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LE GENERAL MONTHOLON
Un fidèle
bonapartiste, de Sainte-Hélène au fort de Ham
Conférence prononcée le 22 septembre 2001 au Musée
de l'Armée à Paris
devant la Délégation Paris-Île de France
du Souvenir Napoléonien
par Jacques
Macé

auteur de L'honneur
retrouvé du général de Montholon, de Napoléon
1er à Napoléon III,
aux Editions Christian (Picard Diffusion), 14 rue Littré,
Paris, 2000.
Préambule
 l est un général
d'Empire qui fut le compagnon dévoué et le confident
de l'Empereur Napoléon 1er à Sainte-Hélène
jusqu'à l'issue fatale, puis qui joua un rôle-charnière
auprès de Louis-Napoléon Bonaparte dans la période
entre les deux empires. Cet homme, c'est le général
Charles Tristan de Montholon. Cependant, en raison de son existence
agitée, sa réputation a été fort
malmenée tant par ses contemporains que par les principaux
historiens napoléoniens de la fin du XIXème siècle
et de la première partie du XXème (Frédéric
Masson par exemple). Cependant, ces avatars ne sont rien face
à l'ignoble accusation, ne reposant sur aucune preuve
historique, dont sa mémoire est la victime depuis près
de quarante ans. D'autant que ses accusateurs se basent uniquement
sur des rumeurs ou leurs propres suppositions et n'ont jamais
eu la décence, avant de clouer au pilori le général
de Montholon, d'étudier sérieusement sa vie et
sa personnalité. C'est donc ce que je vous invite à
faire avec moi ce soir.
Introduction
"Il serait contraire
à notre devoir envers notre pays et envers nos Alliés
de laisser au général Bonaparte le moyen ou l'occasion
de troubler à nouveau la paix de l'Europe... L'île
de Sainte-Hélène a été choisie pour
sa future résidence. Le climat y est sain et la situation
locale permettra de le traiter avec plus d'indulgence qu'en aucun
autre lieu, avec la même sécurité... Parmi
les personnes qui ont été conduites en Angleterre
avec le général Bonaparte, il lui est permis de
choisir, à l'exception des généraux Savary
et Lallemand, trois officiers qui, avec le chirurgien, pourront
l'accompagner à Sainte-Hélène, et douze
domestiques ".
Tels étaient les termes de la lettre du gouvernement anglais
communiquée par l'amiral Keith et lord Bunberry aux passagers
du Bellerophon le 31 juillet 1815 à Plymouth. Les protestations
de Napoléon laissent de marbre ses interlocuteurs et il
doit se résigner à désigner ses futurs compagnons
d'exil qui, comme les Mousquetaires, seront quatre et non trois.
Son choix se porte d'abord sur le général Bertrand,
en fonction de grand maréchal de la Cour depuis 1813,
puis sur deux aides de camp qui l'accompagnent depuis son départ
de l'Elysée : le général Charles Tristan
de Montholon et le colonel Planat de La Faye. Le général
Gourgaud, autre aide de camp, pousse alors des cris si violents,
rappelant qu'il avait sauvé deux fois la vie de l'Empereur,
que Napoléon se résout à écarter
Planat et à le remplacer par Gourgaud (malgré le
mauvais caractère de ce dernier). Comme aucun de ces hommes
ne parle couramment la langue anglaise, on obtient l'autorisation
de leur adjoindre le conseiller d'Etat Las Cases à titre
de secrétaire-interprète. En fait, c'est ce dernier,
bien qu'il ne restera qu'un peu plus d'un an à Sainte-Hélène,
qui laissera son nom gravé le plus profondément
dans l'histoire napoléonienne.
Nous retrouvons ces quatre hommes à Longwood. Le général-comte
Bertrand est accompagné de son épouse Fanny et
de leurs trois enfants ; le général-comte de Montholon,
de son épouse Albine et de leur fils Tristan âgé
de cinq ans ; le comte de Las Cases de son fils Emmanuel âgé
de quinze ans ; le général Gourgaud, célibataire,
est seul. Les Cases partiront dès fin 1816, ayant accumulé
les matériaux qui donneront naissance au Mémorial.
Le général Gourgaud partira début 1818 et
les généraux Bertrand et Montholon assisteront
Napoléon avec dévouement et fidélité
pendant encore plus de trois années, jusqu'à l'issue
fatale du 5 mai 1821.
Vingt-six ans plus tard, le 5 mai 1847, le gouvernement du roi
Louis-Philippe, procède à l'inhumation du corps
du général Bertrand à quelques dizaines
de mètres du lieu où nous nous trouvons, près
de la crypte en construction pour recevoir l'Empereur - de retour
depuis le 15 décembre 1840 sur les bords de la Seine,
au milieu de ce peuple français qu'il avait tant aimé,
selon les termes de son testament. Le général de
Montholon est présent à la cérémonie
: en tenue civile car il vient de passer six nouvelles années
en détention, en compagnie cette fois du futur Napoléon
III, et n'a été mis en libération conditionnelle
qu'après l'évasion de celui que l'on commence à
appeler Badinguet. Six ans plus tard, au décès
du général de Montholon, ses enfants demanderont
à Napoléon III que leur père repose aux
Invalides, au même titre que Bertrand. Cet honneur lui
sera refusé. Ce sont les raisons de cette différence
de traitement et, pourrait-on dire, de cet ostracisme que nous
allons chercher à comprendre.
QUI ETAIT
CHARLES DE MONTHOLON ?
Charles Tristan, comte
de Montholon, comte de Lée, descend d'une famille bourguignonne
très ancienne (son ancêtre Tristan de Montholon
a été tué à Azincourt), qui donna
à la France deux gardes des Sceaux, deux cardinaux et
de nombreux magistrats. Son père, colonel du régiment
de Penthièvre-Dragons décède accidentellement
en 1788 alors que Charles, son fils aîné, n'a que
5 ans. Sa mère se remarie en 1790 avec un étonnant
personnage, Louis Huguet de Sémonville, qui fera une carrière
de diplomate et d'homme d'influence sous tous les régimes
que connaîtra la France, de la Révolution à
la Monarchie de Juillet, tout en demeurant dans l'ombre du pouvoir
et en dissimulant ses opinions intimes de monarchiste constitutionnel
: chargé de mission de Louis XVI, intermédiaire
entre ce dernier et Mirabeau, ambassadeur de la République,
sénateur de l'Empire, grand référendaire
de la chambre des Pairs sous trois rois. Sémonville adopte
les quatre enfants de son épouse et c'est cet homme souple,
intrigant, toujours souriant et plein de ressources, qui fait
l'éducation du jeune Charles. L'élève ne
sera pas inférieur au maître, ce qui provoquera
d'ailleurs de vives tensions entre eux. D'autre part, une vive
amitié, née de leur captivité commune dans
les geôles autrichiennes, de 1793 à 1796, liait
Sémonville à Hugues Maret, futur secrétaire
d'Etat de Napoléon, et Maret était très
attaché aux enfants de son ami. Il veillera de près
sur la carrière du jeune Charles.
