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UN JOUR D'ACIER ET DE FEU :
7 SEPTEMBRE 1812, LA BATAILLE DE LA MOSKOWA…
par Christophe Bourachot


La Moskowa ou Borodino; deux dénominations différentes qui désignent la même bataille, le même affrontement, un chaos indescriptible, un orage d'acier et de feu. Il suffit de lire certains témoignages sur cette dernière afin de se rendre compte que ce jour de septembre 1812, reste une date mémorable dans l'histoire de l'Empire…

Une des plus terribles batailles de l'Epopée…

'après Alain Pigeard : " Kutuzof, qui avait succédé à Barclay de Tolly, se vit contraint sous la pression du Tsar et de l'opinion publique russe de livrer une grande bataille pour essayer d'arrêter les français dans leur marche vers Moscou. Il choisit une position en avant de Mojaïsk, vers un village appelé Borodino. Les Russes fortifièrent la position sur trois points importants : Schwardino, par une redoute en avant de leur dispositif ; Semenowskoïe sous forme de trois flèches remplies d'artillerie sur leur gauche, et au centre de leur dispositif, une formidable redoute remplie également d'artillerie. Le 5 septembre 1812, les français se présentèrent devant le premier ouvrage russe, la redoute de Schwardino. Napoléon ordonna au général Compans d'enlever cette position ; les français s'en emparèrent mais le combat fut meurtrier et laissait préfigurer le combat du surlendemain.

Maréchal Mikhaïl Koutouzov (1745-1813)La journée du 6 fut consacrée à préparer la bataille du lendemain et s'engagea à l'aube. Eugène aborda Borodino tandis que Davout se jetait sur Semenowskoïe. Après plusieurs succès et revers, les français arrivèrent à s'emparer de la position des trois flèches. A dix heures du matin, la bataille semblait gagnée mais il fallut donner un coup supplémentaire aux Russes qui se battaient bravement sur leur sol. La cavalerie française se lança à l'assaut et les généraux Montbrun et Caulaincourt perdirent la vie en tentant de s'emparer de la Grande Redoute, position centrale du dispositif russe. Napoléon, malgré l'insistance de ses maréchaux et généraux, refuse de faire donner la Garde. L'artillerie fut chargée d'effectuer cette besogne ; les Russes résistèrent d'abord puis se retirèrent lentement, abandonnant le champ de bataille aux français. La victoire était acquise mais il s'agissait de la plus terrible bataille de l'Empire jamais vue à ce jour : 12 généraux tués, 17 colonels, des milliers de morts et blessés. Le lendemain, les Russes livrèrent encore quelques combats vers Mojaïsk mais se retirèrent. Une semaine plus tard, les français entraient à Moscou.

A lire les mémorialistes et les témoins de l'époque, La Moskowa est la plus terrible de toutes les batailles de l'Empire ; pas moins de 60 000 coups de canon tirés et 1 400 000 cartouches, soit 100 coups de canon à la minute et 2300 coups de fusils…Sans parler du feu des Russes "

Quelques chiffres.
(D'après A. Pigeard)

Forces françaises : de 127 000 à 135 000 hommes, selon les sources, et 587 canons.

Forces Russes : Environ 120 000 hommes et 636 canons, plus 33 000 miliciens.

Pertes Françaises : 6547 tués, 21 453 blessés.

Pertes Russes : Environ 45 000 tués et blessés.

Au cœur de l'action…

Le Capitaine Henri de Brandt, faisait alors partie de la 2ème Légion de la Vistule lorsqu'il participa à la bataille de La Moskowa. Ses " Souvenirs d'un officier polonais " contiennent un très vivant chapitre s'y rapportant :

Napoléon à la Moskowa par Vasily Veretchaguine , 1895"Dès sept heures du matin, la bataille était vigoureusement engagée sur tous les points. Nous étions d'abord postés immédiatement en avant de la garde, dont les plumets et les épaulettes semblaient d'un rouge de sang aux premières clartés de l'aurore. Nous étions évidemment très-près des endroits où le combat était le plus vif. Des boulets s'enfonçaient en terre devant nous ou passaient sur nos têtes. Le vent, qui nous soufflait fortement au visage, nous apportait tantôt le cri français en avant ! tantôt les hurrahs des Russes, mais, nous ne pouvions rien distinguer de la lutte. Bientôt nous vîmes paraître des blessés ; ils nous dirent que la redoute la plus voisine de nous venait d'être enlevée…

Vers neufs heures, on cria aux armes ! La division se porta, sur deux colonnes, à mille ou douze cents pas de Schwardino, jusqu'à un pli de terrain où l'on nous fit faire halte, l'arme au pied. Au delà de cette dépression, le sol se relevait brusquement. De nombreux boulets rasaient la crête de cette hauteur et passaient ainsi au-dessus de nous. Tandis que Chlopicki [le général du régiment], aussi impassible qu'en Espagne, gravissait cette pente pour reconnaître la position de l'ennemi, Claparède vint à nous. Il fit ranger en cercle les officiers du 2ème, les engagea à soutenir dignement la vieille réputation du régiment. Cependant la bataille continuait avec fureur, surtout dans les bois que nous avions à droite. De ce côté, elle semblait s'étendre et même nous déborder. Nous entendions sans relâche le sifflement des boulets. Néanmoins aucun homme n'avait été encore atteint ; le général avait bien choisi la position pour éviter des pertes inutiles…

Vers dix heures, parut un officier d'ordonnance de l'Empereur, chargé de nous guider… Nous continuâmes de marcher en avant, en obliquant un peu sur la gauche. Nous traversâmes ainsi, à travers des prairies, une portion considérable du champ de bataille. Sur notre droite, on se heurtait avec furie ; à gauche, nous apercevions de longues lignes de cavalerie françaises, dans lesquelles l'artillerie ennemie faisait à chaque instant des brèches. Nous perdîmes aussi quelques hommes dans cette marche à découvert.

