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Le Sacre de Napoléon 1er
par J.-B. Salgues


ie VII arriva à Fontainebleau le 25 novembre [1804]. [...] Soit hasard, soit combinaison, il [Napoléon] était à la chasse lorsque le Saint-Père arriva; il s'en détourna pour aller au-devant de lui. Les deux souverains mirent en même temps pied à terre, s'embrassèrent, et se rendirent au château dans la même voiture. Ils y étaient attendus par le cardinal Caprara, le grand-chambellan, le grand-maréchal du palais, le grand-maître des cérémonies. Buonaparte après avoir accompagné le pape jusqu'au degré le plus élevé de l'escalier, le fit conduire par ses grands-officiers aux appartements qui lui étaient destinés. Qui le croirait? rien n'y était encore préparé; ce qui fournit à la gaité des jeunes gens un calembour qui, tout mauvais qu'il était, n'en fut pas moins répêté: Le pape Pie sans lit.

Le prince archi-chancelier de l'empire germanique et le cardinal Fesch arrivèrent presque en même temps, et partagèrent avec le Saint-Père une partie du château. Pie VII, après s'y être reposé quelques jours, se rendit à Paris avec Napoléon.

Dès le 6 novembre, le Sénat s'était réuni pour faire le relevé des registres publics, et constater les suffrages en faveur de l'élection de Buonaparte au trône impérial. On reconnut que le nombre des votants était de trois millions cinq cent soixante-quatorze mille huit cent quatre-vingt-dix-huit, et que, sur cette masse immense des suffrages, il n'existait que deux mille cinq cent soixante-neuf votes négatifs, d'où l'on conclut que Napoléon se trouvait appelé au trône par le voeu de trois millions cinq cent soixante-douze mille trois cent vingt-neuf Français, sans y comprendre quatre cent mille vote de l'armée de terre et cinquante mille de l'armée navale, compte que personne n'entreprit de vérifier ou de contester, et dans lequel on avait compris tos ceux qui s'étaient abstenus de voter.

La veille du sacre, le Sénat, ayant à sa tête son vice-président, François de Neufchâteau, se présenta au palais des Tuileries, pour donner à l'empereur communication de cet heureux résultat. L'orateur répéta une partie des formules d'admiration et de flatterie dont il avait relevé l'éclat de ses autres discours, et finit par se féliciter de voir enfin le vaisseau de la République désormais à l'abri de tous les orages.

A quoi Buonaparte répondit qu'il montait volontiers sur le trône où l'appelaient les besoins et les voeux de la nation, et que ses descendants le conserveraient longtemps.

[...] Buonaparte était né dans un autre siècle. Proclamé empereur, il pouvait monter sur le trône sans autre inauguration que celle de la victoire, sans autre consécration que le voeu du peuple. Mais la voix de la conscience n'était pas étouffée dans toutes les parties de son empire; il fallait vaincre les scrupules, rassurer les âme timorées. Plusieurs provinces gardaient un respect religieux au chef de l'Eglise; ses décisions passaient pour les oracles du Ciel. Buonaparte le savait, et conçut tout ce que la sanction du pape donnerait de crédit à sa nouvelle dignité. On négocia, et les négociations furent faciles et promptes. Cependant, la circonstance était délicate; il s'agissait de déposer l'onction sacrée sur un front qui s'était décoré autrefois du turban de Mahomet; il fallait résoudre la grande question de la légitimité, et consacrer au nom du Ciel un ouvrage purement humain. Mais Rome était entourée des armées de Buonaparte. Si le trône impérial avait besoin de la main du souverain pontife, Buonaparte pouvait briser de la sienne la chaire de Saint-Pierre; il pouvait, à son gré, en étendre, en resserrer ou en détruire le patrimoine; le culte catholique, récemment rétablit dans les Gaules,n'y jetait encore que de faibles lueurs; un refus pouvait provoquer une nouvelle proscription: ces considérations décidèrent le Saint-Père, il se résigna au sacrifice que l'intérêt de l'Eglise semblait lui prescrire.


[...] Pendant plusieurs jours, le jardin et les cours des Tuileries se remplirent d'une foule immense avide de voir le souverain pontife. Son portrait était répandu partout; ses discours, ses actions étaient le sujet de tous les entretiens; on louait sa bonté, on admirait l'air de douceur et de simplicité répandu dans toute sa personne, sans rien dérober à sa dignité.

Jusqu'alors Buonaparte avait conservé le calendrier révolutionnaire, pour ménager le parti républicain; il promit de le supprimer, par égard pour le Saint-Père, et la France reprit bientôt son calendrier. On ne manqua pas de raisons pour justifier ce changement et en faire valoir les avantages, comme on n'en avait pas manqué pour l'abolir, et démontrer les avantages du calendrier républicain.

Buonaparte n'était engagé comme époux avec Joséphine que par un contrat civil; il se fit donner, dans sa chapelle des Tuileries, la bénédiction nuptiale, par le cardinal Fesch, son grand-aumonier.

