussi blessés en grand nombre et d'une manière affreuse. Quelques-uns, frappés à mort, se roulaient sur le sol, en poussant des cris de douleur que je n'avais jamais encore entendus chez des chevaux. D'autres se traînaient sur trois jambes, la quatrième tenant encore à peine au corps par un lambeau de chair. J'en vis un qui avait un boulet et errait en hennissant lamentablement. Ces malheureuses victimes de la barbarie humaine vinrent en grand nombre du côté de notre ambulance, comme pour implorer du secours ; mais comme, en s'approchant, elles foulaient aux pieds nos blessés étendus sur le sol, nous fûmes obligés de les abattre à coups de fusil et nous mîmes ainsi fin à leurs souffrances.

Pendant toute la journée nous soignâmes nos blessés, parmi lesquels se trouvaient aussi des Russes. Nous ne les comprenions pas plus qu'ils ne nous comprenaient, sauf lorsqu'ils nous baisaient les mains pour nous remercier de nos soins. Notre besogne fut extrêmement pénible. Nous passâmes presque toute la journée à genoux dans la boue à panser les blessés sur le sol.


Lendemain de bataille - Dessin de Raffet



Le 9 septembre, je me reposai un peu, bien que je fusse obligé de me lever plusieurs fois pendant la nuit pour visiter les blessés. L'armée resta encore au bivouac sur le champ de bataille, mais l'avant-garde se porta sur Mojaïsk. De toute la journée nous ne quittâmes pas l'ambulance ; il y avait environ 200 blessés dont 75 artilleurs de la Garde et 15 officiers. Le 10, le temps était beau ; l'armée se mit en marche et de notre bois de bouleaux, nous pûmes voir ses innombrables colonnes défiler sur la grande route. Le baron Larrey, en visitant notre ambulance, nous informa que, le lendemain, les blessés seraient transférés à Mojaïsk, et donna l'ordre de se préparer au départ… "

Pendant la retraite, La Flize eut l'occasion de repasser à Mojaïsk et à Borodino ; il y eut quelques visions macabres.

"Le 27 octobre, en arrivant à Mojaïsk, je traversai toute la ville pour tâcher de retrouver mon régiment. Ayant aperçu dans un champ un parc d'artillerie et une nombreuse infanterie au bivouac, je me dirigeai vers ce point et j'y trouvai les grenadiers de la Garde. En revenant, je pris un raccourci, et en passant près d'un champ attenant aux jardin de la ville, je remarquai au loin une sorte de pyramide d'une couleur particulière. Par curiosité, je m'en approchai. Je vis alors avec horreur que c'était un monceau de cadavres nus, un tumulus à base carrée et de plusieurs toises de hauteur. A mon avis, il pouvait y avoir là 800 cadavres. Le commandant d'armes les avait fait rassembler en cet endroit pour les brûler, parce qu'ils infestaient les rues. Bien qu'il se fût écoulé plus de 40 jours depuis la bataille, ils étaient assez bien conservés. Il y avait là des Russes et des Français. Les blessés russes avaient été abandonnés, lors de la retraite des leurs, et une grande partie d'entre eux avaient succombé à leurs blessures ou étaient morts de faim. Je n'avais pas encore eu l'occasion de voir un spectacle aussi horrible, et je fis le tour de ce tumulus. Grâce à la gelée, les cadavres ne répandaient aucune odeur et n'étaient pas décomposés ; cependant les yeux avaient disparu. Les corps avaient conservé l'attitude dans laquelle la mort les avait surpris ; personne ne les avait allongés, comme on a coutume de le faire après le décès. Ils étaient entassés les uns sur les autres au hasard. J'examinai ce monceau de malheureuses victimes et je constatai que beaucoup avaient dû avoir une fin affreuse. Je découvris les blessures les plus étranges. Beaucoup de corps étaient littéralement hachés de coups de sabre, d'autres avaient été brûlés par l'explosion de caissons à poudre. Je reconnus deux têtes de femmes à leurs longs cheveux noirs, mais elles ne paraissaient pas avoir été blessés…

Je revins en ville, et je retrouvai mes officiers de lanciers polonais [ avec lesquels il faisait route depuis quelques jours], gais et sans souci. Aussi me gardai-je bien de leur communiquer ce que je venais de voir ; cela m'avait complètement coupé l'appétit.

Le 1er novembre, nous quittâmes de bonne heure Mojaïsk. Ce jour-là, il m'arriva de voir un spectacle aussi horrible que celui que j'avais vu près de cette ville…Après avoir parcouru quelques kilomètres, nous nous trouvâmes sur le champ de bataille de Borodino, que traversait la grande route. Plusieurs officiers étaient désireux de visiter cette immense plaine, théâtre d'une des batailles les plus acharnées et les plus sanglantes de la campagne. Nous nous dirigeâmes vers les trois redoutes, dont la plus grande avait été prise par nos cuirassiers. Autour de ces ouvrages gisaient de nombreux cadavres, également conservés par la gelée, mais sans yeux. A en juger par l'uniforme, la plus grande partie étaient des Russes…Le sol était jonché de boulets, d'éclats d'obus et de caissons à munitions peints en vert qu'avait fait sauter l'artillerie française…Près du fossé, nous aperçûmes plusieurs cadavres russes, dont les têtes étaient complètement partagées en deux : les coups de sabre qu'elles avaient reçus avaient dû être vigoureusement assénés…Chose curieuse, près de deux mois après la bataille, des chevaux blessés erraient encore çà et là dans les environs. "

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