Pourtant, Charles de Montholon appartient à une génération
oubliée par l'histoire, celle des hommes nés dans
les années 1780 et qui eurent 20 ans à l'époque
du Consulat, alors que les généraux issus de la
Révolution occupaient le devant de la scène et
s'y maintiendront jusqu'en 1815. Ainsi, sur les 26 maréchaux
du Premier Empire, 19 étaient plus âgés que
Bonaparte - de 11 ans en moyenne -, 6 avaient son âge et
un seul, Marmont était nettement plus jeune puisque né
en 1774. Le jeune homme qui nous intéresse est donc né
en 1783 : il n'a que 21 ans le jour du Sacre et 32 ans à
Waterloo. Il est seulement colonel sous l'Empire et ne sera nommé
général que par la Première Restauration,
nomination confirmée durant les Cent-Jours.
Pourtant, il aurait rencontré très jeune, à
l'âge de 9 ans, un jeune capitaine corse nommé Napoléon
Bonaparte, à Ajaccio en 1793. Ou du moins le prétendra-t-il
! L'histoire mérite d'être contée : nommé
ambassadeur à Constantinople, Sémonville s'embarque
à Marseille avec sa famille mais se trouve bloqué
à Ajaccio. Tandis que sa frégate, La Junon, est
utilisée par l'amiral Truguet pour participer à
une attaque de la Sardaigne, la famille Sémonville est
accueillie par Mme Bonaparte et, selon Charles de Montholon,
le capitaine Napoléon Bonaparte lui aurait alors donné
des cours de maths. Mais il prétendra aussi être
resté à bord de La Junon et avoir été
parmi les premiers à escalader les palissades du fort
de Cagliari ! Ce n'est que la première de ses déclarations
à prendre avec des pincettes.
Alors que Bonaparte se débat dans les sables d'Egypte,
certains Directeurs songent à une réforme constitutionnelle
musclée pour laquelle ils cherchent un sabre. Le choix
se porte sur le général Joubert que l'on nomme
à la tête d'une nouvelle campagne en Italie pour
parfaire sa réputation. Juste avant le départ du
général, Sémonville lui fait épouser
sa fille Zéphyrine de Montholon, pour se placer en beau-père
du futur héros. Un mois plus tard, à Novi, Joubert
est tué et Zéphyrine éplorée. Elle
se consolera deux ans plus tard en épousant le général
Macdonald, futur duc de Tarente. Charles de Montholon commence
sa carrière militaire à l'âge de 16 ans,
en beau-frère de Joubert et de Macdonald, ce qui n'est
pas à négliger. Et commencent alors les mystères
autour de sa carrière. En effet, lorsqu'il sera devenu
un personnage connu par suite de sa présence à
Sainte-Hélène, il publiera des récits autobiographiques,
faisant état de brillants états de service durant
les campagnes de l'Empire, avec blessures et faits d'armes. Malheureusement,
rien ne se trouve confirmé par son dossier militaire ou
d'autres récits de campagnes. En fait, grâce à
ses liens avec Maret et Macdonald, il fait une carrière
d'officier d'état-major auprès du maréchal
Berthier et monte de grade en grade sans avoir besoin de commander
au combat. Il est ainsi nommé colonel en 1809, date à
partir de laquelle sa vie va prendre une autre tournure car il
est beaucoup plus attiré par la diplomatie que par l'armée.
Nommé chambellan de l'Empereur, il devient grâce
à la protection de Maret - devenu duc de Bassano et ministre
des Relations extérieures -, ambassadeur auprès
du grand-duc de Würzburg, frère de l'Empereur d'Autriche
et oncle de l'Impératrice Marie-Louise. Très doué
pour les activités secrètes, il attire la noblesse
allemande à soutenir l'Empire français et le fait
avec beaucoup d'adresse. Mais ces brillants débuts de
diplomate sont malheureusement interrompus au bout de quelques
mois par un mariage qui va lui coûter cher.
Il fait connaissance d'une femme très jolie et charmante,
trois ans plus âgée que lui, mariée à
l'âge de 16 ans sous le Directoire, divorcée à
18, remariée avec un négociant et banquier genevois
: la baronne Roger, née Albine de Vassal. La famille Vassal,
de petite noblesse de robe, appartient à la bonne société
de Montpellier et est alliée aux Cambacérès
: Régis Cambacérès et Albine de Vassal sont
cousins issus de germains. Le coup de foudre est immédiat
: Albine quitte le domicile conjugal, vit avec Charles de Montholon
dont elle aura un fils en 1810, le petit Tristan que l'on retrouvera
à Sainte-Hélène. Le mari demande le divorce.
Mais l'Empereur, informé du passé tumultueux de
la jeune femme, oppose son veto au mariage de son ambassadeur.
Est-ce inconscience, égarement provoqué par l'amour,
volonté de braver Napoléon ? Charles profite du
passage de Napoléon à Würzburg, juste avant
son départ pour la campagne de Russie, pour duper l'Empereur
en sollicitant un congé pour épouser une nièce
'du président Séguier', avocat général
à la Cour de Cassation, mais sans préciser que
cette nièce était précisément la
jeune femme pour laquelle l'autorisation lui a été
précédemment refusée. Il revient vite à
Paris et épouse discrètement Albine dans une petite
commune proche de Paris, en soudoyant le maire qui n'examine
pas de trop près les papiers qui lui sont présentés.
Là comme à Würzburg, Charles pense que rien
ne résiste à l'argent : c'est la raison pour laquelle
durant toute sa vie il cherchera à s'en procurer, non
pour l'accumuler mais pour le dépenser. Mais les choses
ne se passent pas comme prévu : les parents Sémonville
sont fort mécontents de l'union de leur fils aîné
avec cette aventurière ; Savary lance une enquête
administrative et un rapport est envoyé à Napoléon
qui le reçoit à Moscou (octobre 1812) : sa colère
est terrible et il donne l'ordre de destituer Montholon sur le
champ. Celui-ci se retrouve simple colonel.
Boudeur ou malade, il ne participe pas aux campagnes de 1813
et file le parfait amour avec Albine dans un petit château
du Loiret, dépensant sans compter la dot de son épouse.