On nous fit faire une nouvelle halte dans un vallon, celui de la Séménowka. De ce poste nous ne pouvions rien voir, mais nous étions comme enveloppés par des feux de mousqueterie et d'artillerie. Nous avions rencontré en route de nombreux cadavres d'hommes et de chevaux ; maintenant nous touchions presque à l'endroit où la lutte était la plus acharnée. De nombreux blessés passaient près de nous, laissant le long de nos rangs des traces sanglantes…Vers deux heures, nous reçûmes l'ordre de continuer à marcher en avant. Nous franchîmes un ruisseau, sans doute la Séménowka, à une place qui semblait avoir été piétinée par un fort passage de cavalerie. Mais, tandis que nous gravissions un monticule de l'autre côté du ravin, soudain une véritable nuit de poussière nous enveloppa. En même temps, un effroyable cri, jaillissant de milliers de poitrines, couvrit le tonnerre de l'artillerie, dont les projectiles labouraient nos colonnes. Et quand cette poussière commença à se dissiper, nous vîmes que la grande redoute du centre venait d'être enlevée, et que la cavalerie française était déjà lancée au-delà, chargeant sans relâche les Russes qui, tout en se retirant, combattaient encore.


Bataille de la Moskowa
(7 septembre 1812)
par Vasily Veretchaguine, 1895



On nous fit masser en arrière de la redoute. Evidemment, nous avions été destinés à soutenir et, au besoin, à remplacer ces premiers assaillants. Ils avaient réussi, mais à quel prix ! La redoute et ses alentours offraient un spectacle qui dépassait les pires horreurs qu'on puisse rêver. Les abords, les fossés, l'intérieur de l'ouvrage avaient disparu sous une colline artificielle de morts et de mourants, d'une épaisseur moyenne de six à huit hommes, entassés les uns sur les autres. J'ai toujours présente la figure d'un officier d'état-major, homme d'un certain âge, couché en travers d'un des obusiers russes, avec une énorme blessure béante à la tête. Auguste de Caulaincourt, mortellement blessé, enveloppé dans un manteau de cuirassier marbré de larges taches rouges. Il y avait là, étendus pêle-mêle, des soldats d'infanterie et des cuirassiers aux uniformes blancs et bleus, des Saxons, des Westphaliens, des Polonais…. "

Après la fournaise…

Brandt poursuit : "On nous fit bivouaquer à cette même place [une redoute], parmi les mourants et les morts. Nous n'avions ni eau, ni bois, mais on trouva du gruau, de l'eau-de-vie et d'autres provisions dans les gibernes des Russes. Avec des crosses de fusils et les débris de quelques fourgons, on parvint à allumer assez de feu pour confectionner des grillades de cheval, notre plat de résistance. Pour faire la soupe, il fallut redescendre puiser de l'eau à la Kolotscha. Mais voici ce qu'il y eut peut-être de plus horrible ! Autour de chaque lueur qui commençait à briller dans les ténèbres, les blessés, les agonisants furent bientôt plus nombreux que nous-mêmes. On les voyait de toutes parts, semblables à des spectres, se mouvoir dans la pénombre, se traîner, ramper, jusque dans l'orbe lumineuse du foyer. Les uns, affreusement mutilés, avaient usé dans cet effort suprême ce qui leur restait de forces : ils râlaient et expiraient, les yeux fixés sur la flamme dont ils avaient l'air encore d'implorer le secours ; les autres, ceux qui avaient conservé un souffle de vie, semblaient les ombres des morts ! Ils reçurent tous les soins possibles, non-seulement de nos braves médecins, mais des officiers et des soldats. Tous nos bivouacs étaient devenus des ambulances. "

L' Empereur visite le champ de bataille.

Notre capitaine polonais raconte : "Un peu avant le jour, le canon se fit entendre de nouveau, mais à une grande distance. La matinée était claire, le froid piquant. Vers neuf heures, nous vîmes paraître l'Empereur. Il resta bien certainement trois quarts d'heure tout près de nous, les yeux fixés sur ce théâtre de carnage. Je le vis faire approcher un des officiers de sa suite et lui parler. Aussitôt cet officier entra dans la redoute avec des chasseurs qu'il disposa en carré, de manière à circonscrire un certain espace dans lequel on compta les morts. La même manœuvre fut répétée sur différents points, et je compris qu'on avait voulu, par cette sorte d'opération mathématique, se rendre compte approximativement du nombre des victimes. Pendant ce temps , la physionomie de l'Empereur demeura impassible, seulement il était très-pâle… "

Bibliographie

Général de BRANDT : " Souvenirs d'un officier polonais. Scènes de la vie militaire en Espagne et en Russie (1808-1812) ". A la Librairie des Deux Empires, 2002.

Alain PIGEARD : " Dictionnaire de la Grande-Armée ". Tallandier, 2002.

Et aussi le témoignage du chirurgien LA FLIZE en ligne sur le site : Cliquez ICI

 

 

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