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LE GENERAL MONTHOLON
Un fidèle bonapartiste, de Sainte-Hélène au fort de Ham

Conférence prononcée le 22 septembre 2001 au Musée de l'Armée à Paris
devant la Délégation Paris-Île de France du Souvenir Napoléonien

par Jacques Macé

auteur de L'honneur retrouvé du général de Montholon, de Napoléon 1er à Napoléon III,
aux Editions Christian (Picard Diffusion), 14 rue Littré, Paris, 2000.

 

Préambule

l est un général d'Empire qui fut le compagnon dévoué et le confident de l'Empereur Napoléon 1er à Sainte-Hélène jusqu'à l'issue fatale, puis qui joua un rôle-charnière auprès de Louis-Napoléon Bonaparte dans la période entre les deux empires. Cet homme, c'est le général Charles Tristan de Montholon. Cependant, en raison de son existence agitée, sa réputation a été fort malmenée tant par ses contemporains que par les principaux historiens napoléoniens de la fin du XIXème siècle et de la première partie du XXème (Frédéric Masson par exemple). Cependant, ces avatars ne sont rien face à l'ignoble accusation, ne reposant sur aucune preuve historique, dont sa mémoire est la victime depuis près de quarante ans. D'autant que ses accusateurs se basent uniquement sur des rumeurs ou leurs propres suppositions et n'ont jamais eu la décence, avant de clouer au pilori le général de Montholon, d'étudier sérieusement sa vie et sa personnalité. C'est donc ce que je vous invite à faire avec moi ce soir.

Introduction

"Il serait contraire à notre devoir envers notre pays et envers nos Alliés de laisser au général Bonaparte le moyen ou l'occasion de troubler à nouveau la paix de l'Europe... L'île de Sainte-Hélène a été choisie pour sa future résidence. Le climat y est sain et la situation locale permettra de le traiter avec plus d'indulgence qu'en aucun autre lieu, avec la même sécurité... Parmi les personnes qui ont été conduites en Angleterre avec le général Bonaparte, il lui est permis de choisir, à l'exception des généraux Savary et Lallemand, trois officiers qui, avec le chirurgien, pourront l'accompagner à Sainte-Hélène, et douze domestiques ".

Tels étaient les termes de la lettre du gouvernement anglais communiquée par l'amiral Keith et lord Bunberry aux passagers du Bellerophon le 31 juillet 1815 à Plymouth. Les protestations de Napoléon laissent de marbre ses interlocuteurs et il doit se résigner à désigner ses futurs compagnons d'exil qui, comme les Mousquetaires, seront quatre et non trois. Son choix se porte d'abord sur le général Bertrand, en fonction de grand maréchal de la Cour depuis 1813, puis sur deux aides de camp qui l'accompagnent depuis son départ de l'Elysée : le général Charles Tristan de Montholon et le colonel Planat de La Faye. Le général Gourgaud, autre aide de camp, pousse alors des cris si violents, rappelant qu'il avait sauvé deux fois la vie de l'Empereur, que Napoléon se résout à écarter Planat et à le remplacer par Gourgaud (malgré le mauvais caractère de ce dernier). Comme aucun de ces hommes ne parle couramment la langue anglaise, on obtient l'autorisation de leur adjoindre le conseiller d'Etat Las Cases à titre de secrétaire-interprète. En fait, c'est ce dernier, bien qu'il ne restera qu'un peu plus d'un an à Sainte-Hélène, qui laissera son nom gravé le plus profondément dans l'histoire napoléonienne.

Nous retrouvons ces quatre hommes à Longwood. Le général-comte Bertrand est accompagné de son épouse Fanny et de leurs trois enfants ; le général-comte de Montholon, de son épouse Albine et de leur fils Tristan âgé de cinq ans ; le comte de Las Cases de son fils Emmanuel âgé de quinze ans ; le général Gourgaud, célibataire, est seul. Les Cases partiront dès fin 1816, ayant accumulé les matériaux qui donneront naissance au Mémorial. Le général Gourgaud partira début 1818 et les généraux Bertrand et Montholon assisteront Napoléon avec dévouement et fidélité pendant encore plus de trois années, jusqu'à l'issue fatale du 5 mai 1821.

Vingt-six ans plus tard, le 5 mai 1847, le gouvernement du roi Louis-Philippe, procède à l'inhumation du corps du général Bertrand à quelques dizaines de mètres du lieu où nous nous trouvons, près de la crypte en construction pour recevoir l'Empereur - de retour depuis le 15 décembre 1840 sur les bords de la Seine, au milieu de ce peuple français qu'il avait tant aimé, selon les termes de son testament. Le général de Montholon est présent à la cérémonie : en tenue civile car il vient de passer six nouvelles années en détention, en compagnie cette fois du futur Napoléon III, et n'a été mis en libération conditionnelle qu'après l'évasion de celui que l'on commence à appeler Badinguet. Six ans plus tard, au décès du général de Montholon, ses enfants demanderont à Napoléon III que leur père repose aux Invalides, au même titre que Bertrand. Cet honneur lui sera refusé. Ce sont les raisons de cette différence de traitement et, pourrait-on dire, de cet ostracisme que nous allons chercher à comprendre.

QUI ETAIT CHARLES DE MONTHOLON ?

Charles Tristan, comte de Montholon, comte de Lée, descend d'une famille bourguignonne très ancienne (son ancêtre Tristan de Montholon a été tué à Azincourt), qui donna à la France deux gardes des Sceaux, deux cardinaux et de nombreux magistrats. Son père, colonel du régiment de Penthièvre-Dragons décède accidentellement en 1788 alors que Charles, son fils aîné, n'a que 5 ans. Sa mère se remarie en 1790 avec un étonnant personnage, Louis Huguet de Sémonville, qui fera une carrière de diplomate et d'homme d'influence sous tous les régimes que connaîtra la France, de la Révolution à la Monarchie de Juillet, tout en demeurant dans l'ombre du pouvoir et en dissimulant ses opinions intimes de monarchiste constitutionnel : chargé de mission de Louis XVI, intermédiaire entre ce dernier et Mirabeau, ambassadeur de la République, sénateur de l'Empire, grand référendaire de la chambre des Pairs sous trois rois. Sémonville adopte les quatre enfants de son épouse et c'est cet homme souple, intrigant, toujours souriant et plein de ressources, qui fait l'éducation du jeune Charles. L'élève ne sera pas inférieur au maître, ce qui provoquera d'ailleurs de vives tensions entre eux. D'autre part, une vive amitié, née de leur captivité commune dans les geôles autrichiennes, de 1793 à 1796, liait Sémonville à Hugues Maret, futur secrétaire d'Etat de Napoléon, et Maret était très attaché aux enfants de son ami. Il veillera de près sur la carrière du jeune Charles.