Pour imiter l'exemple des rois de France, qui, à l'époque de leur sacre, faisaient de riches présents à l'église de Reims, il en fit aussi de magnifiques à l'église Notre-Dame; on lui rendit même, pour enrichir son trésor, les reliques précieuses qui attiraient autrefois la foule à la Sainte-Chapelle, la couronne d'épines, un morceau de la vraie croix, une portion d'un des clous qui avaient percé les mains de N. S. Jésus-Christ, une discipline dont saint Louis se servait dans ses jours de pénitence.

D'immenses préparatifs avaient été faits dans l'église cathédrale, des trônes dressés pour Napoléon et Pie VII, de vastes galeries magnifiquement décorées pour les députations des souverains, les membres du corps diplomatique, les officiers-généraux, les magistrats, les fonctionnaires public qui avaient été invités à la cérémonie. Le nombre en était immense, car on y avait appelé jusqu'aux présidents de canton.

Le sceptre avait été fabriqué par un des plus habiles orfèvres de Paris; c'était un bâton d'argent enlacé d'un serpent en or, symbole de la prudence, et surmonté d'un globe sur lequel était assis Charlemagne. Le manteau impérial était en velours amaranthe parsemé d'abeilles d'or relevées en bosse; sur le fond, des branches d'olivier également en or, entrelacées d'épis de blé, au milieu desquels on remarquait, sur des écussons en argent, la lettre N, le tout doublé d'hermine, et enrichi sur les côtés d'une magnifique broderie or.

La ceinture de Joséphine, ouvrage du joailler Foncier, était, par le nombre et la qualité des diamants, l'objet de l'admiration du peuple, aux regards duquel on l'avait exposée.

On allait voir avec une extrême curiosité le carosse du sacre; le fond était en or, et décoré d'aigles. La voiture était surmontée d'une couronne impériale, ornement que le peuple eût foulé aux pieds quelques années auparavant, et dont Buonaparte lui-même avait déclaré qu'il n'avait pas besoin pour sa gloire.

Pie VII peint par Jacques-Louis DAVID en 1805 - Musée du Louvre[...]Le cortège du Saint-Père partit des Tuileries à neuf heures du matin, celui de Napoléon à dix heures. [...] Le ciel était brumeux; mais il s'éclaircit au moment où l'empereur arrivait à Notre-Dame. Le peuple, qui manque rarement de tirer des augures des moindres circonstances, observa que la même chose avait eu lieu le jour de la solennité du Concordat. La marche était ouverte par huit escadrons de cuirassiers, huit de carabiniers, et par les escadrons de chasseurs de la garde, entremêlés de pelotons de mamelucks. A la tête de ces troupes marchait le gouverneur de Paris avec son état-major; à la suite venaient le roi et les hérauts d'armes à cheval, puis les maîtres et aides de cérémonie dans une voiture; douze voitures conduisaient les grands-officiers militaires de l'empire, les ministres, le grand-chambellan, le grand-écuyer et le grand-maître des cérémonies, l'archi-chancelier et l'archi-trésorier, et les soeurs de Napoléon, décorées du titre de princesses, mais dans lesquelles le public ne voyait encore que Mariane, Caroline et Paulette Buonaparte. Dans la voiture du sacre, Napoléon, Joséphine, Joseph et Louis Buonaparte. A la suite venaient les carosses du grand - aumonier, du grand-maréchal du palais, du grand-veneur, de la dame d'honneur, de la dame d'atours, du premier écuyer, du premier chambellan, des dames du palais, des officiers civils de l'empereurs et de l'impératrice, des dames et officiers des nouvelles princesses. Le carosse de l'empereur était attelé de huit chevaux isabelles, tous les autres de six chevaux. Aux portières du char étaient, à cheval, les maréchaux colonels-généraux de la garde, derrière le maréchal commandant de la gendarmerie, les aides-de-camp à la hauteur des chevaux, les écuyers aux roues de derrière; les grenadiers à cheval de la garde, des pelotons de canonniers à cheval, un escadron de la gendarmerie d'élite fermaient le cortège.

L'empereur descendit d'abord à l'archevêché, où l'on avait préparé les habits impériaux. Après s'en être revêtu, ainsi que l'impératrice, il se rendit à la cathédrale par une galerie richement décorée, et que gardait une haie de soldats de la garde nationale et de la garde impériale. Le cortège de l'impératrice était précédé des huissiers, des hérauts d'arme, des pages, des aides et maître de cérémonie. Le maréchal Sérrurier portait, sur un coussin, l'anneau de l'impératrice; le maréchal Moncey, la corbeille destinée à recevoir le manteau de l'impératrice; le maréchal Murat, sur un coussin, la couronne de l'impératrice. Ils avaient chacun, à leur côté, un chambellan et un écuyer.

