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'article 87 de la constitution
de l'an VIII avait décidé qu'il serait institué
des récompenses nationales, mais ne parlait que des guerriers
; dans le projet de la Légion d'honneur il n'était
fait aucune distinction entre les services militaires et les
services civils. Il ne s'agissait plus ici seulement, disait-on,
de récompenses individuelles, mais d'un ordre, mais d'une
hiérarchie d'honneurs qui menaçait de constituer
une aristocratie nouvelle. Le projet ne passa même au Conseil
d'État que par 14 voix contre 10.
Le conseiller d'Etat Théophile Berlier prétendit
que l'ordre proposé ne convenait pas à une république,
que les croix et les rubans n'étaient que les hochets
de la monarchie. Il ajouta que, dans une république, les
magistratures et les emplois devaient être les premières,
les seules récompenses des services, des talents, des
vertus, et il ne manqua pas de citer l'exemple des Grecs et des
Romains. Napoléon lui donna une leçon d'histoire,
et, répondant à ceux qui avaient cité les
peuples anciens, dit: «On nous parle toujours des Romains!
Il est assez singulier que, pour refuser les distinctions, on
cite l'exemple du peuple chez lequel elles étaient le
plus marquées. Est-ce là connaître l'histoire
? Les Romains avaient des patriciens, des chevaliers, des citoyens
et des esclaves, Ils avaient pour chaque chose des costumes divers,
des moeurs différentes, Ils décernaient en récompenses
toutes sortes de distinctions, des noms qui rappelaient des services,
des courounes murales, le triomphe !... Je défie qu'on
me montre une république ancienne et moderne dans laquelle
il n'y ait pas eu de distinctions.On appelle cela "des hochets"
; Eh bien, c'est avec des hochets qu'on mène les hommes.
L'on convient qu'il nous faut des institutions ; Si l'on ne trouve
pas celle-là bonne, qu'on en propose donc d'autres ! Je
ne prétends pas qu'elle doive sauver la République
ou l'État, mais elle y jouera son rôle.»
A l'appui de l'opinion de Napoléon, il nous suffira de
rappeler l'exemple de Sicinius Dematus, surnommé l'Achille
romain, Aulu-Gelle (livre II, ch, Xl) rapporte que, pour ses
actions d'éclat, il avait mèrité 83 colliers,
60 bracelets d'or, l8 lances et 25 harnais.
Le principe des récompenses admis, on insistait pour qu'on
se bornât à les appliquer aux faits de guerre d'une
appréciation beaucoup plus précise et ayant un
objet clair et limité. Napoléon répondit
à ces objections en s'adressant surtout au général
Mathieu Dumas, qui avait très vivement soutenu l'opinion
contraire.
«Ces idées, dit-il, pouvaient être bonnes
du temps de la chevalerie et du régime féodal,
ou lorsque les Gaulois furent conquis par les Francs. La nation
était esclave; les vainqueurs seuls étaient libres;
ils étaient tout; ils l'étaient comme militaires.
Alors, la première qualité d'un général
ou d'un chef était la force corporelle. Mais quand ce
système changea, quand on substitua les corps organisés,
les phalanges macédoniennes, les masses, au système
militaire des chevaliers, il en fut tout autrement. Ce qui décida
du sort des batailles, ce fut le coup d'oeil, la science: on
en peut voir la preuve dans ce qui se passa aux batailles d'Azincourt,
de Crécy, de Poitiers.
Le changement de système militaire, et non l'abolition
du régime féodal, dut donc modifier les qualités
nécessaires au général. D'ailleurs, le régime
féodal fut aboli par les rois eux-mêmes, pour se
soustraire au joug d'une noblesse capricieuse et turbulente.
Ils affranchirent les communes et eurent des bataillons formés
de la nation. L'esprit militaire, au lieu d'être resserré
dans quelques milliers de Francs, s'étendit à tous
les Gaulois. Il ne s'affaiblit point par là. Au contraire,
il acquit de plus grandes forces. La découverte de la
poudre à canon eut aussi une influence prodigieuse sur
le changement du système militaire et sur toutes les conséquences
qu'il entraîna. Depuis cette révolution, qui est-ce
qui a fait la force d'un général ? Les qualités
civiles, le coup d'oeil, le calcul, l'esprit, les connaissances
administratives, l'éloquence, non pas celle du jurisconsulte,
mais celle qui convient à la tête des armées,
et enfin la connaissance des hommes. Tout cela est civil. Ce
n'est pas maintenant un homme de cinq pieds dix pouces qui fera
de grandes choses.
"Dans tous les pays, la force cède aux qualités
civiles. Les baïonnettes se baissent devant le prêtre
qui parle au nom du ciel et devant l'homme qui impose par sa
science. J'ai prédit à des militaires qui avaient
quelques scrupules que jamais le gouvernement militaire ne prendrait
en France à moins que la nation ne fût abrutie par
cinquante ans d'ignorance. Toutes les tentatives échoueront
et leurs auteurs en seront victimes. Ce n'est pas comme général
que je gouverne, mais parce que la nation croit que j'ai les
qualités civiles propres au gouvernement. Si elle n'avait
pas cette opinion, le gouvernement ne se soutiendrait pas un
mois. Il faut entendre le soldat lui-même au bivouac. Je
savais bien ce que je faisais, lorsque, général
d'armée, je prenais la qualité de «membre
de l'Iustitut». J'étais sûr d'être compris
même par le dernier tambour.
Il ne faut pas raisonner des siècles de barbarie aux temps
actuels. Nous sommes trente millions d'hommes réunis par
les lumières, la propriété, le commerce.
