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«Bruits de Cour et Potins Mondains 1805 -1809»

Par la baronne de Saint Estève,
née mademoiselle de Vacharde
tiré de l'ouvrage à paraître
Cuisine et salons sous l'Empire
par Dom Pierre
Reproduction interdite


n aura remarqué ces derniers jours les empressements de monsieur le Prince de Neuchâtel envers madame de Visconti dont il vient de faire la connaissance. Cela en est touchant à l'extrême. Ils papotent en se regardant et en faisant de petites manières Si ce n'était leurs âges on les prendrait pour de doux fiancés…

Par contre la tenue de Madame de Regnault de Saint Jean d'Angely semble contrarier la carrière de son époux. Elle ne se croit pas obligée d'être fidèle à celui-ci comme à ses amants et semble avoir sacrifié à l'amour sa réputation…

Dernièrement agacée de rencontrer celle-ci à la cour, Sa Majesté avec sa coutumière et sympathique insolence taquine lui a fait remarquer devant tous :
«Mais il me semble que vous vieillissez bien vite Madame ! » Que croyez vous que répondit cette impertinente ? Je vous le donne en mille ! «Ce que Votre Majesté vient de me dire serait bien dur à entendre si j'étais d'âge à m'en fâcher !» Franchement, Sa Majesté est bien bonne et bien complaisante de souffrir ainsi les impertinences de cette intrigante de vingt huit ans !

L'autre soir pour la reprise du
«Secret du ménage» de Creuzet de Lesser à Fontainebleau, on aura remarqué que madame de Gérando portait une robe de percale avec corsage détaché, en canezou avec manches amadices et montant au col. Tout le monde aura remarqué qu'elle la portait aussi pour la première de «La Serva Innamorata» de l'excellent Guglielmi. Même si ce fort beau modèle conçu par mademoiselle Lolive sied à ravir à cette femme, que certains disent jolie, l'on est quand même en droit de se demander si les affaires de Monsieur son mari sont toujours aussi florissantes ?


Girolamo Crescentini
(1769 - 1846)
Sopraniste
 
Dernièrement aux Tuilleries, le 9 de Mars, Crescentini le célèbre castrat, nous a ému aux larmes, lors de son interprétation de Roméo e Giulietta, de Zingarelli. Le lendemain l''Empereur le décora dans l'Ordre de la couronne de fer. Aux jaloux et médisants, et Dieu sait qu'il y en a, La Grassini répondit lors d'un repas chez Verry : «Ma ché vous oubliez sa blessouré !» Quelle femme d'esprit et puis son accent est si charmant !

A propos de la cantatrice Grassini, l'on me demande pourquoi au lieu d'aller chez dîner Verry, cette chère "Giussepina" ne va pas chez Balaine ?

Un magistrat de mes amis, monsieur le Juge François de… habitant notre belle Bretagne, me confia récemment devant Vigny, ce jeune espoir de la littérature, que Mme de Béthune darda un trait fort plaisant qu'il me prie de vous conter ;

M. de B ...savait fort bien que sa femme avait un amant. Mais, les choses se passant avec décence , il se taisait. Un soir , il entre chez elle, ce qu'il ne faisait jamais depuis cinq ans. Elle s'étonne. Il lui dit : «Restez au lit ; je passerai la nuit à lire dans ce fauteuil. Je sais que vous êtes grosse, et je viens ici pour vos gens.» Elle se tut et pleura.

Mon doux ami Monsieur de Kotzebue, m'a fait part des impressions que lui inspire Mlle Duchesnois. Cette nouvelle tragédienne qui fait courir le tout Paris. Son corps est admirable et me fait penser à celui de la vénus de Milo. Elle est parfaite pour le rôle d'Alzire, où elle peut sans crainte se montrer presque nue… Par contre son visage ! Seigneur ! Il ressemble à l'un de ces petits lions de faïence que l'on met sur les balustrades ! Et le sifflement de son nez est comparable à l'ampleur de celui-ci ! Dois-je en déduire que la belle intrigante ne serait à son aise qu'aux bals masqués donnés par Leurs Majestés ? Je rappelle que cette demoiselle, née en 1777 à Saint Saulve, près de Valenciennes, est de la roture la plus parfaite qui soit…

Le théâtre des Variétés est en tous points parfait... Un limonadier y tient commerce à l'entrée et à quelques pas la boutique de madame Canavhag, la célèbre libraire, cède contre peu d'argent les textes prisés du moment. Dernièrement, j'y ai fait emplette de Brunetiana, Jocrissianna, et Angotiana, écrites par le maître Armand Raguenaud. Le soir, si les migraines et les petites humeurs, m'empêchent de sortir, je prends un plaisir fou à les lire…Ne faut-il pas que mes gens, viennent d'autorité moucher ma chandelle.

