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JOURNAL DE LADY MALCOLM
A SAINTE-HELENE
Publié en 1931 dans la Revue des Etudes napoléoniennes,
pp. 78-98, 146-164, 230-252, 283-308
Traduction de Mme Léon RAYNAL

 

INTRODUCTION

lémentine Elphinstone, l'auteur du présent "Journal", était la fille de l'honorable William Fullerton, lequel était le troisième fils de Elphinstone -sixième du nom -et frère aîné de Lord Keith. Au service de la Compagnie des Indes Orientales, il en devint Directeur.

Miss Elphinstone, en 1809, épousa le Capitaine Pulteney Malcolm, de la Marine Royale: elle est morte en 1830.

Son mari, né en 1768, était le troisième fils de George Malcolm de Burnfoot, près Laugholm (canton de Dumfries). II appartenait à une nombreuse famille dont plusieurs membres se distinguèrent au service de l'Etat.

Un frère aîné -Sir James Malcolm, K. C. B. (1) -fournit une carrière considérable dans la marine; et la part que prit un frère plus jeune -Sir John Malcolm- à la consolidation de l'Empire Britannique aux Indes, est un fait historique. Un autre de ses frères cadets -Sir Charles Malcolm -devint vice-amiral.

(1) Chevalier Commandeur du Bain.

Pulteney Malcolm débuta dans la marine en 1778, sur le bâtiment que commandait son oncle maternel, le baronnet Sir Thomas Varley , et dans les années qui suivirent, durant lesquelles, pas à pas, il conquit ses grades, il servit à peu près sur tous les points du globe. Il commandait un bâtiment pendant la période la plus aiguë de la guerre avec la France. Contre-amiral en 1813, il devenait, en 1814, Commandant en troisième de la flotte engagée dans la guerre anglo-américaine. A la tête de l'escadre qui coopérait en 1815 avec l'armée de Wellington pendant la campagne de Waterloo, il devenait, en 1816, chef de la Station du Cap qui comprenait l'île de Sainte-Hélène. Il y demeura jusqu'au mois de juillet 1817. Il passait vice-amiraI en 1821; puis de 1828 à 1831, et de 1833 à 1834, commandait la flotte de la Méditerranée. Il avait été nommé Grand-Croix du Bain en 1833. Il mourut en 1838.

Les pages suivantes comprennent la période de son commandement au Cap, dont tout l'intérêt se concentre sur Sainte-Hélène.

Napoléon s'était embarqué à bord du Northumberland avec l'amiral Sir James Cockburn à qui étaient confiés à la fois le commandement de la navale et la garde de l'ex-empereur. Ils débarquèrent le 15 octobre 1815.

Le colonel Wilkes était alors gouverneur de l'île pour le compte de la Compagnie des Indes Orientales dont elle formait une partie du territoire.

En avril 1816, Sir Hudson Lowe remplaçait le Colonel Wilkes dans ses fonctions de gouverneur, en même temps qu'il relevait Sir Georges Cokburn de la garde de Napoléon. Au mois de juin 1816, Sir Pulteney Malcolm, ayant succédé à Sir Georges Cockburn dans le commandement naval, arrivait à Sainte-Hélène avec Lady Malcolm à bord du Newcastle. A son tour, en juillet 1817, l'amiral Flampin était promu à cet emploi.

Peut-être est-il nécessaire d'exposer ici quelques faits destinés à rendre les informations du "Journal" plus faciles à saisir. Le 2 août 1817, avait eu lieu à Paris une conférence entre les puissances alliées -la Grande Bretagne, l'Autriche, la Russie et la Prusse -qui déclaraient considérer Napoléon comme prisonnier et en attribuer la garde au gouvernement britannique. Il y fut décidé que l'Autriche, la Russie et la Prusse désigneraient des commissaires qui se rendraient au lieu fixé pour la résidence "lesquels, sans être chargés de le garder, devraient s'assurer de sa présence" , et que la France serait également invitée à s'y faire représenter. En vertu de cette convention, l'Autriche accrédita le baron Stürmer, la Russie, le comte Balmain, et la France, le marquis de Montchenu. Tous trois s'embarquèrent pour Sainte-Hélène, sur le Newcastle, avec Sir Pulteney Malcolm. Il en résulta que Napoléon se refusa à les recevoir en leur qualité d'envoyés officiels. Le Gouverneur, approuvé par son gouvernement, ne permit entre eux et lui aucun rapport d'ordre différent et fit le possible pour les empêcher de communiquer avec les Français, alors que Napoléon eût évidemment désiré les accueillir s'ils s'étaient présentés à titre privé, et que les membres de sa suite étaient impatients d'entamer avec eux des relations amicales.

Tous les faits relatifs aux Commissaires ont été copieusement rapportés dans le Napoleon at St-Helena de Forsyth et le Berichte aus St-Helena, du baron Stürmer.

Le 11 avril 1816, le Parlement faisait passer deux lois ayant trait à la captivité de Napoléon. La première autorisait sa détention et laissait à la couronne le soin de désigner qui serait chargé de sa surveillance, le lieu de son internement et les restrictions qui lui seraient imposées. Il demeurait prisonnier de guerre, jusqu'à ce qu'il en fût autrement ordonné. Le personnage investi de ces fonctions devait mettre en oeuvre tous moyens et voies utiles pour prévenir un secours ou une évasion. La deuxième loi proscrivait toute communication entre les navires et l'île de Sainte-Hélène.

Le journal ici relaté sous le nom de "Journal de lady Malcolm" a surtout été appelé de ce nom parce que c'est ainsi qu'il le fût toujours par les membres de sa famille. Quelques-unes de ses parties se réfèrent aux entrevues auxquelles elle-même se trouva présente, à ses impressions propres sur les personnes et les circonstances. Dans ces conditions, la rédaction peut avec probabilité lui en être attribuée. Mais il y est question, le plus souvent, d'entretiens dont son mari seul -et non elle -fut témoin. En ce cas, il est clair que le "Journal" fut écrit sous la dictée de ce dernier. Sir Hudson Lowe, dans une lettre du 13 mai 1817, adressée à lord Bathurst et publiée dans Forsyth (1), dit que Sir Pulteney avait l'habitude de dicter à Lady Malcolm le récit de ses conversations avec Napoléon. Une lettre, même, de Sir Pulteney à son frère, le révérend Gilles Malcolm, datée du 5 juillet 1816, a été conservée, dans laquelle il raconte l'entrevue du jour précédent, à peu près dans les mêmes termes que dans le "Journal" ; et il ajoute: "Je résumerai ceci dans un ordre meilleur sous forme de journal". Et la copie la plus ancienne du "Journal" qui existe encore est de son écriture. En conséquence, il ne peut subsister aucun doute sur l'authenticité du récit de ses conversations avec Napoléon.