Pourtant, Charles de Montholon appartient à une génération oubliée par l'histoire, celle des hommes nés dans les années 1780 et qui eurent 20 ans à l'époque du Consulat, alors que les généraux issus de la Révolution occupaient le devant de la scène et s'y maintiendront jusqu'en 1815. Ainsi, sur les 26 maréchaux du Premier Empire, 19 étaient plus âgés que Bonaparte - de 11 ans en moyenne -, 6 avaient son âge et un seul, Marmont était nettement plus jeune puisque né en 1774. Le jeune homme qui nous intéresse est donc né en 1783 : il n'a que 21 ans le jour du Sacre et 32 ans à Waterloo. Il est seulement colonel sous l'Empire et ne sera nommé général que par la Première Restauration, nomination confirmée durant les Cent-Jours.
Pourtant, il aurait rencontré très jeune, à l'âge de 9 ans, un jeune capitaine corse nommé Napoléon Bonaparte, à Ajaccio en 1793. Ou du moins le prétendra-t-il ! L'histoire mérite d'être contée : nommé ambassadeur à Constantinople, Sémonville s'embarque à Marseille avec sa famille mais se trouve bloqué à Ajaccio. Tandis que sa frégate, La Junon, est utilisée par l'amiral Truguet pour participer à une attaque de la Sardaigne, la famille Sémonville est accueillie par Mme Bonaparte et, selon Charles de Montholon, le capitaine Napoléon Bonaparte lui aurait alors donné des cours de maths. Mais il prétendra aussi être resté à bord de La Junon et avoir été parmi les premiers à escalader les palissades du fort de Cagliari ! Ce n'est que la première de ses déclarations à prendre avec des pincettes.

Alors que Bonaparte se débat dans les sables d'Egypte, certains Directeurs songent à une réforme constitutionnelle musclée pour laquelle ils cherchent un sabre. Le choix se porte sur le général Joubert que l'on nomme à la tête d'une nouvelle campagne en Italie pour parfaire sa réputation. Juste avant le départ du général, Sémonville lui fait épouser sa fille Zéphyrine de Montholon, pour se placer en beau-père du futur héros. Un mois plus tard, à Novi, Joubert est tué et Zéphyrine éplorée. Elle se consolera deux ans plus tard en épousant le général Macdonald, futur duc de Tarente. Charles de Montholon commence sa carrière militaire à l'âge de 16 ans, en beau-frère de Joubert et de Macdonald, ce qui n'est pas à négliger. Et commencent alors les mystères autour de sa carrière. En effet, lorsqu'il sera devenu un personnage connu par suite de sa présence à Sainte-Hélène, il publiera des récits autobiographiques, faisant état de brillants états de service durant les campagnes de l'Empire, avec blessures et faits d'armes. Malheureusement, rien ne se trouve confirmé par son dossier militaire ou d'autres récits de campagnes. En fait, grâce à ses liens avec Maret et Macdonald, il fait une carrière d'officier d'état-major auprès du maréchal Berthier et monte de grade en grade sans avoir besoin de commander au combat. Il est ainsi nommé colonel en 1809, date à partir de laquelle sa vie va prendre une autre tournure car il est beaucoup plus attiré par la diplomatie que par l'armée.

Nommé chambellan de l'Empereur, il devient grâce à la protection de Maret - devenu duc de Bassano et ministre des Relations extérieures -, ambassadeur auprès du grand-duc de Würzburg, frère de l'Empereur d'Autriche et oncle de l'Impératrice Marie-Louise. Très doué pour les activités secrètes, il attire la noblesse allemande à soutenir l'Empire français et le fait avec beaucoup d'adresse. Mais ces brillants débuts de diplomate sont malheureusement interrompus au bout de quelques mois par un mariage qui va lui coûter cher.

Il fait connaissance d'une femme très jolie et charmante, trois ans plus âgée que lui, mariée à l'âge de 16 ans sous le Directoire, divorcée à 18, remariée avec un négociant et banquier genevois : la baronne Roger, née Albine de Vassal. La famille Vassal, de petite noblesse de robe, appartient à la bonne société de Montpellier et est alliée aux Cambacérès : Régis Cambacérès et Albine de Vassal sont cousins issus de germains. Le coup de foudre est immédiat : Albine quitte le domicile conjugal, vit avec Charles de Montholon dont elle aura un fils en 1810, le petit Tristan que l'on retrouvera à Sainte-Hélène. Le mari demande le divorce. Mais l'Empereur, informé du passé tumultueux de la jeune femme, oppose son veto au mariage de son ambassadeur. Est-ce inconscience, égarement provoqué par l'amour, volonté de braver Napoléon ? Charles profite du passage de Napoléon à Würzburg, juste avant son départ pour la campagne de Russie, pour duper l'Empereur en sollicitant un congé pour épouser une nièce 'du président Séguier', avocat général à la Cour de Cassation, mais sans préciser que cette nièce était précisément la jeune femme pour laquelle l'autorisation lui a été précédemment refusée. Il revient vite à Paris et épouse discrètement Albine dans une petite commune proche de Paris, en soudoyant le maire qui n'examine pas de trop près les papiers qui lui sont présentés. Là comme à Würzburg, Charles pense que rien ne résiste à l'argent : c'est la raison pour laquelle durant toute sa vie il cherchera à s'en procurer, non pour l'accumuler mais pour le dépenser. Mais les choses ne se passent pas comme prévu : les parents Sémonville sont fort mécontents de l'union de leur fils aîné avec cette aventurière ; Savary lance une enquête administrative et un rapport est envoyé à Napoléon qui le reçoit à Moscou (octobre 1812) : sa colère est terrible et il donne l'ordre de destituer Montholon sur le champ. Celui-ci se retrouve simple colonel.