Il ne reprend du service qu'en janvier 1814 sous la pression
des événements. Commandant militaire du département
de la Loire, il se bat contre les Autrichiens dans les Monts
du Lyonnais à la tête de troupes hétéroclites,
mais surtout se distingue en emportant, au moment de la débâcle,
la caisse du payeur général du Puy de Dôme.
Cette affaire, portant sur 6000 francs, le poursuivra pendant
des années. Il ne s'agit pourtant pas d'un hold-up puisqu'il
a signé un reçu. Mais on n'en est pas très
loin ! Toujours l'argent qui lui manque et après lequel
il court.
Durant la première Restauration, il prétend que
son avancement a été retardé par de mauvais
jugements portés contre lui. Il obtient le grade de maréchal
de camp et est nommé chevalier de Saint-Louis. Il se voit
attribuer le titre de veneur de Monsieur, traditionnellement
porté par l'aîné des Montholon, ce qui lui
vaut d'être reçu par le comte d'Artois. Mais il
ne reçoit pas de commandement. Aussi, dès mars
1815, se porte-t-il, selon lui, au devant de l'Empereur, mais
ne se distingue ni pendant les Cent-Jours, ni à Waterloo.
LE DEPART
POUR SAINTE-HELENE
La sélection du
général de Montholon parmi les quatre compagnons
qui accompagneront Napoléon en exil constitue une énigme
sur laquelle de nombreux historiens se sont penchés en
prétendant y apporter leur solution. En fait, aucune n'est
pleinement satisfaisante. Aussi, est-il préférable
de les énumérer en offrant au lecteur la possibilité
de se forger une opinion :
la fuite : Montholon aurait été menacé
de passer en Conseil de guerre, soit pour l'affaire de Clermont-Ferrand,
soit pour avoir poursuivi le combat au-delà du cessez-le-feu
en avril 1814. Aucun document de son dossier militaire ne vient
à l'appui de cette thèse.
l'intérêt : il se serait imaginé que
Napoléon possédait des fonds considérables
à l'étranger et que ceux qui le suivraient pourraient
en bénéficier. Mais il s'agit là d'une explication
a posteriori, formulée après que Montholon soit
devenu le principal bénéficiaire du testament de
l'Empereur.
la manuvre politique : Sémonville, avec l'appui
de son ami Maret, aurait introduit un de ses fils auprès
de Napoléon tandis que le second attachait ses pas à
ceux de Louis XVIII. C'est l'hypothèse des deux fers au
feu, bien dans le caractère de Sémonville, mais
elle n'est confirmée que par un document très tardif
(1880).
l'attrait de l'aventure : au départ de la Malmaison,
l'exil aux Etats-Unis semblait la destination la plus probable.
Dès ce moment, non seulement Charles, mais aussi Albine
accompagnée de son fils Tristan, se tiennent près
à embarquer. Le désir du couple d'entreprendre
une nouvelle vie en compagnie de l'Empereur, avec la possibilité
d'un retour triomphal, ne peut être exclu.
la nomination au poste d'aide de camp : pour bénéficier
d'une prise en compte de ses services à Sainte-Hélène,
Montholon prétendra après 1830 qu'il avait été
nommé aide de camp par Davout, ministre de la Guerre,
le 22 juillet 1815 et qu'il occupa ce poste jusqu'à la
fin, se considérant en service commandé. Maret,
qui avait accompagné l'Empereur jusqu'à la Malmaison
avant de s'exiler en Autriche, aurait pu jouer un rôle
dans cette affectation de son protégé. Malheureusement,
aucune trace de cette nomination ne figure dans les Archives
militaires. Davout aurait-il voulu introduire près de
Napoléon un personnage chargé de prévenir
un second 'retour de l'île d'Elbe et aurait-il parié
sur le talent d'honorable correspondant de Montholon ? Voici
encore une hypothèse...
Sans doute, il y a-t-il un peu de tout cela dans le processus
qui l'amène à attacher ses pas à ceux de
l'Empereur, même après que la destination finale
ait été connue. Et il ne faut pas négliger
l'influence d'Albine de Montholon, écartée de la
fête impériale du fait de ses divorces et désireuse
de prendre une revanche sociale.
En fait, la manière dont se constitue la petite troupe
qui va accompagner Napoléon à Sainte-Hélène
témoigne d'une certaine improvisation et surtout d'un
manque de psychologie de la part de l'Empereur. Les tempéraments
des participants sont si différents qu'ils ne pourront
constituer une équipe soudée autour de leur chef
et que leurs luttes intestines seront à l'origine d'une
bonne partie des difficultés rencontrées à
Longwood. Ou bien Napoléon a-t-il voulu diviser pour mieux
régner ?
- La motivation de Las Cases semble trouble. La manière
dont il quittera Longwood au bout d'un an montre assez qu'il
n'était mû que par la volonté de recueillir
les souvenirs et les pensées du souverain déchu
et de participer à sa gloire. Il faut reconnaître
qu'il a réussi au-delà de toute espérance
! N'oublions pas que ses collègues le surnommaient 'le
Jésuite' ou encore 'l'Extase'.
- Le général Bertrand n'était pas homme
à se poser des questions métaphysiques. Puisqu'il
avait été nommé grand maréchal du
palais, il était évident pour lui qu'il devait
continuer ce service jusqu'au bout. De plus, poursuivi puis condamné
à mort par contumace pour son rôle dans l'évasion
de l'île d'Elbe, il n'avait pas réellement le choix.
Accompagné de son épouse Fanny et de leurs trois
enfants, il prendra soin de ne jamais habiter sous le même
toit que l'Empereur et fera bien la différence entre son
rôle officiel et sa vie familiale. En parfait fonctionnaire,
il viendra assurer ses heures de service à Longwood, à
l'inverse de Montholon qui sera toujours présent et disponible.
- Si Bertrand, né en 1773, était de seulement quelques
années plus jeune que Napoléon, les deux aides
de camp, Montholon et Gourgaud, étaient nés en
1783 et étaient des généraux de fraîche
date : Montholon nommé sous la première Restauration
et Gourgaud après Waterloo. Mais tout séparait
ces deux hommes : Montholon, aristocrate et diplomate, intrigant
sachant maîtriser ses réactions ; Gourgaud, polytechnicien
fils d'un musicien de la Cour de Louis XV, violent, querelleur,
affichant d'une manière ostentatoire une dévotion
encombrante. A Longwood, le conflit entre ces deux caractères
atteindra des sommets.