(1) Vol. I, PP. 245, 246.

De ces conversations ci-après, quelques-unes ont été plus ou moins développées en des ouvrages déjà publiés. C'est ainsi que celle qui eut lieu le 18 août 1816 entre Napoléon, Sir Hudson Lowe et l'Amiral, a été racontée par Napoléon et répétée par Las-Cases et O'Meara; et que le rapport de Sir Hudson, dont l'exactitude a été confirmée à l'époque par l'amiral, a été publié par Forsyth.

Une lettre de l'amiral, relatant l'entretien du 7 mars 1817, se trouve dans le même ouvrage (2). O'Meara a donné, recueillie de la bouche même de Napoléon, une partie de ce qui s'était passé aux entrevues des 4 juillet et 16 août 1816, comme de celle du 19 juillet 1817, par lettres des 31 décembre 1816 et 4 juillet 1817, le baron Stürmer cite quelques réflexions de Napoléon, mais il ajoute que Sir Pulteney ne s'est pas trouvé libre de s'exprimer en toute franchise. Plusieurs de ces écrivains font mention d'autres entrevues, mais sans rien rapporter, ou fort peu de chose, des propos qui y furent tenus. Mrs. Abell, dans le deuxième appendice de ses Recollections, narre très brièvement certains souvenirs de l'Amiral, ayant trait à Napoléon, amassés au cours de la conversation. De nombreuses opinions, à lui attribuées, rappelées en ce "journal" sont déjà connues; car, ainsi que le démontrent ces feuilles, celui-ci était enclin à répéter les pensées qui frappaient vivement son esprit. Mais, dans les réminiscences de l'ex-empereur sur sa propre vie, dans ses commentaires sur la conduite et le caractère d'autres personnages, la part d'inédit qui s'y rencontre est, je crois, suffisante, pour que ces causeries ne soient point dénuées d'intérêt, en dépit de tout ce qui a été publié. L'ensemble du récit est si court qu'il paraît inutile d'attirer l'attention sur les passages particuliers.

(2) Vol. Il, P. 123.

Le tableau que présente le "Journal" de la vie de Napoléon à Sainte-Hélène et des personnalités qui y furent en contact avec lui, n'offre pas grande nouveauté. Mais l'esquisse, si mince soit-elle, a du moins l'avantage d'avoir été dessinée sur place et de la main de ceux qui avaient d'exceptionnelles occasions d'observer. Ces pages démontrent -fait déjà connu -que les relations de Napoléon avec les Malcolm étaient sympathiques et cordiales: relations qui semblent les seules de ce genre parmi la communauté officielle anglaise.

On ne trouve rien en ces souvenirs qui puisse donner créance aux charges graves qui pesèrent autrefois sur Sir Hudson Lowe et qui ont été, depuis longtemps, réfutées. Si d'ailleurs une dénégation de ces accusations était nécessaire, c'est ici qu'on l'aurait trouvée. Mais le "journal" fait ressortir avec un relief assez profond les côtés les moins séduisants du caractère de Sir Hudson et les défauts de sa ligne de conduite. Il est certain que Sir Pulteney Malcolm qualifie Sir Hudson Lowe de "personnage difficile à vivre", et qu'avant qu'ils se séparassent définitivement, les rapports des deux hommes s'étaient extrêmement tendus. Ceci, du reste, déjà exposé par Forsyth et par le baron Stürmer. Les causes spécifiques du différend ont, de longue date, cessé d'intéresser, mais il peut être bon, à ce sujet, de dire quelques mots sur certain point. Le "Journal" indique que, particulièrement pendant la période que comprend sa rédaction, Sir Hudson Lowe désapprouvait les visites amicales de l'amiral à Napoléon -fait qui de même, a été clairement établi par Forsyth et le baron Stürmer. Le sentiment de Sir Hudson, à cet égard, datait en partie de sa dernière entrevue avec Napoléon (18 août 1816), dont l'amiral fut témoin, et dans laquelle Napoléon se servit du langage le plus immodéré envers le Gouverneur. La correspondance, ci-après publiée, entre ce dernier et l'amiral, en septembre de cette même année, fait voir que, bien que Sir Hudson se fût à ce moment départi de son opinion, il était mécontent de la visite que l'amiral rendit à Napoléon avant de s'embarquer pour le Cap, par le motif qu'elle semblait passer condamnation sur la violence de parole dont il avait usé envers le Gouverneur. Et dans sa lettre à Lord Bathurst du 13 mai 1817 (Forsyth (1) Sir Hudson insiste encore sur ce même point.
On trouvera dans Forsyth (2), et pleinement confirmée par le baron Stürmer, aux dates du 4 juillet et du 31 octobre 1817, une autre cause encore du mécontentement de Sir Hudson au sujet de ces entrevues. Sir Hudson semble avoir pensé, et le baron Stürmer avec lui, que Napoléon se jouait de l'amiral, et que son affabilité envers ce dernier n'était que pour accentuer son attitude hostile envers le Gouverneur. On découvrira difficilement dans le récit intégral ici donné de ces entrevues, matière à autoriser ce soupçon.

(1) Vol. II, p. 382.
(2) Vol. II, pp. 166, 167.


"Après Gourgaud c'est Malcolm qui donne l'impression
la plus vraie de ce qui s'est passé à Sainte-Hélène". Lord ROSEBERY.


JOURNAL DE LADY MALCOLM A SAINTE-HELENE


Sir Georges Cockburn n'ayant pas dessein de prendre congé de Bonaparte, ne pouvait introduire auprès de lui l'amiral Malcolm. Il lui suffira donc -Bonaparte ayant pris en haine Hudson Lowe -de solIiciter lui-même une audience, s'il souhaitait être bien accueilli. Mais l'amiral jugea que le procédé manquerait de correction et il pria le gouverneur de le présenter. Celui-ci, en conséquence, écrivit au général Bertrand pour lui faire part de son intention de venir le jour suivant. Il lui fit répondre que "l'Empereur" les verrait avec plaisir.

Bonaparte conserve obstinément ce titre et comme il ne peut souffrir qu'on l'appelle "général", sir Hudson, par civilité, évite autant que possible de le nommer.