Boudeur ou malade, il ne participe pas aux campagnes de 1813 et file le parfait amour avec Albine dans un petit château du Loiret, dépensant sans compter la dot de son épouse. Il ne reprend du service qu'en janvier 1814 sous la pression des événements. Commandant militaire du département de la Loire, il se bat contre les Autrichiens dans les Monts du Lyonnais à la tête de troupes hétéroclites, mais surtout se distingue en emportant, au moment de la débâcle, la caisse du payeur général du Puy de Dôme. Cette affaire, portant sur 6000 francs, le poursuivra pendant des années. Il ne s'agit pourtant pas d'un hold-up puisqu'il a signé un reçu. Mais on n'en est pas très loin ! Toujours l'argent qui lui manque et après lequel il court.

Durant la première Restauration, il prétend que son avancement a été retardé par de mauvais jugements portés contre lui. Il obtient le grade de maréchal de camp et est nommé chevalier de Saint-Louis. Il se voit attribuer le titre de veneur de Monsieur, traditionnellement porté par l'aîné des Montholon, ce qui lui vaut d'être reçu par le comte d'Artois. Mais il ne reçoit pas de commandement. Aussi, dès mars 1815, se porte-t-il, selon lui, au devant de l'Empereur, mais ne se distingue ni pendant les Cent-Jours, ni à Waterloo.

LE DEPART POUR SAINTE-HELENE

La sélection du général de Montholon parmi les quatre compagnons qui accompagneront Napoléon en exil constitue une énigme sur laquelle de nombreux historiens se sont penchés en prétendant y apporter leur solution. En fait, aucune n'est pleinement satisfaisante. Aussi, est-il préférable de les énumérer en offrant au lecteur la possibilité de se forger une opinion :

la fuite : Montholon aurait été menacé de passer en Conseil de guerre, soit pour l'affaire de Clermont-Ferrand, soit pour avoir poursuivi le combat au-delà du cessez-le-feu en avril 1814. Aucun document de son dossier militaire ne vient à l'appui de cette thèse.

l'intérêt : il se serait imaginé que Napoléon possédait des fonds considérables à l'étranger et que ceux qui le suivraient pourraient en bénéficier. Mais il s'agit là d'une explication a posteriori, formulée après que Montholon soit devenu le principal bénéficiaire du testament de l'Empereur.

la manœuvre politique : Sémonville, avec l'appui de son ami Maret, aurait introduit un de ses fils auprès de Napoléon tandis que le second attachait ses pas à ceux de Louis XVIII. C'est l'hypothèse des deux fers au feu, bien dans le caractère de Sémonville, mais elle n'est confirmée que par un document très tardif (1880).

l'attrait de l'aventure : au départ de la Malmaison, l'exil aux Etats-Unis semblait la destination la plus probable. Dès ce moment, non seulement Charles, mais aussi Albine accompagnée de son fils Tristan, se tiennent près à embarquer. Le désir du couple d'entreprendre une nouvelle vie en compagnie de l'Empereur, avec la possibilité d'un retour triomphal, ne peut être exclu.

la nomination au poste d'aide de camp : pour bénéficier d'une prise en compte de ses services à Sainte-Hélène, Montholon prétendra après 1830 qu'il avait été nommé aide de camp par Davout, ministre de la Guerre, le 22 juillet 1815 et qu'il occupa ce poste jusqu'à la fin, se considérant en service commandé. Maret, qui avait accompagné l'Empereur jusqu'à la Malmaison avant de s'exiler en Autriche, aurait pu jouer un rôle dans cette affectation de son protégé. Malheureusement, aucune trace de cette nomination ne figure dans les Archives militaires. Davout aurait-il voulu introduire près de Napoléon un personnage chargé de prévenir un second 'retour de l'île d'Elbe et aurait-il parié sur le talent d'honorable correspondant de Montholon ? Voici encore une hypothèse...

Sans doute, il y a-t-il un peu de tout cela dans le processus qui l'amène à attacher ses pas à ceux de l'Empereur, même après que la destination finale ait été connue. Et il ne faut pas négliger l'influence d'Albine de Montholon, écartée de la fête impériale du fait de ses divorces et désireuse de prendre une revanche sociale.

En fait, la manière dont se constitue la petite troupe qui va accompagner Napoléon à Sainte-Hélène témoigne d'une certaine improvisation et surtout d'un manque de psychologie de la part de l'Empereur. Les tempéraments des participants sont si différents qu'ils ne pourront constituer une équipe soudée autour de leur chef et que leurs luttes intestines seront à l'origine d'une bonne partie des difficultés rencontrées à Longwood. Ou bien Napoléon a-t-il voulu diviser pour mieux régner ?

- La motivation de Las Cases semble trouble. La manière dont il quittera Longwood au bout d'un an montre assez qu'il n'était mû que par la volonté de recueillir les souvenirs et les pensées du souverain déchu et de participer à sa gloire. Il faut reconnaître qu'il a réussi au-delà de toute espérance ! N'oublions pas que ses collègues le surnommaient 'le Jésuite' ou encore 'l'Extase'.

- Le général Bertrand n'était pas homme à se poser des questions métaphysiques. Puisqu'il avait été nommé grand maréchal du palais, il était évident pour lui qu'il devait continuer ce service jusqu'au bout. De plus, poursuivi puis condamné à mort par contumace pour son rôle dans l'évasion de l'île d'Elbe, il n'avait pas réellement le choix. Accompagné de son épouse Fanny et de leurs trois enfants, il prendra soin de ne jamais habiter sous le même toit que l'Empereur et fera bien la différence entre son rôle officiel et sa vie familiale. En parfait fonctionnaire, il viendra assurer ses heures de service à Longwood, à l'inverse de Montholon qui sera toujours présent et disponible.

- Si Bertrand, né en 1773, était de seulement quelques années plus jeune que Napoléon, les deux aides de camp, Montholon et Gourgaud, étaient nés en 1783 et étaient des généraux de fraîche date : Montholon nommé sous la première Restauration et Gourgaud après Waterloo. Mais tout séparait ces deux hommes : Montholon, aristocrate et diplomate, intrigant sachant maîtriser ses réactions ; Gourgaud, polytechnicien fils d'un musicien de la Cour de Louis XV, violent, querelleur, affichant d'une manière ostentatoire une dévotion encombrante. A Longwood, le conflit entre ces deux caractères atteindra des sommets.