D'ailleurs au théâtre des Variétés, la troupe, non moins délicieuse, est composée cette année de Bosquier-Gavaudan, Dubois, Cazot, Vauxdoré, Aubertin, Joli-Lefêvre, Crétu, César, Frédérick, Duval et Amiel. Madame de Bassano et de Montesquiou y étaient l'autre soir et j'ai partagé avec elles, une limonade citronnée Ah, mon dieu, la gourmandise nous perdra…


Giuseppina Grassini
(1773 - 1850)
Cantatrice
 
L'autre soir à un thé nocturne chez le baron Capelle, celui-ci nous conta une croustillante anecdote… Alors qu'à grandes enjambées il traversait les couloirs de l'administration des théâtres, il fut attiré par un gémissement. Prêtant l'oreille, il découvrit, tapie dans l'ombre d'une colonnade, une femme désolée, essayant de dissimuler son trouble. C'était l'actrice Thérèse Bourgoin. «Souffrez monsieur que je quémande votre aide... et votre protection.»

Le baron remarqua que les vêtements de la plaignante étaient en un parfait désordre et à la lueur d'un réverbère, il vit que les yeux de la malheureuse étaient pleins de larmes…
«J'appris, nous dit-il, que ce diable d''Esménard, le directeur du bureau des théâtres avait failli la culbuter de force sur un sofa ! je la calmais comme je pus. Et enfin j'arrachais un sourire à la jeunette enfin apaisée…Que croyez vous qu'elle me dit ? "Et puis si au moins cet Esménard avait été moins laid, son outrage eut été moins pénible !»

Monsieur l'Archichancelier vient de louer une loge permanente aux Variétés. Pour y voir à son aise mademoiselle, cette jolie fille à la voix criarde et populaire et aux gestes tellement ridicules. Les mauvaises langues disent que c'est pour faire taire les ragots. Les ragots ? Lesquels ? Je vous demande ? Toutefois, cela a valu à Sa Majesté un mot que nous ne nous lassons pas d'évoquer.

L''Empereur devant la licence excessive, montrée par moments, par le théâtre des Variétés, voulut fermer ce lieu de spectacles. Monsieur de Cambacérès l'implora :
«Mais Sire, vous allez me faire perdre le prix de ma loge payée d'avance !» C'est vrai monsieur l'Archichancelier ! lui dit sa Majesté, lorsque la toile est levée, on ne rend pas l'argent !»

1807 : Lors du dîner de la confrérie des gastronomes du 13 janvier, au Rocher de Cancale, et conçu par Grimaud de la Reynière, assistait la belle Mlle de Mézeray. L'auteur dramatique Dieulafoy qui en est fort épris, ne put s'y rendre, aussi pour s'excuser, il troussa fort joliment , à défaut d'autre chose, une pièce en vers dont je vous livre les deux dernières strophes…

 


Apôtres de la gourmandise,
Joyeux disciples de Comus,
Plaignez un gourmand que la bise
Depuis six mois retient perclus,
Enchaîné, cloué dans sa chambre,
Par fièvre et migraine attaqué.
Sachez enfin que votre membre,
Mes frères, est tout disloqué…

Et vous dont la grâce piquante
Eveille à la fois tous nos goûts,
Mes sœurs que ce Rocher qu'on vante,
S'écroule soudain sous vos coups ;
Engloutissez l'huître gentille,
Hélas ! je ne me plaindrai plus,
Si vous me gardez la coquille
Ou l'amour niche ses élus !

.



Lors de la réception de ce 24 septembre, chez le prince de Bénévent, Charles Maurice de Talleyrand-Périgord, qui vient tout juste de quitter le portefeuille des affaires étrangères, sa très jeune et très récente épouse a conquis l'assistance par la grâce de ses réponses. Au Duc de Bassano qui lui demandait quel était son pays d'origine, cette ravissante personne native de Pondichéry, répondit dans un merveilleux sourire en penchant sa ravissante tête en arrière : «Moi ? Mais je suis d'Inde monsieur le Duc», ce qui fit dire à madame d'Abrantès : «Cela ma chère, tout le monde s'en était aperçu !»


Cambacérés , d'Aigrefeuille et Villevieille en promenade
 

1808 : Monsieur de Cambacérès vient de quitter son hôtel d'Elbeuf pour s'en aller habiter rue Saint Dominique en l'hôtel de Mollé. Il vient de faire inscrire sur le fronton de celui-ci en grosses lettres de bronze doré : «Hôtel de son Altesse Sérénissime, le Duc de Parme.»