- Enfin, il faut ajouter à ceci une vive antipathie entre
les deux dames de la Cour. Fanny Bertrand, grande, franche, très
mère de famille, partie à contrecur par fidélité
conjugale, qui plaisait à Napoléon mais qui n'avait
aucune envie 'd'y passer' comme on dit. Albine de Montholon,
vive, piquante, très jolie malgré ses 35 ans, et
venue avec la ferme volonté de ne pas laisser passer l'occasion
qui ne pouvait manquer de se produire.
A LONGWOOD
La vie à Longwood
fut un véritable panier de crabes et les nombreux témoignages
sur ce qui s'y est passé ou ce qui s'y serait passé
sont à examiner avec la plus grande prudence et avec esprit
critique. Le résultat de ce climat sera, qu'après
l'élimination de Las Cases fin 1816, puis de Gourgaud
début 1818, Montholon va devenir le personnage-clé
de Longwood, interlocuteur privilégié du gouverneur
Hudson Lowe avec lequel il collaborera à une certaine
normalisation des rapports entre Longwood et Plantation House
(sans que Napoléon en ait conscience), mettant dans sa
poche le commissaire français, le marquis de Montchenu,
et préparant ainsi son retour en France légitimiste.
Mais il fait aussi preuve d'un exceptionnel dévouement
envers l'homme à la santé déclinante qu'il
sert avec abnégation - au point d'accepter sans déplaisir
les services intimes que son épouse Albine assure auprès
de l'Empereur. Bien mieux, phénomène assez exceptionnel,
l'amour de leur couple semble trouver sa force dans celui que
l'un et l'autre éprouve pour leur commune idole.
Le 18 juin 1816 , Albine de Montholon donne le jour à
une fillette prénommée Napoléone, conçue
sur le Northumberland et qui vivra 90 ans, célébrant
jusqu'en 1907 la mémoire de son impérial parrain.
C'est après cette naissance que des rapports de plus en
plus étroits se développent entre Napoléon
et Albine, suscitant la violente jalousie du général
Gourgaud qui espérait bien prendre la place libérée
par le départ de Las Cases. En janvier 1818, Albine donne
naissance à une petite Joséphine dont Gourgaud
et Fanny Bertrand soulignent la frappante ressemblance avec l'Empereur,
tandis que Charles de Montholon manifeste une suprême indifférence.
Gourgaud, jaloux de la préférence marquée
de Napoléon pour le couple Montholon, veut se battre en
duel avec Charles. Les querelles des Français font le
tour de Sainte-Hélène et fournissent des sujets
de conversation dans ce monde clos, où tout le monde s'ennuie
ferme. Napoléon fait comprendre à Gourgaud qu'il
doit s'en aller, ce qu'il fait non sans dévoiler aux Anglais
les dessous de la vie à Longwood, les moyens clandestins
de correspondance avec l'Europe mis en place par le fameux Cipriani,
le maître d'hôtel/espion de Napoléon, peut-être
agent double. Treize jours plus tard, Cipriani meurt dans des
circonstances plus que suspectes, dans d'horribles souffrances
abdominales. Maladie, suicide après avoir été
démasqué, liquidation ? Nous ne saurons jamais
ce que cache la curieuse coïncidence des événements
mais, s'il y a un mystère de Sainte-Hélène,
c'est bien celui de la disparition de Cipriani plus que la mort
de l'Empereur !
Un an s'écoule encore et, en janvier 1819, Napoléon
est très gravement malade, au moment où il n'y
a plus de médecin près de lui. Après le
Congrès d'Aix-la-Chapelle (novembre 1818), il comprend
qu'il n'y a plus pour lui qu'une possibilité de sortir
de ce trou à rats : déclencher un mouvement d'opinion
en sa faveur dans les milieux anglais d'opposition. Il choisit
Albine de Montholon comme messagère. Il sépare
Charles d'Albine ; il sépare aussi Charles de ses enfants
qu'il adore et qui partent avec leur mère. La situation
provoque chez Charles un profond déchirement entre ses
sentiments et son devoir. Il choisit finalement de rester. Toute
la correspondance de Charles de mi-1819 à mai 1821, retrouvée
récemment dans son intégralité témoigne
de son déchirement entre son amour pour sa femme et ses
enfants qu'il aimerait rejoindre et son devoir de fidélité
envers l'homme qui l'a subjugué, même dans le malheur.
Pourtant, quand Albine quitte Sainte-Hélène, le
charmant lieutenant anglais Jackson, très intime avec
la jeune femme, s'embarque à son tour et la suit comme
son ombre en Europe... Encore un dessous mal élucidé
de la vie à Longwood...
Après l'arrivée en septembre 1819 de la petite
caravane (le docteur Antommarchi, les abbés Buonavita
et Vignali et deux nouveaux domestiques), la santé de
l'Empereur s'améliore durant quelques mois où il
fait preuve d'une activité débordante (dans le
domaine du jardinage), mais la rémission est de courte
durée. Nous entrons vers juillet 1820 dans la dernière
phase, celle au cours de laquelle l'état de santé
de Napoléon se détériore très rapidement.
Les symptômes ne sont pas seulement ceux de l'hépatite
comme précédemment, mais aussi ceux d'une maladie
de l'appareil digestif sur laquelle les médecins s'interrogent
depuis un siècle et demi : ulcère, cancer, ulcère
dégénérant en cancer ? En fait, à
l'époque, le vocabulaire médical ne faisait pas
de différence entre les deux mots, ulcère et cancer,
et il est donc vain de vouloir interpréter l'utilisation
qui est faite de l'un et de l'autre dans les rapports du temps.
La cause la plus vraisemblable de cette maladie gastrique, avancée
jusqu'au stade de la perforation, est certainement psychosomatique
: la mission d'Albine de Montholon est une échec ; Napoléon
perd tout espoir d'obtenir une amélioration de sa détention
; il prend conscience que pour lui la comédie est finie
et il s'abandonne au désespoir. L'ulcère d'origine
psychosomatique vient se greffer sur le lourd passé pathologique
d'un organisme usé par vingt années d'une vie trépidante
: troubles urinaires, obésité, sensibilité
au froid et à l'humidité depuis la campagne de
Russie, peut-être aussi une tumeur de l'hypophyse. Alors
que les Bertrand songent surtout à rentrer, Montholon
se dévoue sans mesurer son temps pour tenter de soulager
les souffrances de son maître. Les valets Marchand et Ali,
qui n'appréciaient guère Montholon, qui n'étaient
pas dupes de ses mensonges et de ses manuvres, ne mettront
jamais en doute la sincérité de son dévouement.