20 Juin.
L'Amiral a accompagné sir Hudson à Longwood aujourd'hui à deux heures. Bonaparte les a reçus avec une extrême politesse. II parla à l'amiral de son voyage, lui demanda s'il ne croyait pas que le Newcastle fût un bâtiment de même sorte que l'Egyptienne construit par lui et s'il le jugeait un beau bateau ? dit que ses officiers estimaient que l' Egyptienne coûtait autant qu'un vaisseau de ligne et ne rendait pas, à beaucoup près, les mêmes services. L'amiral opina en ce sens. Puis ils s'entretinrent de divers amiraux anglais. A sir Hudson, aussi, il s'adressa avec cordialité, lequel se déclara lui-même satisfait de l'entrevue, espérant qu'elle les amènerait à une entente meilleure. Lors de la dernière rencontre, la conversation avait été pleine d'âpreté.

L'amiral demanda l'autorisation de présenter quelques-uns de ses officiers, parmi lesquels les capitaines Meynell, du Newcastle ; Cochrane, de l'Oronte; Mr. Irwing, son secrétaire, et M. Wright, son chef de pavillon. En entendant nommer ce dernier, on remarqua qu'il le regardait avec plus d'attention qu'aucun des autres, se fit répéter son nom, demanda une seconde fois qui il était ? Sir Hudson présenta ensuite le colonel Wynyard. Bonaparte voulut savoir en quelle affaire il avait été blessé ?

-A Sainte-Maure, répondit le colonel.

Sur quoi il dit qu'une si mince occasion n'en valait guère la peine. Il s'informa de la santé de Mrs Wynyard, plaisantant le colonel qui, disait-il, la confinait au logis. (Mrs. Wynyard, souffrante, avait été retenue chez elle depuis son arrivée) .(1)
Ces messieurs demeurèrent près d'une demi-heure auprès de Bonaparte. L 'amiral le dépeignit plus grand, et avec moins d'embonpoint qu'il ne s'y attendait d'après les portraits qu'il en avait vus, lui trouvait une expression de physionomie italienne qu'il imaginait, selon l'humeur, d'une extrême mobilité. Les manières étaient simples et aimables. Avant de se séparer, et en présence de l'amiral, sir Hudson avisa le comte Bertrand de l'arrivée -conformément au traité de Paris -des commissaires autrichien, russe et français, désireux d'être introduits à Longwood.

Le comte Bertrand lui demanda s'ils étaient en possession de quelque lettre ou message pour l'Empereur !

-Aucun, répondit-il ; leurs fonctions à .Sainte-Hélène consistent uniquement à s'assurer de la présence du général Bonaparte.

Bertrand répliqua qu'il en informerait l'Empereur et enverrait une réponse, laquelle, cependant, ne parvint point avant le 23 Août, lorsque, par ordre de Bonaparte, Montholon en écrivit à Sir Hudson (2).

(1) Le colonel Wynyard était secrétaire militaire. Les îles Ioniennes, qui avaient été constituées en république par le traité d'Amiens (1802) étaient occupées en 1804 par la Russie et cédées à la France à Tilsit en 1807. Dans l'automne de 1809, les forces anglaises commandées par le général Oswald, capturaient certaines de ces îles, Sainte-Maure restait entre les mains des Français. En mars 1810, le général Oswald débarquait à Sainte-Maure et prenait d'assaut les principaux retranchements. La capitulation suivit quelques jours après.

(2) Cette lettre se trouve insérée dans le "Journal" ; mais elle a été si souvent imprimée et est tellement connue que l'on a cru bien faire en la supprimant ici. Ce qui motiva la rédaction de cette lettre fut la communication faite à Napoléon de la Convention du 2 août 1815. A l'arrivée des commissaires, Napoléon y protestait contre la la Convention, refusait de se reconnaître prisonnier, même de l'Angleterre, et des alliés moins encore. Il rappelait les obligations dont lui étaient redevables les empereurs d'Autriche, de Russie et le roi de Prusse. Il protestait encore contre sa relégation à Sainte-Hélène, contre la dénégation de son titre d'empereur et l'appellation de "général" qui lui était donnée; contre la teneur des "Acts" du Parlement britannique ; contre les restrictions mises à sa correspondance, ses rapports avec les insulaires et, en général, contre la manière dont Sir Hudson exerçait son autorité.

25 Juin.
Visite de l'amiral à Longwood, accompagné de Lady Malcolm.

Partis à cheval de Plantation-House, ils ont gagné Hut's Gate, résidence du général Bertrand où ils rencontrèrent la voiture de Bonaparte attendant Lady Malcolm qui accompagnait Mme Bertrand à Longwood. L'amiral suivait à cheval avec le comte Bertrand. La voiture -vieille barouche appartenant au colonel Wilkes- partit au galop, conduite par deux anciens postillons de Bonaparte. Près de la porte, l'attelage prit peur, et c'est à grand'peine qu'ils purent éviter la chute de la voiture dans un ravin profond qu'on appelle le Bol à punch du diable.
Mme Bertrand est une élégante et charmante femme. Elle parla à lady Malcolm de la tristesse de leur situation, si différente de celle qui, jadis, avait fait de leur maison l'intérieur le plus gai de tout Paris.
-Quel contraste avec cette effrayante solitude! dit-elle.
Et elle ajouta qu'en octobre ils espéraient se rendre en Angleterre... que les mois écoulés à Sainte-Hélène lui semblaient longs comme des années.

Puis, comme lady Malcolm manifestait une sorte d'angoisse à la pensée de se rencontrer avec celui dont les actions, depuis vingt années, avaient rempli l'Europe, Mme Bertrand lui dit qu'elle ne devait point s'effrayer, car l'Empereur était "si bon!... tellement bon!"

La chronique rapporte, cependant, que telle n'avait point toujours été son opinion. Que, mécontent de ses relations fréquentes avec les Anglais, Bonaparte lui interdit de se présenter à Longwood sans une permission spéciale. Et ce fut par son mari, en sa qualité de maréchal au Palais, qu'il en fit rédiger l'ordre. La prohibition fut Ievée le dimanche de Pâques. Quoi qu'il en soit, jamais ni le comte Bertrand, ni eIle-même ne mentionnaient le nom de Bonaparte qu'avec respect et considération.

Bertrand est d'humeur mélancolique, mais bon mari et bon père. S'il n'avait pas autorisé le duc de Fitz-ames (1) à donner son adhésion à Louis (2), sa conduite n'eût prêté à aucun reproche. Il ne donne pas l'impression d'un homme doué de grandes capacités.