Dernièrement lors du bal de l'impératrice, l'archichancelier a dit au marquis d'Aigrefeuille : « Mon cher d'Aigrefeuille, en public appelez moi Altesse Sérénissime, par contre, comme nous nous connaissons depuis longtemps et que nous sommes bons amis, il vous suffira dans l'intimité de m'appeler "Monseigneur !» Quant au marquis d'Aigrefeuille, Chevalier de Malte, ancien procureur à la cour des aides de Montpellier, un gros homme de petite taille, il vient de se faire faire une épée de prestige chez Biennais. Suspendue à son énorme ventre, celle-ci ressemble en fait à une broche ! Mais ses qualités de gourmet lui ont permis d'obtenir la dédicace de la première édition de l'Almanach du gourmand de Monsieur Grimaud de la Reynière.


Mon bon ami, François Marie... magistrat à B….dont je ne saurai vivre sans lui, me rappela dernièrement chez Madame de Rémusat, que venu jadis à Paris lors des travaux de la rédaction du code civil, il fut lui même témoin d'une joute verbale entre le premier consul et Madame Grand, l'épouse de Monsieur de Talleyrand, notre actuel ministre des affaires étrangères…..
Alors que le Premier des français croisait celle-ci dans l'un des couloirs du palais des Tuileries, la fraîche Mme de Talleyrand-Périgord, lui fit une révérence troublante d'autant plus accentuée par son corsage à la grecque, qui laissait deviner largement "ses petits coquins"… Avec son humour de militaire le Premier Consul l'apostropha : " J'espère que la conduite de la citoyenne Talleyrand-Périgord fera oublier celle de la citoyenne Grand". Impertinente autant qu'insouciante de la qualité de la personne à laquelle allait son propos, Madame de Talleyrand-Périgord répondit : "Pour cela, citoyen Premier Consul, je n'aurai qu'à m'inspirer de l'exemple de la citoyenne Bonaparte !"

Sa Majesté l'Impératrice qui est une femme jolie et d'une rare élégance, utilise onguents et autres crèmes de qualité pour entretenir son corps qu'elle a de parfait. Elle fait effectuer ses achats auprès de madame Sienne de l'Orto qui est connue à Paris comme la spécialiste de ces mystérieuses préparations qui donnent aux dames de notre société un teint de pêche. Moi même, sans en avoir grand besoin, je n'hésite pas d'en faire provision pour mes voyages quand je vais, dans sa suite, à Plombières prendre les eaux. A ce propos, une anecdote fait le tour des salons :

Dernièrement, Frédéric le jeune fils de madame Sienne de l'Orto qui est premier commis de cuisine chez le grand Verry , fut apostrophé dans la salle par un quidam de l'ancien régime, irrévérencieux et certainement pris de boisson, et qui menant fort tapage, disait haut et fort à la cantonade, que les crèmes, poudres et fards ne sont faits que pour les femmes qui ont quelque chose à cacher ! Et que ce n'étaient point ces applications qui rendraient leurs jeunesse à toutes ces dames...

S'emparant d'une broche, alourdie d'une poularde rôtie, le jeune garçon, au risque de se perdre, asséna sur la tête de ce cuistre un violent coup de ce volatile truffé, lui basculant perruque et maculant son visage et son habit, tout en lui disant à son tour haut et fort : "Souffrez donc monsieur le sot, que je vous dise, qu'il n'existe point d'onguents contre la goujaterie et la bêtise dont vous drapez vos propos. Je vous prie sur le champs de faire mander vos amis, car je vous demande raison sur le pré et devant témoins de l'insulte que vous faites aux jolies femmes de Paris dont sa Majesté et madame ma mère font partie !"

Fort habile avec sa broche, il l'est aussi à l'épée, car son père, René de S…, un homme d'arme réputé, est capitaine de louveterie sur les terres du marquis de Saint Paul… Inutile de vous dire le succès que ce fort beau jeune homme au demeurant, se tailla sous l'œil bienveillant de son maître et de la bonne société charmée de ce juvénile courage ! Il ne m'étonnerait point que Sa Majesté fort amusée par cette aventure qu'on lui conta dans l'heure, ne fasse prodiguer rapidement quelques bienveillances pécuniaires ou quelque avancement à ce courageux jeune homme ! Un don Juan serait-il né ? En tous les cas, si ce n'est dans les cuisines de Monsieur Verry, son avenir semble cependant assuré, tout au moins dans les alcôves !


Extraits tirés de l'ouvrage à paraître
Cuisine et salons sous l'Empire
Textes librement adaptés par
Dom Pierre
Juillet 2001 - Reproduction interdite

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