Mais nul n'est parfait, et surtout pas Montholon. A partir de
janvier 1821, tous s'accordent à penser que Napoléon
n'a plus que quelques mois à vivre. Montholon profite
alors de la position exceptionnelle acquise auprès de
l'Empereur pour tenter de rétablir sa situation financière.
Du 17 au 24 avril 1821, moins de trois semaines avant sa mort,
Napoléon écrit un nouveau testament, en la seule
présence de Montholon, et dont celui-ci va être
le principal bénéficiaire. Le seul fonds dont Napoléon
pense disposer d'une manière certaine est le dépôt
effectué chez le banquier Laffitte juste avant le départ
de l'Elysée. Sur ce dépôt d'un peu plus de
4 millions, Montholon se voit attribuer près de la moitié
: 2 millions de francs ! Il devient le principal exécuteur
bénéficiaire de l'Empereur, Bertrand et Marchand
ne jouant que le rôle de comparses. Bien évidemment,
cette situation permettra à des esprits critiques de mettre
en doute sa sincérité et ce soupçon ira
très loin. Et il faut bien reconnaître qu'il ne
manquait jamais une occasion de se mettre en valeur. Ainsi, il
est patent que le 5 mai 1821, à 17 h.49, Antommarchi prenait
en permanence le pouls de Napoléon et que, dès
le dernier souffle, il lui ferma les yeux. Et bien, pendant trente
ans, Montholon se présentera comme celui qui a fermé
les yeux du plus grand capitaine du monde. Antommarchi, oublié
volontairement par Napoléon dans le testament, se garda
bien de protester, espérant ainsi recueillir quelques
miettes financières grâce à l'obligeance
de Montholon et de Bertrand.
LE RETOUR
DE SAINTE-HELENE
Or, tous les accusateurs
de Montholon ont arrêté leur examen de sa vie à
cette affaire du testament et ont négligé le fait
qu'il a vécu encore trente ans alors que ses aventures
durant ces trente années sont indispensables à
prendre en compte pour comprendre sa personnalité. Elles
témoignent en effet d'une extraordinaire foi en la cause
bonapartiste à une époque où bien peu croyaient
en l'avenir de Napoléon II ou de Louis-Napoléon
Bonaparte. Et de nouveau, il se sacrifiera pour cette cause au
pont de retourner six ans en prison, au fort de Ham cette fois.
En tant que premier exécuteur testamentaire de Napoléon,
Montholon devra se débattre pendant cinq ans dans de graves
difficultés pour faire reconnaître la validité
de ce document. Signalons :
. les recours possibles de Marie-Louise, au nom de son
fils
. l'annulation possible, Napoléon ayant été
déclaré hors-la-loi par le Congrès de Vienne.
. les réticences de Laffitte à se séparer
des fonds déposés par l'Empereur.
. le vice formel de la signature Napoléon au lieu
de Napoléon Bonaparte.
Avec beaucoup d'adresse, assisté de Sémonville
et de Maret, Montholon réussit à vaincre tous les
obstacles et à conclure en 1826 un compromis qui permet
à tous les légataires nommés dans le testament
principal de toucher environ les deux tiers des montants légués
par l'Empereur, lequel avait surestimé les fonds disponibles.
Mais là encore, il va donner prise à la critique.
Les nombreux légataires cités dans les codicilles
ne touchent rien, puisqu'il n'y a pas de fonds à mettre
en face, ce qui soulève de vives jalousies. Principal
légataire, Montholon touche le montant le plus important,
très loin devant Bertrand et Marchand, ce qui incite à
suggérer qu'il s'est largement favorisé. Enfin,
il reçoit des procurations des légataires qui ne
se trouvent pas à Paris, l'abbé Vignali par exemple,
et ceux-ci auront la plus grande difficulté à récupérer
leur argent car, dès cette époque, Montholon s'est
lancé dans de grandioses opérations financières
pour lesquelles il est continuellement à la recherche
de fonds.
En effet, rentrés en France à la fin de 1821, Charles
et Albine de Montholon mènent grand train de vie. Ils
achètent rue Saint-Lazare à Paris l'hôtel
de Valentinois ayant appartenu avant la Révolution au
prince de Monaco. Cet hôtel est mitoyen avec celui du duc
de Bassano et ceci suffit à montrer l'intimité
qui renaît à cette époque entre Maret et
Montholon. De plus, Sémonville vend fictivement à
son fils adoptif le château de Frémigny, dans lequel
les Montholon vont mener pendant cinq ans une existence fastueuse.
Dès cette époque, nous le trouvons également
au cur des intrigues bonapartistes qui se nouent autour
de la reine Hortense et des frères de Napoléon,
Lucien et Jérôme, qui se trouvent en Italie. Nous
le savons par les rapports de la police qui le surveille étroitement.
La plaque tournante des comploteurs en faveur de Napoléon
II est le château des Bassano à Gray, en Haute-Saône,
à proximité des frontières suisse et italienne.
Il est l'ami de Jean-François Mocquard, avocat des sergents
de la Rochelle et homme d'affaires de la reine Hortense, qui
avait commencé sa carrière comme secrétaire
de Montholon à Würzburg. On trouve donc Montholon
dans la mouvance bonapartiste bien avant que celle-ci ne revienne
sur le devant de la scène politique sous la Monarchie
de Juillet. Il affiche même sa fidélité avec
un certain panache et provocation lorsque, aux eaux de Barèges,
il organise le 15 août 1825 un pique-nique 'sur un rocher
élevé et tout à fait stérile.
Mais Montholon est grisé par la fortune qui a fait de
lui un personnage considérable. Il se lance dans les affaires.
Il investit dans des filatures et des entreprises métallurgiques.
Il joue au banquier en escomptant de nombreux effets de commerce.
Il tombe dans les mains de quelques aigrefins qui abusent de
sa prodigalité et de son manque d'expérience. Dès
1828, ses affaires vont mal et les biens du ménage sont
hypothéqués ; son épouse Albine demande
la séparation de biens pour tenter de sauver ce qui peut
encore l'être. En juillet 1829, sur une plainte déposée
contre lui, le tribunal de Commerce de la Seine le déclare
en faillite. Son passif se monte à près de quatre
millions.
Pour Albine, qui ne s'était pas offusquée de la
liaison de son mari avec une femme de chambre dont il aura un
fils, cette fois ç'en est trop ! Elle se sépare
de Charles, se rapproche du fils qu'elle avait eu de son précédent
mariage (avec le baron Roger) et décide de mener une vie
indépendante, faute de pouvoir divorcer une troisième
fois, le divorce ayant été supprimé en 1816.