(1) Pair de France sous Restauration.
(2) Louis XVIII.


Introduits tous deux, dès leur arrivée, dans une pièce adjacente, Lady Malcolm y fut présentée aux comtes Montholon et Las-Cases, puis au générai Gourgaud. La porte voisine était ouverte. Le comte Bertrand les pria tous d'entrer. Bonaparte trouva quelques mots pour chacun; s'adressant ensuite à Lady Malcolm, lui dit qu'il l'avait sue malade à bord: "Etait-ce son premier voyage ?..." Comment y passait-elle le temps?... Brodait-elle?..."

Bonaparte parle avec abondance et rapidité; et comme lady Malcolm n'est qu'une médiocre écolière française, elle ne comprenait pas toutes ses paroles. Cependant, elles n'étaient point perdues pour elle, expliquées qu'elles lui furent par Mme Bertrand et le comte Las Cases. Il s'assit sur le sofa et invita lady Malcolm à prendre place auprès de lui; mais s'apercevant que l'amiral avait disposé une chaise pour Mme Bertrand, il engagea chacun à s'asseoir. Puis, avec l'amiral, il se remit à parler de divers amiraux anglais, notamment de Saint-Vincent, demanda son âge, s'il n'avait jamais eu la goutte? si ce n'était pas là une maladie fréquente chez les officiers de marine? Il dit à lady Malcolm qu'il connaissait lord Keith pour l'un de ses parents, s'enquit de sa santé, de son âge... demanda à l'amiral quelles étaient les nouvelles au moment ou nous quittions l'Europe? L'amiral répondit qu'il était question de la réduction des armées lors de la confirmation de la paix et, en Angleterre, de l'abrogation de l' incometax (1). Bonaparte dit que, pour lui, la preuve que cet impôt était utile et productif, c'est que chacun s' en plaignait; ce qui démontrait que chacun le payait. L'amiral se déclara tout à fait de son avis, et l'un des rares admirateurs de cette mesure impopulaire -ajoutant qu'il nous faudrait y recourir à nouveau.

Bonaparte, ensuite, le visage quelque peu ironique, exprima sa surprise qu'il se rencontrât encore des esclaves en une île qui appartenait depuis si longtemps à l'Angleterre et à une compagnie aussi riche (2) ; ce à quoi nous ne trouvâmes rien à répondre nous rendant compte que le fait était peu honorable.
Il demanda à lady Malcolm si Sainte-élène lui plaisait?

-Etant écossaise, j'admire les montagnes.

(1) Impôt sur le revenu.
(2) Sainte-Hélène, jusqu'en 1883, fit partie des territoires de la Compagnie des Indes Orientales.

-Si vous êtes écossaise, vous devez connaître les poèmes d'Ossian? Elle acquiesça, mais, comme lui-même, ne les connaissait que par les traductions.
Il dit qu'il les trouvait infiniment beaux: Durthula, en particulier ; voulut savoir si la controverse qui s'était élevée au sujet de leur authenticité se trouvait résolue, et s'ils étaient bien réellement l'oeuvre de Macpherson?

Il rit de la vivacité avec laquelle elle s'écria qu'il eût fallu pour cela un talent que Macpherson ne possédait pas.

Elle ajouta que la Société écossaise avait fait, à cet égard, toutes les recherches possibles et donné, sans aucun doute, la preuve de cette authenticité; que quelques courts poèmes d'une grande beauté, traduits du gaëlic, avaient paru, qui ne faisaient point partie de la collection Macpherson.

Elle lui demanda s'il avait lu ces poésies dans une traduction française?
Il dit qu'il en existait deux; qu'il connaissait l'une et l'autre ; sans valeur aucune, mais que l'italienne était excellente et fort belle.

-L'oeuvre est plus admirée encore sur le continent qu'en Angleterre, reprit lady Malcolm... Ce qui le fit s'exclamer avec énergie :
-C'est moi qui l'ai mise à la mode. Je fus même accusé d'avoir l'esprit hanté de nuages ossianiques.

Lady Malcolm loua son goût et comme il disait en riant :

-Mais Fingal était irlandais...
-Voici, pour lady Malcolm, répliqua l'amiral, une affirmation plus déconcertante encore que celle qui prête à Macpherson ses poèmes d'Ossian.

Ceci, de plus belle, divertit Bonaparte qui demanda à lady Malcolm quelle partie de l'Ecosse elle avait habitée?

-Les îles occidentales, dit-elle, et Lochaber, où se retrouve quantité de lieux portant les noms cités dans Ossian.

Il fait cette remarque que nombre d'entre ceux-ci ressemblaient à des mots italiens, tels que Malvina, Comaha, Hidula et divers autres encore.

Puis il demanda si elle chassait: question qu'il posait souvent aux dames anglaises.

Après l'avoir interrogée encore sur une infinité d'autres sujets, il salua et prit congé.

Ici se place un portrait tel qu'il s'est fixé dans l' imagination de lady Malcolm: cheveux d'un noir-brun, clairsemés sur le front ; coupés ras mais assez épais, sur le cou, et plutôt d'aspect négligé. Des yeux bleus ou gris-clair, un front large, le nez fort, la lèvre supérieure courte, de belles dents, blanches, petites, régulières, qu'il découvrait rarement. Le menton arrondi, le bas de la figure très plein, le teint pâle et le cou particulièrement ramassé. De visage, d'ailleurs, bien proportionné mais qui s'est trop empâté. La main petite et grasse, aux doigts effilés, aux ongles admirablement formés. La jambe et le pied bien faits. Il était vêtu d'un habit de chasse (1) vieux et usé, boutonné jusqu'au cou, avec col et parements de velours vert, des boutons d'argent gravés chacun d'une figurine représentant un animal différent. On y voyait briller l'étoile de la Légion d'Honneur. Culotte et gilet blancs, bas de soie blancs et souliers ornés de boucles ovales en or.

Lady Malcolm fut frappée de la bienveillance de son expression, si opposée à la rudesse qu'elle s'attendait à lire en cette physionomie qui ne lui révélait pas la trace de ses facultés puissantes, mais plutôt, un sentiment de bonté. Elle put s'apercevoir, lors de leur seconde entrevue, du changement qui, selon l'humeur, s'opérait en ce visage. L'amiral reconnaissait que ses manières étaient aimables, mais sans leur concéder le moindre charme.