- Enfin, il faut ajouter à ceci une vive antipathie entre les deux dames de la Cour. Fanny Bertrand, grande, franche, très mère de famille, partie à contrecœur par fidélité conjugale, qui plaisait à Napoléon mais qui n'avait aucune envie 'd'y passer' comme on dit. Albine de Montholon, vive, piquante, très jolie malgré ses 35 ans, et venue avec la ferme volonté de ne pas laisser passer l'occasion qui ne pouvait manquer de se produire.

A LONGWOOD

La vie à Longwood fut un véritable panier de crabes et les nombreux témoignages sur ce qui s'y est passé ou ce qui s'y serait passé sont à examiner avec la plus grande prudence et avec esprit critique. Le résultat de ce climat sera, qu'après l'élimination de Las Cases fin 1816, puis de Gourgaud début 1818, Montholon va devenir le personnage-clé de Longwood, interlocuteur privilégié du gouverneur Hudson Lowe avec lequel il collaborera à une certaine normalisation des rapports entre Longwood et Plantation House (sans que Napoléon en ait conscience), mettant dans sa poche le commissaire français, le marquis de Montchenu, et préparant ainsi son retour en France légitimiste. Mais il fait aussi preuve d'un exceptionnel dévouement envers l'homme à la santé déclinante qu'il sert avec abnégation - au point d'accepter sans déplaisir les services intimes que son épouse Albine assure auprès de l'Empereur. Bien mieux, phénomène assez exceptionnel, l'amour de leur couple semble trouver sa force dans celui que l'un et l'autre éprouve pour leur commune idole.

Le 18 juin 1816 , Albine de Montholon donne le jour à une fillette prénommée Napoléone, conçue sur le Northumberland et qui vivra 90 ans, célébrant jusqu'en 1907 la mémoire de son impérial parrain. C'est après cette naissance que des rapports de plus en plus étroits se développent entre Napoléon et Albine, suscitant la violente jalousie du général Gourgaud qui espérait bien prendre la place libérée par le départ de Las Cases. En janvier 1818, Albine donne naissance à une petite Joséphine dont Gourgaud et Fanny Bertrand soulignent la frappante ressemblance avec l'Empereur, tandis que Charles de Montholon manifeste une suprême indifférence. Gourgaud, jaloux de la préférence marquée de Napoléon pour le couple Montholon, veut se battre en duel avec Charles. Les querelles des Français font le tour de Sainte-Hélène et fournissent des sujets de conversation dans ce monde clos, où tout le monde s'ennuie ferme. Napoléon fait comprendre à Gourgaud qu'il doit s'en aller, ce qu'il fait non sans dévoiler aux Anglais les dessous de la vie à Longwood, les moyens clandestins de correspondance avec l'Europe mis en place par le fameux Cipriani, le maître d'hôtel/espion de Napoléon, peut-être agent double. Treize jours plus tard, Cipriani meurt dans des circonstances plus que suspectes, dans d'horribles souffrances abdominales. Maladie, suicide après avoir été démasqué, liquidation ? Nous ne saurons jamais ce que cache la curieuse coïncidence des événements mais, s'il y a un mystère de Sainte-Hélène, c'est bien celui de la disparition de Cipriani plus que la mort de l'Empereur !

Un an s'écoule encore et, en janvier 1819, Napoléon est très gravement malade, au moment où il n'y a plus de médecin près de lui. Après le Congrès d'Aix-la-Chapelle (novembre 1818), il comprend qu'il n'y a plus pour lui qu'une possibilité de sortir de ce trou à rats : déclencher un mouvement d'opinion en sa faveur dans les milieux anglais d'opposition. Il choisit Albine de Montholon comme messagère. Il sépare Charles d'Albine ; il sépare aussi Charles de ses enfants qu'il adore et qui partent avec leur mère. La situation provoque chez Charles un profond déchirement entre ses sentiments et son devoir. Il choisit finalement de rester. Toute la correspondance de Charles de mi-1819 à mai 1821, retrouvée récemment dans son intégralité témoigne de son déchirement entre son amour pour sa femme et ses enfants qu'il aimerait rejoindre et son devoir de fidélité envers l'homme qui l'a subjugué, même dans le malheur. Pourtant, quand Albine quitte Sainte-Hélène, le charmant lieutenant anglais Jackson, très intime avec la jeune femme, s'embarque à son tour et la suit comme son ombre en Europe... Encore un dessous mal élucidé de la vie à Longwood...

Après l'arrivée en septembre 1819 de la petite caravane (le docteur Antommarchi, les abbés Buonavita et Vignali et deux nouveaux domestiques), la santé de l'Empereur s'améliore durant quelques mois où il fait preuve d'une activité débordante (dans le domaine du jardinage), mais la rémission est de courte durée. Nous entrons vers juillet 1820 dans la dernière phase, celle au cours de laquelle l'état de santé de Napoléon se détériore très rapidement. Les symptômes ne sont pas seulement ceux de l'hépatite comme précédemment, mais aussi ceux d'une maladie de l'appareil digestif sur laquelle les médecins s'interrogent depuis un siècle et demi : ulcère, cancer, ulcère dégénérant en cancer ? En fait, à l'époque, le vocabulaire médical ne faisait pas de différence entre les deux mots, ulcère et cancer, et il est donc vain de vouloir interpréter l'utilisation qui est faite de l'un et de l'autre dans les rapports du temps. La cause la plus vraisemblable de cette maladie gastrique, avancée jusqu'au stade de la perforation, est certainement psychosomatique : la mission d'Albine de Montholon est une échec ; Napoléon perd tout espoir d'obtenir une amélioration de sa détention ; il prend conscience que pour lui la comédie est finie et il s'abandonne au désespoir. L'ulcère d'origine psychosomatique vient se greffer sur le lourd passé pathologique d'un organisme usé par vingt années d'une vie trépidante : troubles urinaires, obésité, sensibilité au froid et à l'humidité depuis la campagne de Russie, peut-être aussi une tumeur de l'hypophyse. Alors que les Bertrand songent surtout à rentrer, Montholon se dévoue sans mesurer son temps pour tenter de soulager les souffrances de son maître. Les valets Marchand et Ali, qui n'appréciaient guère Montholon, qui n'étaient pas dupes de ses mensonges et de ses manœuvres, ne mettront jamais en doute la sincérité de son dévouement.