A ceci vient s'ajouter un drame familial qui meurtrit profondément
leur couple : le décès en Algérie en octobre
1831 de leur fils Tristan, le petit compagnon de jeu de l'Empereur
à Longwood, qu'ils rêvaient de voir remplir près
de Napoléon II le rôle joué par son père
près de Napoléon 1er.
D'UN EMPIRE
A L'AUTRE
En faillite commerciale,
menacé de la prison pour dettes, Charles se réfugie
à Berne au début de la Monarchie de Juillet, où
il va être parmi les premiers à conspirer en faveur
de Louis-Napoléon Bonaparte. On peut même dire qu'il
est l'un des plus âgés et des plus élevés
en grade parmi les proches de l'Empereur à accepter de
'se mouiller' pour son neveu. Tout d'abord, Montholon intrigue
avec le député Mauguin en espérant le ralliement
de Metternich à l'idée du rétablissement
du duc de Reichstadt sur le trône de France. Puis, à
la suite de cet échec et après l'annonce de la
maladie fatale du duc, il dédie à Louis-Napoléon
une nouvelle fidélité qui va lui coûter bien
cher et marquer la fin de sa vie.
Ce sont toujours les entreprises les plus extravagantes qui retiennent
son intérêt. On peut dire que même l'âge
ne donnera jamais à Montholon une maturité politique.
Au contraire, il se laissera toujours entraîner par l'enthousiasme
des jeunes qui l'entourent au lieu de leur montrer la folie de
leurs entreprises. C'est ainsi que nous le trouvons en février
1832 dans la Conspiration de la rue des Prouvaires, affaire aujourd'hui
bien oubliée mais qui fit beaucoup de bruit en son temps,
jusque dans l'uvre de Chateaubriand qui la conte avec beaucoup
d'esprit critique dans les Mémoires d'Outre-Tombe. Il
s'agit, à l'initiative de la duchesse de Berry, exilée
en Italie et assistée par le maréchal de Bourmont,
de réunir légitimistes, républicains et
bonapartistes pour enlever Louis-Philippe et sa famille. Montholon,
revenu à Paris sous un déguisement, est chargé
de rallier les bonapartistes aux légitimistes en faveur
du jeune duc de Bordeaux avec Louis-Napoléon comme lieutenant-général.
L'affaire échoue lamentablement et se termine par un procès
au cours duquel le rôle de Montholon, reparti en Suisse,
est plusieurs fois évoqué mais le pouvoir ne tient
pas à mettre en avant un nom si lié à celui
de l'Empereur. Echaudée par cet échec, la duchesse
de Berry ne fera plus confiance qu'à ses partisans, ce
qui la conduira à sa rocambolesque équipée
vendéenne et au vaudeville de son arrestation et de son
incarcération dans la forteresse de Blaye.
Pendant quelques années, Charles de Montholon abandonne,
du moins officiellement, la scène politique pour se consacrer
à ses affaires personnelles. Il négocie un compromis
avec ses créanciers : il promet de leur verser 5% de ses
dettes si ceux-ci abandonnent les poursuites pénales,
ce qui lui permet de rentrer en France. Il semble n'avoir joué
aucun rôle dans la préparation et l'exécution
du coup d'état de Strasbourg, tenté en 1836 par
Louis-Napoléon. Mais il ne va pas tarder à se rattraper.
Il se relance dans les affaires et se trouve à nouveau
au centre d'une entreprise mystérieuse. Il se fait confier
par un gentilhomme anglais la gestion d'une somme de quatre millions
de francs, à placer en France. Il prend alors 10% du capital
d'une nouvelle société chargée de réaliser
un canal latéral à la Loire, d'Orléans à
Angers. Si ce canal existait aujourd'hui, nous le saurions !
L'affaire se termine en faillite. Voilà encore 4 millions
passés dans les mains de Montholon et envolés,
sans que son commanditaire anglais ne manifeste son mécontentement.
Quelle était la véritable origine de ce capital
et comment a-t-il pu parvenir entre les mains d'un homme dont
les démêlés financiers étaient bien
connus. On ne peut que se perdre en conjectures...
Fin 1839, la vie de Charles de Montholon prend une nouvelle tournure.
Il se rend fréquemment à Londres où il retrouve
Louis-Napoléon, de retour des Etats-Unis où il
avait été exilé après le coup de
Strasbourg. A Paris, Montholon participe à la propagande
en faveur du Prince, menée par voie de presse par ses
amis Mauguin et Mocquard. A Londres, il se fait appeler comte
de Lee (en supprimant l'accent de son titre de comte de Lée)
et vit avec une jeune femme, Caroline Jane O'Hara, qui se fait
appeler comtesse de Lee. Ses prises de position bonapartistes
sont si connues que le gouvernement français se garde
bien de lui demander de participer à la mission à
Sainte-Hélène pour ramener les Cendres de l'Empereur,
de même que les frères de Napoléon (Joseph,
Louis et Jérôme) ne sont pas associés à
cette opération. Etrangement, dans tous les documents
et articles relatifs à la préparation de cette
expédition, jamais son nom n'est mentionné. Les
généraux Bertrand et Gourgaud, Las Cases fils,
Marchand et les autres domestiques seront du voyage, mais pas
le premier exécuteur testamentaire de l'Empereur. Et personne
ne s'en scandalise. Mystère de l'histoire...
Tandis que la Belle-Poule, partie de Toulon le 7 juillet 1840,
vogue vers Sainte-Hélène, Louis-Napoléon,
Montholon et leurs complices débarquent le 4 août
sur la plage près de Boulogne et tentent de rallier la
garnison de la ville. On sait comment cette équipée
tourne au fiasco. Louis-Napoléon est fait prisonnier en
tentant de rembarquer ; Montholon est arrêté dans
la ville car, à cause du rhumatisme à la jambe
qu'il traîne depuis Sainte-Hélène, il a été
distancé par ses compagnons. Les conjurés sont
jugés par la chambre des Pairs réunie en Haute
Cour. Durant l'instruction, il apparaît que le gouvernement
connaissait le projet car le ministre de l'Intérieur,
Charles de Rémusat, avait un informateur dans l'entourage
même du Prince. Mais l'informateur avait indiqué
que le coup aurait lieu à Lille ou à Metz, alors
que Louis-Napoléon, méfiant à juste titre,
avait modifié son plan au dernier moment. Plusieurs auteurs
laissent entendre que cet informateur aurait pu être Montholon
et certaines coïncidences de dates sont troublantes, mais
il n'existe aucune preuve. D'autant que Montholon est condamné
à une lourde peine de 20 ans de prison et qu'il va la
subir au fort de Ham en compagnie du Prince, condamné
à perpétuité.