L'impératrice était sans couronne et sans anneau, mais vêtue du manteau impérial, dont les extrémités étaient soutenues par les princesses; celui de ces dames, par un officier de leur maison. L'impératrice était accompagnée de son premier chambellan et de son premier écuyer; à sa suite étaient sa dame d'honneur, Mme de Larochefoucauld, et sa dame d'atours, Mme de Lavalette, née Beauharnais.

A quelques distances marchait le cortège de Napoléon. Le maréchal Kellermann portait la couronne de Charlemagne, le maréchal Pérignon le sceptre de Charlemagne, le maréchal Lefebvre l'épée de Charlemagne, presque aussi grande que Buonaparte; le maréchal Bernadotte était chargé du collier de l'empereur, le colonel-général Beauharnais de l'anneau de Sa Majesté, le maréchal Berthier du globe impérial, le grand-chambellan de la corbeille destinée à recevoir le manteau impérial. Chacun d'eux était accompagné d'un chambellan et d'un aide-de-camp de l'empereur.

L'empereur paraissait ensuite, revêtu du manteau impérial, la couronne sur la tête, tenant dans ses mains le sceptre et la main de justice; les princes et les grands dignitaires soutenaient son manteau. Le grand-écuyer, le colonel-général de la garde de service, le grand-maréchal, les ministres et les grands-officiers fermaient le cortège.

On cherchait en vain la mère de l'empereur, ses frères Lucien et Jérôme, ainsi que les maréchaux Masséna, Ney, Davoust, Augereau, Brune, les généraux Lecourbe et Macdonald.

[...] On n'avait rien épargné pour que l'intérieur de la cathédrale présentât un spectacle imposant. Au milieu de la nef, sous un arc de triomphe d'une énorme proportion, s'élevait un trône auquel on n'arrivait que par une longue suite de degrés. C'était là que Napoléon, après son sacre, devait être proclamé empereur, et prêter son serment. Trois autres trônes étaient érigés pour le pape, l'empereur et l'impératrice: celui du pape, près de l'autel; celui de Napoléon et de Joséphine, en face. Au-dessous était un prie-Dieu pour l'un et l'autre.

Le Sacre par Louis DAVID, 1805 - Musée du Louvre. Lorsque le cortège impérial eut pris place, le pape descendit de son trône pour aller à l'autel commencer le Veni Creator; l'empereur et Joséphine s'agenouillèrent pour faire ou paraître faire leur prière. Ils se relevèrent ensuite, déposèrent leur manteau, et Buonaparte remit à ses grands-officiers sa couronne, son sceptre, la main de justice et son épée. Après le Veni Creator; le pape s'approchant de Napoléon, et lui faisant présenter le livre de l'évangile, lui demanda sa profession de foi: Profiteris ne, etc. Et Buonaparte répondit, en mettant la main sur l'Evangile: Profiteor. Le clergé récita alors les prières du sacre, et lorsqu'elles furent achevées, le grand-aumônier, les cardinaux, les évêques et les archevêques conduisirent l'empereur et l'impératrice au pied de l'autel, pour y recevoir l'onction sainte au front et dans les deux mains; ils les reconduisirent ensuite à leurs petits trônes, et le Saint-Père commença la messe. Au Graduel, le pape ayant béni les ornements impériaux, l'empereur reçut des mains des grands dignitaires l'anneau, l'épée, le manteau, la main de justice et le sceptre. Il ne restait plus que la couronne. Buonaparte, sans attendre que le pape s'avançât pour la lui présenter, la saisit lui-même sur l'autel, se la plaça sur la tête, et couronna ensuite l'impératrice, prosternée à ses genoux.

[...] Revêtu des marques de sa dignité, Napoléon monta au grand trône, accompagné de l'impératrice, de ses frères et des grands dignitaires; et lorsqu'il fut assis, le pape, accompagné de ses cardinaux, s'approcha de lui pour le baiser sur la joue, et ayant récité une prière, il prononça à haute voix: Vivat imperator in aeternum ! Les assistants répondirent: Vive l'empereur !

Après la messe, Napoléon étant toujours sur son trône, le grand-aumônier lui présenta le livre des Evangiles, et le président du Sénat, accompagné des présidents du Corps législatif et du Tribunat, lui ayant apporté la formule du serment, il mit la main sur l'Evangile, et jura d'observer les Constitutions de l'Etat. Le chef des hérauts d'armes s'écria alors: Le très-glorieux et très-auguste empereur des Français est couronné et intronisé. Vive l'empereur !

J.-B. Salgues - Mémoire pour servir à l'histoire de France sous le gouvernement de Napoléon Buonaparte et pendant l'absence de la maison de Bourbon vol. 6 pp. 147 à 163, L. Fayolle (J.-G. Dentu), Paris, 1814-1826.



La couronne du Sacre, dite de Charlemagne
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Lire également le témoignage de Jean-Baptiste Barrès (1784-1848),
qui fut chasseur vélite dans la Garde impériale. Cliquez ici

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