Mais nul n'est parfait, et surtout pas Montholon. A partir de janvier 1821, tous s'accordent à penser que Napoléon n'a plus que quelques mois à vivre. Montholon profite alors de la position exceptionnelle acquise auprès de l'Empereur pour tenter de rétablir sa situation financière. Du 17 au 24 avril 1821, moins de trois semaines avant sa mort, Napoléon écrit un nouveau testament, en la seule présence de Montholon, et dont celui-ci va être le principal bénéficiaire. Le seul fonds dont Napoléon pense disposer d'une manière certaine est le dépôt effectué chez le banquier Laffitte juste avant le départ de l'Elysée. Sur ce dépôt d'un peu plus de 4 millions, Montholon se voit attribuer près de la moitié : 2 millions de francs ! Il devient le principal exécuteur bénéficiaire de l'Empereur, Bertrand et Marchand ne jouant que le rôle de comparses. Bien évidemment, cette situation permettra à des esprits critiques de mettre en doute sa sincérité et ce soupçon ira très loin. Et il faut bien reconnaître qu'il ne manquait jamais une occasion de se mettre en valeur. Ainsi, il est patent que le 5 mai 1821, à 17 h.49, Antommarchi prenait en permanence le pouls de Napoléon et que, dès le dernier souffle, il lui ferma les yeux. Et bien, pendant trente ans, Montholon se présentera comme celui qui a fermé les yeux du plus grand capitaine du monde. Antommarchi, oublié volontairement par Napoléon dans le testament, se garda bien de protester, espérant ainsi recueillir quelques miettes financières grâce à l'obligeance de Montholon et de Bertrand.

LE RETOUR DE SAINTE-HELENE

Or, tous les accusateurs de Montholon ont arrêté leur examen de sa vie à cette affaire du testament et ont négligé le fait qu'il a vécu encore trente ans alors que ses aventures durant ces trente années sont indispensables à prendre en compte pour comprendre sa personnalité. Elles témoignent en effet d'une extraordinaire foi en la cause bonapartiste à une époque où bien peu croyaient en l'avenir de Napoléon II ou de Louis-Napoléon Bonaparte. Et de nouveau, il se sacrifiera pour cette cause au pont de retourner six ans en prison, au fort de Ham cette fois.

En tant que premier exécuteur testamentaire de Napoléon, Montholon devra se débattre pendant cinq ans dans de graves difficultés pour faire reconnaître la validité de ce document. Signalons :

. les recours possibles de Marie-Louise, au nom de son fils
. l'annulation possible, Napoléon ayant été déclaré hors-la-loi par le Congrès de Vienne.
. les réticences de Laffitte à se séparer des fonds déposés par l'Empereur.
. le vice formel de la signature Napoléon au lieu de Napoléon Bonaparte.

Avec beaucoup d'adresse, assisté de Sémonville et de Maret, Montholon réussit à vaincre tous les obstacles et à conclure en 1826 un compromis qui permet à tous les légataires nommés dans le testament principal de toucher environ les deux tiers des montants légués par l'Empereur, lequel avait surestimé les fonds disponibles. Mais là encore, il va donner prise à la critique. Les nombreux légataires cités dans les codicilles ne touchent rien, puisqu'il n'y a pas de fonds à mettre en face, ce qui soulève de vives jalousies. Principal légataire, Montholon touche le montant le plus important, très loin devant Bertrand et Marchand, ce qui incite à suggérer qu'il s'est largement favorisé. Enfin, il reçoit des procurations des légataires qui ne se trouvent pas à Paris, l'abbé Vignali par exemple, et ceux-ci auront la plus grande difficulté à récupérer leur argent car, dès cette époque, Montholon s'est lancé dans de grandioses opérations financières pour lesquelles il est continuellement à la recherche de fonds.

En effet, rentrés en France à la fin de 1821, Charles et Albine de Montholon mènent grand train de vie. Ils achètent rue Saint-Lazare à Paris l'hôtel de Valentinois ayant appartenu avant la Révolution au prince de Monaco. Cet hôtel est mitoyen avec celui du duc de Bassano et ceci suffit à montrer l'intimité qui renaît à cette époque entre Maret et Montholon. De plus, Sémonville vend fictivement à son fils adoptif le château de Frémigny, dans lequel les Montholon vont mener pendant cinq ans une existence fastueuse.

Dès cette époque, nous le trouvons également au cœur des intrigues bonapartistes qui se nouent autour de la reine Hortense et des frères de Napoléon, Lucien et Jérôme, qui se trouvent en Italie. Nous le savons par les rapports de la police qui le surveille étroitement. La plaque tournante des comploteurs en faveur de Napoléon II est le château des Bassano à Gray, en Haute-Saône, à proximité des frontières suisse et italienne. Il est l'ami de Jean-François Mocquard, avocat des sergents de la Rochelle et homme d'affaires de la reine Hortense, qui avait commencé sa carrière comme secrétaire de Montholon à Würzburg. On trouve donc Montholon dans la mouvance bonapartiste bien avant que celle-ci ne revienne sur le devant de la scène politique sous la Monarchie de Juillet. Il affiche même sa fidélité avec un certain panache et provocation lorsque, aux eaux de Barèges, il organise le 15 août 1825 un pique-nique 'sur un rocher élevé et tout à fait stérile.

Mais Montholon est grisé par la fortune qui a fait de lui un personnage considérable. Il se lance dans les affaires. Il investit dans des filatures et des entreprises métallurgiques. Il joue au banquier en escomptant de nombreux effets de commerce. Il tombe dans les mains de quelques aigrefins qui abusent de sa prodigalité et de son manque d'expérience. Dès 1828, ses affaires vont mal et les biens du ménage sont hypothéqués ; son épouse Albine demande la séparation de biens pour tenter de sauver ce qui peut encore l'être. En juillet 1829, sur une plainte déposée contre lui, le tribunal de Commerce de la Seine le déclare en faillite. Son passif se monte à près de quatre millions.
Pour Albine, qui ne s'était pas offusquée de la liaison de son mari avec une femme de chambre dont il aura un fils, cette fois ç'en est trop ! Elle se sépare de Charles, se rapproche du fils qu'elle avait eu de son précédent mariage (avec le baron Roger) et décide de mener une vie indépendante, faute de pouvoir divorcer une troisième fois, le divorce ayant été supprimé en 1816. A ceci vient s'ajouter un drame familial qui meurtrit profondément leur couple : le décès en Algérie en octobre 1831 de leur fils Tristan, le petit compagnon de jeu de l'Empereur à Longwood, qu'ils rêvaient de voir remplir près de Napoléon II le rôle joué par son père près de Napoléon 1er.