De bonne heure il prend son café; à onze heures, son déjeuner à la fourchette (2) ; passe ses matinées à la composition de l'histoire qu'il dicte, tout en se promenant autour de sa chambre. Entre deux et trois heures il fait sa toilette, reçoit des visites ou sort pour prendre de l'exercice. Au début de son séjour dans l'île, il se plaisait à monter à cheval, mais s'en est abstenu depuis notre arrivée. Il se promène maintenant, à pied ou en voiture.

(1) En français dans le texte. (2) En français dans le texte.

A huit heures, il dîne, fait la lecture après son repas, et se couche à onze heures. Par une ancienne habitude, contractée pendant les guerres, -il se levait alors dans la nuit pour recevoir les rapports de ses avant-postes - il quitte son lit, souvent, après un court sommeil et se met à lire pendant une ou deux heures; ce qui a fait courir le bruit qu'il était dans l'impossibilité de dormir, qu'il allait et venait toute la nuit. Le général Bertrand nous dit qu'à Paris, il s'occupait aussi d'affaires après son premier sommeil.

4 juillet.

L'amiral, par l'intermédiaire du général Bertrand, a demandé à Bonaparte l'autorisation de lui présenter ses officiers. L'audience était fixée pour aujourd'hui.

L'amiral, introduit le premier, tint avec lui une conversation de deux heures. Après les compliments d'usage, il se mit à parler des événements maritimes de la guerre :

A Trafalgar. Il dit avoir entendu critiquer le mode d'attaque de lord Nelson.

-Pas par des juges compétents, répliqua l'amiral, car il était impossible de former aucun plan régulier pour la conduite des opérations navales, surtout aussi près du rivage, et par vents variables. Si lord Nelson se fût rencontré en pleine mer avec une flotte française égale à la sienne, son système eût été différent. Mais, étant données les circonstances, rien ne pouvait prévaloir sur celui qui lui fit amener au combat les flottes combinées. Il ajouta qu'il considérait lord Nelson comme le marin le plus éminent qui se soit jusqu'ici rencontré.

Bonaparte acquiesçant à cette opinion, dit que les Français, en maintes occasions, vaillants défenseurs de l'honneur de leur pavillon, s'étaient peu distingués sur mer; qu'ils avaient leur tactique (1) ; les Prussiens, de même, sur terre; mais c'était celle de Potsdam... aussi les avait-ils battus à Iéna avec une incroyable facilité.

(1) En français dans le texte.

Les Rades basques. Bonaparte estimait que son amiral n'avait pas pris les dispositions nécessaires pour résister à l'attaque de nos brûlots, et que nous-mêmes, d'ailleurs -l'amiral le reconnut - eussions pu agir avec plus d'énergie (1).

La flotte de Toulon. Bonaparte dit qu'il avait donné des ordres pour qu'elle tînt constamment la mer, et toujours en présence des Anglais, mais sans risquer aucune action (2). Que, tout d'abord, par leur maladresse, les hommes des équipages lui coûtèrent force argent dépensé en réparations, mais qu'ils acquirent à la fin assez d'expérience pour que les accidents devinssent rares. Qu'il avait appelé au Commandement l'amiral Lallemand, parce qu'il le tenait pour un rude compagnon qui saurait les contraindre tous à remplir leur devoir et les maintenir à leur bord. Que c'est à peine, si en l'espace de trois années, ils obtinrent permission de descendre à terre. Cette circonstance était connue de l'amiral Malcolm.

L' Invasion (3) -Suivant le plan de Bonaparte, sa flotte eût pris la mer en gouvernant vers les Indes Ocidentales. Les Anglais eussent suivi. Revenant alors sur ses pas, et gagnant la Manche, il conquérait pour un temps, la supériorité sur mer. Puis, sous la protection de sa marine, il débarquait son armée. Ses canonnières n'étaient que pour donner le change. L'amiral fit ressortir les immenses difficultés [de l'entreprise]. Bonaparte reconnut l'imminence du danger, mais que l' objet valait la peine de le risquer.

(1) La brillante attaque que tenta lord Cochrane avec ses brûlots contre la flotte trançaise dans les rades basques, prend place à la date du 11 avril 1800. La majeure partie des résultats en fut perdue par le manque de vigueur avec laquelle l'action fut poursuivie par la flotte anglaise. On lira dans l'histoire du temps le récit des controverses irritées auxquelles ces événements donnèrent lieu, comme celui de la réunion des cours martiales qui s'ensuivirent.

(2) Le lecteur anglais trouvant ici mentionnée la flotte de Toulon, se reportera, naturellement, aux Journées devant Trafalgar. Mais Napoléon semble, ici, se référer à une période ultérieure, pendant et après 1808, alors que l'amiral Lallemand, en qualité de contre-amiral, servait dans la flotte de Toulon, avec l'Amiral Ganteaume comme commandant en chef.

(3) Projet de descente en Angleterre par Napoléon.

La bataille de Waterloo. -Wellington, dit Bonaparte, eût dû opérer sa retraite et ne point courir l'aventure d'une bataille; car s'il l'eût perdue, je me trouvais solidement établi en France; tandis qu'obligé de poursuivre les Anglais et les Prussiens, j'étais battu, à la fin, par la jonction des armées alliées. Wellington s'est trop exposé, car, selon les règles de la guerre, je devais remporter la victoire. J'avais compté que le général Grouchy tiendrait les Prussiens en échec -et c'est ce qu'il devait faire -jusqu'à ce que j'en eusse terminé avec les Anglais.

-Vous savez, reprit l'amiral, que la retraite est chose dangereuse quand l'appréciation des forces respectives des armées constitue le grand point douteux. Lord Wellington pouvait appréhender que les Belges se joignissent à vous, s'il vous permettait de traverser la frontière. Il avait, sans doute, calculé qu'il serait rejoint par les Prussiens, et le résultat a démontré la sûreté de son jugement.

-Deux causes, réplique Bonaparte, ont motivé la perte de la bataille: la faute de Grouchy qui ne sut pas contenir les Prussiens et la grande charge de ma cavalerie, héroïquement exécutée, mais une demi-heure trop tôt.

L'amiral lui demanda pourquoi il n'avait point essayé d'entrer en Belgique en attaquant la droite des Anglais et en les coupant de la mer?