AU FORT DE
HAM
Ainsi, en décembre
1840, tandis que Paris s'apprête à accueillir les
Cendres de Napoléon, l'ancien compagnon de captivité
de l'Empereur se retrouve enfermé avec son neveu. Et cette
captivité va durer six ans, comme la première.
Sévères au début, les conditions de leur
détention vont rapidement s'assouplir. Montholon est autorisé
à recevoir, puis à vivre avec 'la comtesse de Lee'
qui se fait passer pour son épouse. Le voilà bigame
maintenant ! Celle-ci prend pour femme de chambre une fille du
pays, une certaine Alexandrine Vergeot, dite la Belle Sabotière
- chaudement recommandée par le curé et le maire
de Ham - . . . qui devient la maîtresse du Prince et lui
donnera deux fils. Mais on se livre aussi à Ham à
des activités plus sérieuses. Le Prince mène
les études politiques et sociales qui lui permettront
d'écrire son ouvrage L'Extinction du paupérisme.
A l'incitation du Prince, Montholon entreprend d'écrire
ses souvenirs de Sainte-Hélène, en leur donnant
l'apparence d'un Journal. Il pille sans vergogne les écrits
de ses prédécesseurs (Las Cases, O'Meara, Antommarchi)
et y ajoute des épisodes mettant son action en valeur.
On envisage de les publier en feuilleton dans le quotidien La
Presse et Alexandre Dumas vient à Ham à plusieurs
reprises pour revoir les textes de Montholon et leur donner du
suspense et du piment. Le projet de feuilleton déclenchera
une polémique et échouera dans des circonstances
tragiques (son éditeur tué en duel) ; l'uvre
de Montholon ne paraîtra qu'en 1847 sous forme de livre.
Les contemporains ne seront pas dupes des extravagances de cet
ouvrage et s'en gausseront. Pourtant, au siècle suivant,
des auteurs qui ignoraient la participation de Dumas à
son élaboration prendront les récits de Montholon
pour argent comptant et en tireront des conclusions. De même,
la biographie de Montholon absolument délirante qui figure
en tête de ce livre sera reprise, sans esprit critique,
dans de nombreux ouvrages. Ainsi certains écrivent l'histoire...
Nous arrivons ainsi à 1846 et aux conditions, bien connues,
de l'évasion de Badinguet. Là encore, nous nous
trouvons face à deux explications du comportement de Montholon.
Est-ce qu'il feint quand il affirme ne pas avoir été
mis au courant des intentions du Prince ? Ou bien celui-ci, se
méfiant des indiscrétions de son compagnon pour
se faire bien voir du commandant du fort, se serait-il gardé
de le mettre au courant ? Il est impossible de trancher. En tout
cas, il n'y a plus de raison de garde prisonnier le vieux général
de 63 ans qui a passé deux fois six années en prison
: il est libéré, puis gracié l'année
suivante. Il se retire à Saint-Germain en Laye avec son
amie Jane O'Hara et le fils qu'elle lui a donné en 1843
à Ham. Ce fils porte le prénom de Tristan, comme
l'enfant de Longwood au tragique destin. Après la mort
d'Albine de Montholon à Montpellier en mars 1848, il épouse
sa compagne. Cinquante ans plus tard, Napoléone de Montholon,
l'enfant née à Longwood, rendra un culte macabre
à sa mère en faisant exhumer son corps embaumé
et en l'exposant dans un sarcophage au couvercle de verre que
nous pouvons toujours voir dans la crypte de l'église
des Pénitents-Bleus à Montpellier.
LA FIN
Durant les cinq années
qu'il lui reste à vivre, Charles de Montholon restera
fidèle à sa réputation. Au lendemain de
la révolution de 1848, il fait des offres de service à
la République, proclamant ses principes démocratiques.
Il est élu député de la Charente-inférieure
et se prononce pour la présidence de la République
par un collège de trois Consuls, présentant le
Consulat comme le régime ayant sa préférence
parmi tous ceux qu'il a connus. Puis, il se rallie à la
candidature de Louis Napoléon à la présidence
unique et signe les affiches présentant la candidature
de celui-ci. Mais il se sent vieux et malade, si bien qu'il ne
reçoit pas de fonction particulière de la part
du Prince-Président. Cela ne l'empêche pas cependant
de lui demander de l'argent et d'user de ses relations avec le
Chef de l'Etat pour se livrer à de petits trafics, à
la limite de l'escroquerie, dont Victor Hugo et Vidocq se font
l'écho dans leurs souvenirs : " Le vieux général
de Montholon, l'obsède, le gêne et le compromet
", écrira Hugo, au sujet du Prince-président.
Mais que pourrait-on reprocher à celui qui porte l'auréole
de son double martyre napoléonien ? Il exploite de manière
médiocre l'immunité qu'elle lui confère.
Charles de Montholon assiste au rétablissement de l'Empire
avant de s'éteindre à Paris le 23 août 1853.
CONCLUSION
Vous connaissez donc
maintenant tout, ou presque, de la vie de cet étonnant
personnage qui a joué un rôle méconnu auprès
des deux empereurs. Je ne vous ai pas caché ses défauts
et même ses turpitudes. Il était loin d'être,
comme on dit, un enfant de chur. Son art du mensonge, ses
intrigues, ses dissipations en font tout le contraire d'un modèle
de vertu. Mais il est aussi un personnage sympathique par son
imagination, son entregent, son extraordinaire faculté
de rebondissement et, enfin et surtout, sa fidélité
aux Bonaparte et à leur cause.
Il est certain que pendant un siècle ses héritiers
ont maintenu le flou sur la carrière de leur ancêtre,
cherchant à occulter les aspects déplaisants de
sa personnalité. Certains historiens, tel Frédéric
Masson, soucieux de moralité et de respectabilité,
seront très sévères avec Montholon, ne voyant
que l'aspect intéressé du personnage et se refusant
à tenir compte de ses sacrifices. Leurs écrits,
interprétés sans aucun sens critique, sans les
replacer dans leur contexte d'ordre moral du XIXème siècle,
serviront à partir de 1960 à bâtir des scénarii
portant d'ignobles accusations contre Montholon, sans le moindre
élément de preuve, simplement en accumulant suppositions,
bouts de phrases sortis de leur contexte, constructions hasardeuses,
etc.