D'UN EMPIRE A L'AUTRE

En faillite commerciale, menacé de la prison pour dettes, Charles se réfugie à Berne au début de la Monarchie de Juillet, où il va être parmi les premiers à conspirer en faveur de Louis-Napoléon Bonaparte. On peut même dire qu'il est l'un des plus âgés et des plus élevés en grade parmi les proches de l'Empereur à accepter de 'se mouiller' pour son neveu. Tout d'abord, Montholon intrigue avec le député Mauguin en espérant le ralliement de Metternich à l'idée du rétablissement du duc de Reichstadt sur le trône de France. Puis, à la suite de cet échec et après l'annonce de la maladie fatale du duc, il dédie à Louis-Napoléon une nouvelle fidélité qui va lui coûter bien cher et marquer la fin de sa vie.

Ce sont toujours les entreprises les plus extravagantes qui retiennent son intérêt. On peut dire que même l'âge ne donnera jamais à Montholon une maturité politique. Au contraire, il se laissera toujours entraîner par l'enthousiasme des jeunes qui l'entourent au lieu de leur montrer la folie de leurs entreprises. C'est ainsi que nous le trouvons en février 1832 dans la Conspiration de la rue des Prouvaires, affaire aujourd'hui bien oubliée mais qui fit beaucoup de bruit en son temps, jusque dans l'œuvre de Chateaubriand qui la conte avec beaucoup d'esprit critique dans les Mémoires d'Outre-Tombe. Il s'agit, à l'initiative de la duchesse de Berry, exilée en Italie et assistée par le maréchal de Bourmont, de réunir légitimistes, républicains et bonapartistes pour enlever Louis-Philippe et sa famille. Montholon, revenu à Paris sous un déguisement, est chargé de rallier les bonapartistes aux légitimistes en faveur du jeune duc de Bordeaux avec Louis-Napoléon comme lieutenant-général. L'affaire échoue lamentablement et se termine par un procès au cours duquel le rôle de Montholon, reparti en Suisse, est plusieurs fois évoqué mais le pouvoir ne tient pas à mettre en avant un nom si lié à celui de l'Empereur. Echaudée par cet échec, la duchesse de Berry ne fera plus confiance qu'à ses partisans, ce qui la conduira à sa rocambolesque équipée vendéenne et au vaudeville de son arrestation et de son incarcération dans la forteresse de Blaye.

Pendant quelques années, Charles de Montholon abandonne, du moins officiellement, la scène politique pour se consacrer à ses affaires personnelles. Il négocie un compromis avec ses créanciers : il promet de leur verser 5% de ses dettes si ceux-ci abandonnent les poursuites pénales, ce qui lui permet de rentrer en France. Il semble n'avoir joué aucun rôle dans la préparation et l'exécution du coup d'état de Strasbourg, tenté en 1836 par Louis-Napoléon. Mais il ne va pas tarder à se rattraper.
Il se relance dans les affaires et se trouve à nouveau au centre d'une entreprise mystérieuse. Il se fait confier par un gentilhomme anglais la gestion d'une somme de quatre millions de francs, à placer en France. Il prend alors 10% du capital d'une nouvelle société chargée de réaliser un canal latéral à la Loire, d'Orléans à Angers. Si ce canal existait aujourd'hui, nous le saurions ! L'affaire se termine en faillite. Voilà encore 4 millions passés dans les mains de Montholon et envolés, sans que son commanditaire anglais ne manifeste son mécontentement. Quelle était la véritable origine de ce capital et comment a-t-il pu parvenir entre les mains d'un homme dont les démêlés financiers étaient bien connus. On ne peut que se perdre en conjectures...

Fin 1839, la vie de Charles de Montholon prend une nouvelle tournure. Il se rend fréquemment à Londres où il retrouve Louis-Napoléon, de retour des Etats-Unis où il avait été exilé après le coup de Strasbourg. A Paris, Montholon participe à la propagande en faveur du Prince, menée par voie de presse par ses amis Mauguin et Mocquard. A Londres, il se fait appeler comte de Lee (en supprimant l'accent de son titre de comte de Lée) et vit avec une jeune femme, Caroline Jane O'Hara, qui se fait appeler comtesse de Lee. Ses prises de position bonapartistes sont si connues que le gouvernement français se garde bien de lui demander de participer à la mission à Sainte-Hélène pour ramener les Cendres de l'Empereur, de même que les frères de Napoléon (Joseph, Louis et Jérôme) ne sont pas associés à cette opération. Etrangement, dans tous les documents et articles relatifs à la préparation de cette expédition, jamais son nom n'est mentionné. Les généraux Bertrand et Gourgaud, Las Cases fils, Marchand et les autres domestiques seront du voyage, mais pas le premier exécuteur testamentaire de l'Empereur. Et personne ne s'en scandalise. Mystère de l'histoire...

Tandis que la Belle-Poule, partie de Toulon le 7 juillet 1840, vogue vers Sainte-Hélène, Louis-Napoléon, Montholon et leurs complices débarquent le 4 août sur la plage près de Boulogne et tentent de rallier la garnison de la ville. On sait comment cette équipée tourne au fiasco. Louis-Napoléon est fait prisonnier en tentant de rembarquer ; Montholon est arrêté dans la ville car, à cause du rhumatisme à la jambe qu'il traîne depuis Sainte-Hélène, il a été distancé par ses compagnons. Les conjurés sont jugés par la chambre des Pairs réunie en Haute Cour. Durant l'instruction, il apparaît que le gouvernement connaissait le projet car le ministre de l'Intérieur, Charles de Rémusat, avait un informateur dans l'entourage même du Prince. Mais l'informateur avait indiqué que le coup aurait lieu à Lille ou à Metz, alors que Louis-Napoléon, méfiant à juste titre, avait modifié son plan au dernier moment. Plusieurs auteurs laissent entendre que cet informateur aurait pu être Montholon et certaines coïncidences de dates sont troublantes, mais il n'existe aucune preuve. D'autant que Montholon est condamné à une lourde peine de 20 ans de prison et qu'il va la subir au fort de Ham en compagnie du Prince, condamné à perpétuité.