-Parce que j'avais à prendre en considération le caractère des deux généraux: l'un, un parfait hussard, Blücher, l'autre, officier méthodique qui ne mettrait point inconsidérément son armée en branle et démunie de ses approvisionnements. Si j'avais tout d'abord attaqué les Anglais, les Prussiens fussent tombés sur moi à bride abattue; et, comme tout dépendait du premier choc, je crus mieux faire en commençant par les Prussiens, avec cette pensée que les Anglais arriveraient un peu plus tard, et d'autant que leur cavalerie se trouvait à une certaine distance du point d'attaque.

Il ajouta que toutes ses troupes s'étaient bien battues; quelques rares officiers ayant trahi (1), mais pas un seul soldat.

L' amiral répartit que nous avions rendu pleine justice à leur valeur , et surtout aux cuirassiers.

-Si j'avais gagné la bataille, reprit Bonaparte, il se serait produit, en Angleterre, un changement de ministres qui eussent conclu la paix avec moi.

(1) Tel le général Bourmont qui trahit ouvertement.

-Je ne le pense pas, dit l'amiral, car quels que soient les hommes d'un ministère, généralement leurs actes sont les mêmes. Il ne faut point les juger d'après les invectives lancées Iorsqu'ils sont dans
l'opposition.

-Je sais cela; car je me souviens de cette histoire qui m'a été contée d'un chef d'opposition prononçant un discours violent à la veille d'un changement de ministère et qui fut interpellé par le ministre clamant:
"Prenez garde à ce que vous dites: Demain, vous pourrez être de la majorité".

Il donna son approbation au mode de la Constitution de la pairie, en Angleterre, composée selon lui, d'un groupe d'hommes supérieurs à l'ensemble de la vieille noblesse française.

Les Bourbons. -Bonaparte dit qu'ils n'arriveraient point à assurer la tranquillité de la France. Et comme l'amiral lui demandait à quelle ligne de conduite, selon lui, ils eussent dû l'attacher pour établir leur
pouvoir :

-Dès son retour, le roi eût dû s'adresser au peuple français en ces termes: "Vous avez traversé une grande révolution durant laquelle des atrocités sans nombre ont été commises. Mais la Nation a accompli des choses immenses. Vous avez élu un empereur qui a travaillé à la grandeur de la France et ajouté à sa gloire. Les circonstances vous ont amenés à me proposer la couronne. Je l'accepte dans Ies conditions où vous me l'offrez. Mais des changements se sont produits qui ne rendent désirable, ni possible le retour au régime antérieur, alors que régnait ma famille. Pour ces motifs, j'ai pensé que, de même que vous aviez jugé nécessaire la création d'une quatrième dynastie, je devais, moi, me considérer comme le fondateur de la cinquième". S'il eût ainsi fait, ma vie se terminait à l'île d'Elbe ou autre lieu d'exil... En France I'opinion qui mène tout, regarde les Bourbons comme les têtes du vieux système féodal; et, pour des siècles, les familles qui ont perdu leurs terres et leurs privilèges poursuivront de leur haine ceux qui les possèdent. N'en est-il point ainsi en Irlande, aujourd'hui?...

Puisque les Bourbons ne conçoivent la monarchie que selon le mode ancien, mieux eût valu, pour la France, qu'ils consentissent du même coup à la restitution de tous les biens; car, en I'état actuel des choses, ils sont assis sur un volcan éteint et personne n'est content... J'ai écrit sur le sujet, continua-t-il, je vous ferai voir cela un de ces jours... Henry IV est, incontestablement, le plus grand de ceux qui ont occupé le trône de France. Après avoir conquis les armées de la Ligue, les avoir mises à ses pieds, il ne régna que du jour où sa conversion lui gagna le coeur du peuple. Et même, alors, y perdit-il la vie, de la main d'un scélérat qui suspectait sa sincérité.

L'amiral répliqua que cette idée d'une cinquième dynastie était nouvelle pour lui; qu'elle eût pu être féconde, mais qu'il était trop tard. aujourd'hui.

Bonaparte ayant affirmé qu'à son retour de l'île d'Elbe, toute la France était avec lui, l'amiral n'en convint qu'en ce qui concerne l'élément militaire, mais non pour le civil qui considérait la rentrée des Bourbons comme un gage de paix, alors qu'il était, lui, réputé ami de la guerre.

Il sourit, et dit que les Anglais ne l'eussent point combattu, car il offrait toutes concessions, et que tout dépendait de l'Angleterre.

L'Amiral demanda pourquoi il n'avait point accepté les conditions proposées à Châtillon (1)

Sa réponse fut singulière :

-Il est de certaines opinions fondées sur les circonstances que n'abandonnent point les hommes qui jouent un rôle comme le mien. C'est pour cette raison que je n'ai pas voulu céder la Belgique, tandis que je l'aurais pu faire auparavant. Nous avons, mon beau-père et moi, échangé une correspondance à ce sujet.

L'amiral ne se rendit pas compte de ce qu'il avait voulu dire.

Bonaparte pensait qu'il était de mauvaise politique d'imposer des contributions à la France. Que mieux eût valu s'emparer tout de suite d'une partie du territoire. Qu'au premier moment, l'impression, sans doute, eût été violente, mais se serait dissipée. Que la France n'est pas, actuellement, en mesure de payer ce qui est exigé d'elle, le commerce ne donnant, jusqu'à présent, aucun revenu; et que l'Europe
se trouvait en état de grande instabilité... "La Prusse, ajoutait-il, souhaite une constitution, l'Italie de même".

(1) En février 1814.

-A quel moment, lui demanda l'amiral, estimez-vous que l'Angleterre eût trouvé avantage à conclure la paix avec vous?

-Quand lord lauderdale était à Paris. Si Mr. Fox eût vécu, c'eût été chose faite (1).

-Sa mort, reprit l'amiral, changea-t-elle quelque chose aux conditions proposées ?

-Non, mais des circonstances se sont présentées qu'il eût considérées d'un point de vue différent de celui de ses successeurs.

(1) Bonaparte demanda les nouvelles. L'amiral dit que la prorogation des Chambres et une insurrection à Grenoble étaient les seuls événements
(1) M. Fox était ministre des Affaires étrangères dans le ministère de lord Grenville qui prit le pouvoir en février 1806. Des négociations en faveur de la paix furent entamées, d'abord irrégulièrement, puis ensuite dans les formes. Au mois d'août, lord Lauderdale venait représenter l'Angleterre à Paris, conjointement avec lord Yarmouth. Quelques jours après que Napoléon eût quitté Paris pour entreprendre la campagne d'Iéna, les négociations étaient rompues. Fox était mort le 12 septembre.