S'il est probable, mais non prouvé, que Napoléon
fut victime, au milieu d'autres maux, d'une intoxication arsenicale,
rien ne permet d'affirmer que celle-ci était d'origine
criminelle et même qu'elle ait joué un rôle
majeur dans le processus de son décès. Mais désigner
un coupable présumé, ce que certains n'ont pas
hésité à faire, permettait de donner de
la consistance à l'accusation. Leur raisonnement a été
le suivant : rien ne prouve qu'il y ait eu empoisonnement mais,
puisque l'on tient un suspect, c'est donc qu'il y a eu empoisonnement
et le suspect devient coupable. Il serait fastidieux de recenser
le nombre d'erreurs judiciaires auxquelles a conduit ce type
de raisonnement.
L'attrait du mystère sur un public friand de littérature
policière est tel qu'il est sans doute illusoire de vouloir
éradiquer des idées répandues dans l'esprit
de celui-ci de manière très médiatique.
Je vous invite cependant ' à raison garder' et j'espère
vous avoir convaincu que la fidélité bonapartiste
dont fit preuve Montholon pendant plus de trente-cinq ans est
difficilement compatible avec le comportement abject que certains
veulent lui attribuer, - même si un nouvel avatar lui est
arrivé quand un de ses descendants au sixième degré
a trouvé bon de l'accuser, tout en lui trouvant une circonstance
atténuante relevant de sa fertile imagination. La multiplicité
des scénarii 'du crime', la diversité des mobiles
et des soupçons formulés, dans un curieux phénomène
d'acharnement médiatique, suffisent, à elles seules,
à ridiculiser l'accusation. Mais je suis prêt à
en discuter avec ceux qui ne partageraient pas mon avis et, d'une
manière plus générale, à répondre
à vos questions. Je vous remercie de votre attention.
Commentaires
complémentaires sur 'l'empoisonnement et les empoisonnistes'.
Pour avoir le point le
plus récent sur les développements de cette affaire,
il importe de lire l'excellent article publié par Thierry
Lentz dans le numéro 257 (septembre 2001) de la revue
L'Histoire, dans lequel il démontre que la démarche
de Ben Weider et ses affiliés ne relève en rien
de la recherche historique.
En complément, il est possible de faire les remarques
suivantes :
. Forshufvud, le père des empoisonnistes, déclarait
que Montholon était un agent secret du comte d'Artois
- frère de Louis XVIII et futur Charles X - et qu'il avait
été commandité pour assassiner l'empereur.
Mais il n'existe aucune preuve d'une connivence de ce type entre
les deux personnages. Et, si effectivement le comte d'Artois
a monté des attentats au poignard ou à l'explosif
contre Bonaparte, on voit mal un futur Roi employer l'arme des
faibles et des domestiques, le poison à faible dose.
. Le Français René Maury, en 1994, a parfaitement
compris l'inanité de l'accusation ci-dessus. Pour ne pas
cependant abandonner la mise en cause de Montholon, il a développé
une nouvelle thèse : celle de l'empoisonnement pour motifs
personnels, par vengeance, jalousie et perversité. Cependant,
cette thèse supposait l'achèvement du crime par
l'administration de médicaments au mercure et à
l'antimoine. Or, comme je l'ai démontré à
René Maury qui en a convenu, Montholon n'était
pour rien dans la préconisation de ces produits. Donc
il est innocent.
. Depuis 1997, date à laquelle ce résultat
a été acquis, nous avons assisté à
la naissance de nouvelles thèses qui relèvent du
domaine de l'acharnement pseudo-judiciaire, comme si les empoisonnistes
s'estimaient déshonorés de devoir abandonner leur
accusation. Nous nous trouvons aujourd'hui face à deux
écoles : en France, celle de René Maury et, au
Canada, celle de Ben Weider, disciple de Forshufvud.
. S'appuyant sur des phrases sorties de leur contexte,
extraites des lettres privées de Montholon à son
épouse, Maury imagine que Montholon a empoisonné
Napoléon non pour le tuer, mais pour seulement le rendre
malade afin que les Anglais décident de son rapatriement.
Malgré le ralliement à cette thèse abracadabrantesque
d'un descendant du général, il faut déclarer
sans ambages qu'elle ne repose sur aucun fait ou document et
qu'elle est simplement construite pour séduire l'imagination
du lecteur avide de mystère. On peut simplement regretter
que les lettres privées de Charles et Albine de Montholon,
documents extrêmement émouvants, aient été
galvaudées, découpées, déformées,
avec l'accord de celui-là même qui en a la garde
devant l'Histoire.
. Ben Weider, dans un ouvrage tout récent, n'abandonne
pas la thèse de la complicité avec le comte d'Artois
mais la complète d'une association entre Montholon et
le gouverneur Hudson Lowe, sous la pression du gouvernement britannique.
Il y aurait donc bien eu volonté de mettre fin à
la captivité de Napoléon en aggravant son état
de santé par une intoxication arsenicale provoquée.
On revient donc ainsi à la rumeur d'empoisonnement par
les Anglais déjà répandue au XIXème
siècle sans le moindre élément de preuve,
en l'agrémentant cette fois d'une complicité avec
un membre de l'entourage napoléonien. Il est certain que
les documents et témoignages de première main que
nous possédons ne permettent pas d'infirmer un telle complicité,
mais aussi qu'ils n'en apportent pas la moindre preuve. Or, en
matière judiciaire, en l'absence de preuve, le doute doit
bénéficier à l'accusé. Oubliant cette
règle, les empoisonnistes en arrivent à citer des
phrases sorties de leur contexte en les tronquant et même
à truquer des citations. Il est assez aberrant de constater
une telle volonté accusatrice au mépris de la stricte
démarche historique qui, elle, doit être empreinte
de modestie et de prudence.
Cette attitude n'est pas unique. Je citerai seulement deux cas
récents :
. malgré l'analyse ADN du cur déposé
à Saint-Denis, il existe toujours des partisans de la
survie de Louis XVII.
. toute une fraction de la population mondiale (du Maroc
à l'Indonésie) est persuadée que l'accident
du Tunnel de l'Alma a été provoqué par les
services secrets britanniques, la preuve en étant que
l'on n'ait jamais retrouvé la fameuse Fiat Uno blanche.
'L'empoisonnement' de l'Empereur n'a donc sans doute pas fini
de faire fantasmer des générations de 'ménagères
de moins (ou plus) de cinquante ans', pour employer le langage
des publicitaires. Sans parler des tenants de la subtilisation
de cadavre... mais ceci est une autre histoire, aurait dit Rudyard
Kipling.
par Jacques
Macé
auteur
de L'honneur retrouvé du général de Montholon,
de Napoléon 1er à Napoléon III,
aux Editions Christian (Picard Diffusion), 14 rue Littré,
Paris, 2000. |