AU FORT DE HAM

Ainsi, en décembre 1840, tandis que Paris s'apprête à accueillir les Cendres de Napoléon, l'ancien compagnon de captivité de l'Empereur se retrouve enfermé avec son neveu. Et cette captivité va durer six ans, comme la première. Sévères au début, les conditions de leur détention vont rapidement s'assouplir. Montholon est autorisé à recevoir, puis à vivre avec 'la comtesse de Lee' qui se fait passer pour son épouse. Le voilà bigame maintenant ! Celle-ci prend pour femme de chambre une fille du pays, une certaine Alexandrine Vergeot, dite la Belle Sabotière - chaudement recommandée par le curé et le maire de Ham - . . . qui devient la maîtresse du Prince et lui donnera deux fils. Mais on se livre aussi à Ham à des activités plus sérieuses. Le Prince mène les études politiques et sociales qui lui permettront d'écrire son ouvrage L'Extinction du paupérisme. A l'incitation du Prince, Montholon entreprend d'écrire ses souvenirs de Sainte-Hélène, en leur donnant l'apparence d'un Journal. Il pille sans vergogne les écrits de ses prédécesseurs (Las Cases, O'Meara, Antommarchi) et y ajoute des épisodes mettant son action en valeur. On envisage de les publier en feuilleton dans le quotidien La Presse et Alexandre Dumas vient à Ham à plusieurs reprises pour revoir les textes de Montholon et leur donner du suspense et du piment. Le projet de feuilleton déclenchera une polémique et échouera dans des circonstances tragiques (son éditeur tué en duel) ; l'œuvre de Montholon ne paraîtra qu'en 1847 sous forme de livre. Les contemporains ne seront pas dupes des extravagances de cet ouvrage et s'en gausseront. Pourtant, au siècle suivant, des auteurs qui ignoraient la participation de Dumas à son élaboration prendront les récits de Montholon pour argent comptant et en tireront des conclusions. De même, la biographie de Montholon absolument délirante qui figure en tête de ce livre sera reprise, sans esprit critique, dans de nombreux ouvrages. Ainsi certains écrivent l'histoire...

Nous arrivons ainsi à 1846 et aux conditions, bien connues, de l'évasion de Badinguet. Là encore, nous nous trouvons face à deux explications du comportement de Montholon. Est-ce qu'il feint quand il affirme ne pas avoir été mis au courant des intentions du Prince ? Ou bien celui-ci, se méfiant des indiscrétions de son compagnon pour se faire bien voir du commandant du fort, se serait-il gardé de le mettre au courant ? Il est impossible de trancher. En tout cas, il n'y a plus de raison de garde prisonnier le vieux général de 63 ans qui a passé deux fois six années en prison : il est libéré, puis gracié l'année suivante. Il se retire à Saint-Germain en Laye avec son amie Jane O'Hara et le fils qu'elle lui a donné en 1843 à Ham. Ce fils porte le prénom de Tristan, comme l'enfant de Longwood au tragique destin. Après la mort d'Albine de Montholon à Montpellier en mars 1848, il épouse sa compagne. Cinquante ans plus tard, Napoléone de Montholon, l'enfant née à Longwood, rendra un culte macabre à sa mère en faisant exhumer son corps embaumé et en l'exposant dans un sarcophage au couvercle de verre que nous pouvons toujours voir dans la crypte de l'église des Pénitents-Bleus à Montpellier.

LA FIN

Durant les cinq années qu'il lui reste à vivre, Charles de Montholon restera fidèle à sa réputation. Au lendemain de la révolution de 1848, il fait des offres de service à la République, proclamant ses principes démocratiques. Il est élu député de la Charente-inférieure et se prononce pour la présidence de la République par un collège de trois Consuls, présentant le Consulat comme le régime ayant sa préférence parmi tous ceux qu'il a connus. Puis, il se rallie à la candidature de Louis Napoléon à la présidence unique et signe les affiches présentant la candidature de celui-ci. Mais il se sent vieux et malade, si bien qu'il ne reçoit pas de fonction particulière de la part du Prince-Président. Cela ne l'empêche pas cependant de lui demander de l'argent et d'user de ses relations avec le Chef de l'Etat pour se livrer à de petits trafics, à la limite de l'escroquerie, dont Victor Hugo et Vidocq se font l'écho dans leurs souvenirs : " Le vieux général de Montholon, l'obsède, le gêne et le compromet ", écrira Hugo, au sujet du Prince-président. Mais que pourrait-on reprocher à celui qui porte l'auréole de son double martyre napoléonien ? Il exploite de manière médiocre l'immunité qu'elle lui confère. Charles de Montholon assiste au rétablissement de l'Empire avant de s'éteindre à Paris le 23 août 1853.

CONCLUSION

Vous connaissez donc maintenant tout, ou presque, de la vie de cet étonnant personnage qui a joué un rôle méconnu auprès des deux empereurs. Je ne vous ai pas caché ses défauts et même ses turpitudes. Il était loin d'être, comme on dit, un enfant de chœur. Son art du mensonge, ses intrigues, ses dissipations en font tout le contraire d'un modèle de vertu. Mais il est aussi un personnage sympathique par son imagination, son entregent, son extraordinaire faculté de rebondissement et, enfin et surtout, sa fidélité aux Bonaparte et à leur cause.

Il est certain que pendant un siècle ses héritiers ont maintenu le flou sur la carrière de leur ancêtre, cherchant à occulter les aspects déplaisants de sa personnalité. Certains historiens, tel Frédéric Masson, soucieux de moralité et de respectabilité, seront très sévères avec Montholon, ne voyant que l'aspect intéressé du personnage et se refusant à tenir compte de ses sacrifices. Leurs écrits, interprétés sans aucun sens critique, sans les replacer dans leur contexte d'ordre moral du XIXème siècle, serviront à partir de 1960 à bâtir des scénarii portant d'ignobles accusations contre Montholon, sans le moindre élément de preuve, simplement en accumulant suppositions, bouts de phrases sortis de leur contexte, constructions hasardeuses, etc.