L'amiral lui fit observer qu'il s'en était allé faire la guerre aux Prussiens, abandonnant lord lauderdale à Paris, il répondit en riant qu'il n'avait pas eu de temps à perdre.

Durant cet entretien, Bonaparte se montra d'humeur charmante, riant fréquemment à haute voix. Tous deux se tenaient appuyés à la fenêtre. L'amiral, à plusieurs reprises, exprimant des opinions qui différaient des siennes, remarqua que lorsque celles-ci lui déplaisaient, ou s'il n'y trouvait point de réponse immédiate, il faisait dévier la conversation. Les officiers restés dans la pièce voisine, causaient avec sa suite: notamment avec le comte las-Cases qui, entendant rire Bonaparte; dit que "I'Empereur se trouvait en bien heureuse disposition pour s'abandonner à une gaieté si franche".

Quand ils furent admis à la présentation, Bonaparte salua chacun d'eux, remarqua qu'ils étaient tous de jeunes gens, demanda si quelques-uns avaient été blessés? Sur cette réponse que le lieutenant l'avait été à Copenhague :

-Cela a été chaud, pour vous, là-bas, tant que cela a duré ! dit-il. Il posa quelques questions encore et prit congé.

25 Juillet.

L'amiral est venu à Longwood, apportant quelques journaux français arrivés par le Griffin.

Bonaparte demanda les nouvelles. L'amiral dit que la prorogation des Chambres et une insurrection à Grenoble étaient les seuls événements qu'il eût remarqués. Que l'une des causes de cette prorogation, était disait-on, la crainte que les Chambres ne voulussent point consentir au clergé la garantie de 46 millions de livres.

Bonaparte jugeait impossible le prélèvement d'une semblable somme. Que les Français n'étaient pas un peuple religieux, et qu'il avait, lui-même, sur ce point, rencontré d'immenses difficultés à en obtenir douze. "Quant à ces sortes d'émeutes, aussi insignifiantes, elles ne peuvent que fortifier un gouvernement chancelant". Il ajouta :

-Les Français sont trop légers et trop vifs (1) pour mener à bien une conspiration. Mais quelque beau matin (2) sur une parole, peut-être, lancée à propos d'un sujet quelconque, spontanément ils se lèveront, le mouvement se produira... Ils se laissent toujours entraîner par l'impulsion du moment.

Puis, ainsi qu'il l'avait fait, déjà :

-Les Bourbons sont assis sur un volcan, répéta-t-il.

Il se mit alors à parler de ses griefs, s'emportant contre l'attitude de sir Hudson. L'amiral pensait que cette antipathie était née de l'idée dont Bonaparte s'était flatté: que le Gouverneur avait reçu des instructions qui devaient modifier la ligne de conduite jusqu'alors observée auprès de lui par sir George Cockburn et que, s'apercevant qu'il n'en était rien, sir Hudson lui apparut sous un jour défavorable: impression que Ies manières personnelles de ce dernier n'étaient point faites pour effacer.

-Il n'a pas le caractère d'un Anglais... C'est un soldat prussien!... un habile!... un rusé! ...Il écrit bien: ses rapports au gouvernement seront solidement établis... Tels étaient quelques-uns de ses jugements lorsqu'il parlait de lui.

-Je me sens plus irrité d'être sous la surveillance d'un tel homme, ajoutait-il, que je ne le suis de ma relégation en ce misérable lieu. Ses façons me sont tellement insupportables que, viendrait-il m'annoncer ma liberté reconquise et la présence, ici, d'une frégate prête à me ramener en France, je n'en éprouverais aucune joie.

(1) En français dans le texte. (2) En français dans le texte.

L'amiral s'appliqua à le persuader qu'il ne péchait que par la forme; qu'il savait sir Hudson très désireux de faire tout le possible pour lui rendre la vie plus douce. Bonaparte convint que la forme plus que le fond motivait souvent son humeur. II cita en exemple maints actes accomplis dans une intention de politesse que la façon dont ils se présentaient empêchait d'être appréciés comme tels.

-Bref, il m'est désagréable. Appelez cela de I'enfantillage (1), ou comme il vous plaira: c'est ainsi.

Il ajouta que, de sir G. Cockburn, aussi, il avait eu sujet d'être mécontent, mais uniquement sur des points importants.

-Il ne me tracassait point pour des bagatelles... Je m'en aperçois moins, d'ailleurs, que mon entourage qui en souffre.

Il mentionna telles circonstances où la permission lui avait été refusée de faire achat de certaines babioles; dit qu'il pensait que Ie droit lui aurait été laissé de parcourir l'île à cheval jusque dans la montagne.

L'amiral répondit qu'il en était ainsi, mais avec l'obligation d'être accompagné par un officier anglais.

-C'est bien ce dont je me plains! Je refuse de me soumettre à la volonté de cet officier qui peut, à son gré, ralentir ou presser la marche de mon cheval, me contraindre de rentrer à son heure...

Il se plaignit aussi que toute sa correspondance, même de simple politesse, dut être remise ouverte au Gouverneur. L'amiral répliqua qu'il croyait savoir que lorsque l'un ou I'autre de sa suite était autorisé à adresser aux habitants quelque billet, il usait mal de cette faveur. Bonaparte dit qu'il eût été traité avec plus d'égards si la santé du vieux roi lui permettait de gouverner (2) ; que le Régent était dans les mains de ses ministres et n'agissait que par eux; que ceux-ci avaient fait preuve de quelque habileté, mais passaient pour des hommes sans grandes capacités. A quoi l'amiral répliqua qu'il les croyait gens de bon sens, qualité préférable aux talents.

(1) En français dans le texte.

(2) George III, tombé en démence en 1810, son fils, nommé régent, ne régna sous
le nom de George IV qu'après la mort de son père, en 1820 (N. D. L. T.).

Bonaparte lui demanda s'il croyait qu'il dût être à jamais retenu à Sainte-Hélène?

-Oui, répondit l'amiral, l'exhortant à l'acceptation de sa destinée.
-On a vu, dit Bonaparte, des hommes pieds et poings liés en des donjons d'où ils se sont échappés.

-Témoin le baron Trenck.

-Mais, d'ici, un oiseau seul pourrait s'enfuir. Pourquoi ces sentinelles sur le sommet des collines, bien inutiles, si la côte était gardée. Il fait bien voir qu'il n'est pas général, ajouta-t-il, parlant de sir Hudson. Il n'a jamais commandé que des déserteurs corses (1).