Trois ou quatre cent mille militaires ne sont rien auprès
de cette masse. Outre que le général ne commande
que par les qualités civiles, dès qu'il n'est plus
en fonctions, il rentre dans l'ordre civil. Les soldats eux-mêmes
ne sont que les enfants des citoyens. L'arrnée, c'est
la nation. Si l'on considérait le militaire, abstraction
faite de ces rapports , on se convaincrait qu'il ne connaît
point d'autre loi que la force, qu'il rapporte tout à
lui, qu'il ne voit que lui. L'homme civil, au contraire, ne voit
que le bien général. Le propre du militaire est
de tout vouloir despotiquement. Celui de l'homme civil est de
tout soumettre à la discussion, à la vérité,
à la raison. Je n'hésite donc pas à penser,
en fait de prééminence, qu'elle appartient incontestablement
au civil. Si l'on distinguait les honneurs en militaires et en
civils, on établirait deux ordres, tandis qu'il n'y a
qu'une nation. Si l'on ne décernait des honneurs qu'aux
militaires, cette préférence serait encore pire,
car dès lors la nation ne serait plus rien.»

Les insignes de la Légion d'honneur depuis 1802
Musée
de l'Empéri - Salon-de-Provence
 éanmoins, le projet
ne fut adopté au Tribunat que par 56 voix contre 38, au
Corps législatif, par 170 voix contre 110 (19 mai), et
cependant, il avait été tenu grand compte dans
sa rédaction des préjugés que l'institution
de la Légion d'honneur pouvait inquiéter.
En dehors des militaires, les récompenses devaient s'adresser
aux citoyens qui, par leur savoir, leurs talents et leurs vertus,
avaient contribué à établir ou à
défendre les principes de la Révolution. Le légionnaire
devait jurer, non seulement de se dévouer au service de
la République, mais de combattre par tous les moyens que
la justice, la raison et les lois autorisent, toute entreprise
tendant à rétablir le régime féodal,
à reproduire les titres et qualités qui en étaient
l'attribut, enfin, de concourir de tout son pouvoir au maintien
de l'égalité et de la liberté.
La première distribution des croix eut lieu le 14 juillet.
Le naturaliste Lacépède, qui, par un choix assez
inattendu, fut le premier grand chancelier de la Légion
d'honneur, eut soin de faire remarquer que cette date avait été
choisie à dessein pour montrer que la Légion d'honneur
était la consécration de la victoire du 14 juillet
et de la Révolution de 1789. L'organisation de la Légion
d'honneur était bien plus complète qu'aujourd'hui.
Par exemple, elle était divisée en quinze cohortes
ayant chacune son chef particulier, et à chacune desquelles
étaient affectées des portions de biens nationaux
portant 200.000 livres de rente. Le plus haut grade était
alors celui de grand officier. La dignité de grand aigle
ou grand cordon ne fut établie qu'en 1805.
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Napoléon, en établissant
la Légion d'honneur, en dépit de l'opposition qu'il
rencontrait autour de lui, était d'accord avec la nation.
La Légion d'honneur a toujours été considérée
comme une institution démocratique, ce qui ne l'a pas
empêchée d'être une décoration enviée
entre toutes. Une caricature anglaise représente Bonaparte
découpant le bonnet rouge pour en faire des rubans de
la Légion d'honneur. Mais lord Byron a consacré
une de ses plus belles odes à «l'Étoile des
braves, qui a répandu tant de gloire sur les vivants et
sur les morts».
Comme la Légion d'honneur, comme le Concordat, le Code
civil, quoiqu'il consacrât une révolution profonde
par l'abolition de tout privilège et de tout vestige du
régime féodal, était aussi une oeuvre de
conciliation et de transaction. Napoléon dut déployer
également, pour le mener à bonne fin, toute sa
fermeté. Car il faut autant d'efforts et plus de temps
pour amener les partis à transiger que pour les vaincre."(1)
On peut donc dire que ce fut à l'aide de forceps que naquit
la Légion d'honneur. La chose est si vraie que le simple
soldat lui-même l'eût volontiers rejetée si
l'on s'était avisé de prendre son pouls sur la
question. Octave Levavasseur qui assista à la cérémonie
de remise de la croix au camp de Boulogne le 16 août 1805,
nous a légué le sentiment de la troupe dans ses
Souvenirs : |
«La transformation
des sabres et des fusils d'honneur en simples croix ne fut pas
du goût de nos vieux républicains. Ils s'écriaient:
«Une boîte de rubans que signifie-t-elle? Un ruban
peut se gagner dans les antichambres, tandis qu'un sabre ne peut
se mériter que sur les champs de bataille.» C'était
en effet une belle institution que celle des sabres et des fusils
d'honneur: une action d'éclat pouvait seule les obtenir.
Les dernières armes d'honneur avaient été
données après Marengo.»
De sa création en 1802 jusqu'à la première
abdication de 1814, ce sont les militaires qui se la verront
épingler sur leur uniforme à une majorité
écrasante : sur 48 000 légionnaires, on ne comptera
qu'à peine 1500 civils. L'esprit qui présida à
sa création ne fut donc pas respecté, loin s'en
faut. A ce jour, les militaires ne représentent plus (!)
que 65 % des récipiendaires contre 35 % aux civils. Au
1er janvier 1999, on comptait 113 800 légionnaires. En
ces temps où la parité est sur de nombreuses lèvres,
la femme n'y compte que pour 10 % environ seulement. Notons toutefois
que depuis quelques années, les nouvelles promotions visent
à réduire ce fort déséquilibre.
A. Martin - Mars 2002 |