S'il est probable, mais non prouvé, que Napoléon fut victime, au milieu d'autres maux, d'une intoxication arsenicale, rien ne permet d'affirmer que celle-ci était d'origine criminelle et même qu'elle ait joué un rôle majeur dans le processus de son décès. Mais désigner un coupable présumé, ce que certains n'ont pas hésité à faire, permettait de donner de la consistance à l'accusation. Leur raisonnement a été le suivant : rien ne prouve qu'il y ait eu empoisonnement mais, puisque l'on tient un suspect, c'est donc qu'il y a eu empoisonnement et le suspect devient coupable. Il serait fastidieux de recenser le nombre d'erreurs judiciaires auxquelles a conduit ce type de raisonnement.

L'attrait du mystère sur un public friand de littérature policière est tel qu'il est sans doute illusoire de vouloir éradiquer des idées répandues dans l'esprit de celui-ci de manière très médiatique. Je vous invite cependant ' à raison garder' et j'espère vous avoir convaincu que la fidélité bonapartiste dont fit preuve Montholon pendant plus de trente-cinq ans est difficilement compatible avec le comportement abject que certains veulent lui attribuer, - même si un nouvel avatar lui est arrivé quand un de ses descendants au sixième degré a trouvé bon de l'accuser, tout en lui trouvant une circonstance atténuante relevant de sa fertile imagination. La multiplicité des scénarii 'du crime', la diversité des mobiles et des soupçons formulés, dans un curieux phénomène d'acharnement médiatique, suffisent, à elles seules, à ridiculiser l'accusation. Mais je suis prêt à en discuter avec ceux qui ne partageraient pas mon avis et, d'une manière plus générale, à répondre à vos questions. Je vous remercie de votre attention.


Commentaires complémentaires sur 'l'empoisonnement et les empoisonnistes'.

Pour avoir le point le plus récent sur les développements de cette affaire, il importe de lire l'excellent article publié par Thierry Lentz dans le numéro 257 (septembre 2001) de la revue L'Histoire, dans lequel il démontre que la démarche de Ben Weider et ses affiliés ne relève en rien de la recherche historique.
En complément, il est possible de faire les remarques suivantes :

. Forshufvud, le père des empoisonnistes, déclarait que Montholon était un agent secret du comte d'Artois - frère de Louis XVIII et futur Charles X - et qu'il avait été commandité pour assassiner l'empereur. Mais il n'existe aucune preuve d'une connivence de ce type entre les deux personnages. Et, si effectivement le comte d'Artois a monté des attentats au poignard ou à l'explosif contre Bonaparte, on voit mal un futur Roi employer l'arme des faibles et des domestiques, le poison à faible dose.

. Le Français René Maury, en 1994, a parfaitement compris l'inanité de l'accusation ci-dessus. Pour ne pas cependant abandonner la mise en cause de Montholon, il a développé une nouvelle thèse : celle de l'empoisonnement pour motifs personnels, par vengeance, jalousie et perversité. Cependant, cette thèse supposait l'achèvement du crime par l'administration de médicaments au mercure et à l'antimoine. Or, comme je l'ai démontré à René Maury qui en a convenu, Montholon n'était pour rien dans la préconisation de ces produits. Donc il est innocent.

. Depuis 1997, date à laquelle ce résultat a été acquis, nous avons assisté à la naissance de nouvelles thèses qui relèvent du domaine de l'acharnement pseudo-judiciaire, comme si les empoisonnistes s'estimaient déshonorés de devoir abandonner leur accusation. Nous nous trouvons aujourd'hui face à deux écoles : en France, celle de René Maury et, au Canada, celle de Ben Weider, disciple de Forshufvud.

. S'appuyant sur des phrases sorties de leur contexte, extraites des lettres privées de Montholon à son épouse, Maury imagine que Montholon a empoisonné Napoléon non pour le tuer, mais pour seulement le rendre malade afin que les Anglais décident de son rapatriement. Malgré le ralliement à cette thèse abracadabrantesque d'un descendant du général, il faut déclarer sans ambages qu'elle ne repose sur aucun fait ou document et qu'elle est simplement construite pour séduire l'imagination du lecteur avide de mystère. On peut simplement regretter que les lettres privées de Charles et Albine de Montholon, documents extrêmement émouvants, aient été galvaudées, découpées, déformées, avec l'accord de celui-là même qui en a la garde devant l'Histoire.

. Ben Weider, dans un ouvrage tout récent, n'abandonne pas la thèse de la complicité avec le comte d'Artois mais la complète d'une association entre Montholon et le gouverneur Hudson Lowe, sous la pression du gouvernement britannique. Il y aurait donc bien eu volonté de mettre fin à la captivité de Napoléon en aggravant son état de santé par une intoxication arsenicale provoquée. On revient donc ainsi à la rumeur d'empoisonnement par les Anglais déjà répandue au XIXème siècle sans le moindre élément de preuve, en l'agrémentant cette fois d'une complicité avec un membre de l'entourage napoléonien. Il est certain que les documents et témoignages de première main que nous possédons ne permettent pas d'infirmer un telle complicité, mais aussi qu'ils n'en apportent pas la moindre preuve. Or, en matière judiciaire, en l'absence de preuve, le doute doit bénéficier à l'accusé. Oubliant cette règle, les empoisonnistes en arrivent à citer des phrases sorties de leur contexte en les tronquant et même à truquer des citations. Il est assez aberrant de constater une telle volonté accusatrice au mépris de la stricte démarche historique qui, elle, doit être empreinte de modestie et de prudence.

Cette attitude n'est pas unique. Je citerai seulement deux cas récents :

. malgré l'analyse ADN du cœur déposé à Saint-Denis, il existe toujours des partisans de la survie de Louis XVII.

. toute une fraction de la population mondiale (du Maroc à l'Indonésie) est persuadée que l'accident du Tunnel de l'Alma a été provoqué par les services secrets britanniques, la preuve en étant que l'on n'ait jamais retrouvé la fameuse Fiat Uno blanche.

'L'empoisonnement' de l'Empereur n'a donc sans doute pas fini de faire fantasmer des générations de 'ménagères de moins (ou plus) de cinquante ans', pour employer le langage des publicitaires. Sans parler des tenants de la subtilisation de cadavre... mais ceci est une autre histoire, aurait dit Rudyard Kipling.

par Jacques Macé
auteur de L'honneur retrouvé du général de Montholon, de Napoléon 1er à Napoléon III,
aux Editions Christian (Picard Diffusion), 14 rue Littré, Paris, 2000.



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