(1) Ce sarcasme, si souvent répété par Napoléon, se réfère à ce fait qu'un groupe de réfugiés corses s'était formé en une compagnie sous le nom de Partisans corses placée sous le commandement de Lowe à partir de 1800 jusqu'à la paix d'Amiens où elle fut licenciée ; et que, dans la suite, celui-ci commanda un bataillon similairement composé, et connu sous le nom de Compagnie royale de partisans corses.

L'amiral l'assura du désir du Gouverneur de lui complaire autant que le comportait son devoir, et lui recommanda de faire connaître à sir Hudson ses desiderata.

Bonaparte dit que mieux eût valu pour lui, être confiné en Angleterre: à la Tour, ou tout autre lieu de détention, plutôt qu'à Sainte-Hélène; qu'il eût pris de l'exercice sur la terrasse de sa prison et disposé de tous les ouvrages nécessaires à la rédaction de ses Mémoires.

-Mais pourquoi cette île malsaine? Je croyais ne rien pouvoir imaginer de plus haïssable; il y a pis: son' gouverneur.

L'amiral lui dit que tous les livres qu'il pourrait désirer lui seraient envoyés. Que, quant au choix de cette île, il le croyait dicté par mesure de sûreté, et désir de lui donner la prison d'État la moins pénible qui pût s'offrir. Il en énumère les avantages. Bonaparte se refusa à en admettre aucun, ajoutant qu'il y mourrait avant trois ans.

L'amiral répliqua qu'il espérait qu'il n'en serait rien, puisque, ainsi qu'il n'avait assuré lui-même, un temps plus long lui était nécessaire pour achever son histoire.

Il sourit; puis se mit à parler des Commissaires; dit qu'il ne les recevrait point s'ils se présentaient à titre officiel :-Ce serait me reconnaître prisonnier de leurs maîtres.

Il se répandit alors en invectives contre les deux empereurs dont il avait entre les mains, disait-il , des lettres assez nombreuses pour constituer des volumes que le monde pourrait juger un de ces jours.

-Que dirais-je au commissaire autrichien, envoyé de mon beau-père sans une bonne parole, sans me faire connaître, si mon fils -son petit-fils est encore en vie; de cet homme qui me pressait d'épouser sa fille et que, par deux fois, j'ai rétabli sur son trône? Que dirais-je au russe, dont le souverain fut à mes pieds et m'appelait son meilleur ami? Quant au français, je suis moins embarrassé, Louis ne me doit rien. D'ailleurs, que me sert-il de les voir? Que viennent-ils faire ici?

L'amiral dit qu'il pensait qu'ils eussent tout aussi bien fait l'affaire de notre gouvernement en demeurant chez eux; mais que la convention de Paris leur donnant toute liberté, l'Angleterre n'avait rien à objecter.

Bonaparte dit que l'Angleterre avait fait acte de bonne politique en réunissant cette Convention, parce qu'elle laissait peser sur les Alliés réunis tout l'odieux du procédé qui consistait à faire de lui un prisonnier, alors qu'il s'était spontanément confié aux Anglais.

Il en revenait toujours aux raisons qu'il avait de se plaindre.

L'amiral maintint sa conviction qu'une entente directe avec sir Hudson y porterait remède, plutôt que l'intervention d'une tierce personne qui, souvent, ne répétait pas avec exactitude les propos tenus.

Bien que Bonaparte parût, en quelque mesure, acquiescer à ces paroles, l'amiral eut le sentiment qu'il était déterminé, aussi longtemps qu'il le pourrait, à revendiquer dans sa propre maison sa qualité d'empereur (1) et qu'il ne lui déplaisait pas d'avoir des griefs à formuler.

(1) Titre que, par ordre, Hudson Lowe était contraint de lui refuser.

Parlant de la condamnation de Bertrand, il dit que c'était causer de l'irritation sans raison, car, suivant les lois françaises, il devait, avant que la sentence pût s'exécuter, passer en jugement une seconde fois; que Bertrand n'avait pas juré obéissance à Louis. L'amiral mentionna sa lettre au duc de Fitz-James: à quoi Bonaparte riposta qu'il avait offert de prêter serment, mais ne l'avait point fait. II dit que les Bourbons qui, à l'origine, n'avaient pas agi avec assez de vigueur, se montraient aujourd'hui beaucoup trop sévères.

Bonaparte accueillait avec bonne grâce tout ce qu'avançait l'amiral qui demeura pendant quatre heures avec lui.

Tous deux, le chapeau sous le bras, allaient,et venaient dans le salon.

Au cours de la conversation, Bonaparte exprima ses regrets de n'avoir vu lady Loudon (1), car s'il eût connu qu'elle fut sur son territoire, il serait allé au devant d'elle. Mais il ne pouvait accepter de dîner à Plantation-House, parce que l'habitation se trouvait en dehors des limites autorisées, il lui eût fallu s'y rendre en manière de prisonnier; en outre, réduit au rang de général, c'est Bertrand qui eût eu le pas sur lui. Ici, dénégation de l'amiral qui affirma que lui seul, naturellement, eût toujours été considéré comme le premier personnage.

(1) De son chef, comtesse de Loudon, femme du premier marquis de Hastings. gouverneur général des Indes de 1813 à 1823. (N. D. L. T.).

Bonaparte dit ensuite qu'il s'étonnait qu'une femme de la condition de lady Loudon ait pu passer devant la porte de Mme Bertrand sa compatriote, dame de haut rang et dans l'infortune -sans lui rendre visite (2). Que lady Lowe, elle non plus, ne lui avait témoigné aucune attention.

(2) Mme Bertrand était la fille du général Arthur Dillon. officier Irlandais, qui servit dans l'armée française, à la fois sous la mornarchie et pendant les guerres de la première période révolutionnaire. Il fut guillotiné en 1794.

L'amiral répondit que la situation en laquelle se trouvait lady Lowe ne lui permettait pas de faire de visites.

-C'est absurde! Quand ma mère était grosse de moi, elle courait à travers toutes les montagnes corses!

On racontait que l'empereur d'Autriche songeait à épouser la princesse de Saxe. Bonaparte, riant, dit qu'il l'avait autrefois détourné de ce projet parce que contraire à la politique française, mais demeurait convaincu que l'empereur ne se tiendrait pas longtemps hors des liens du mariage, car il était épris des femmes, mais d'une telle moralité qu'il n'avait compris l'amour qu'avec la sienne.

Fin de la première partie


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