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INTRODUCTION

lémentine Elphinstone,
l'auteur du présent "Journal", était
la fille de l'honorable William Fullerton, lequel était
le troisième fils de Elphinstone -sixième du nom
-et frère aîné de Lord Keith. Au service
de la Compagnie des Indes Orientales, il en devint Directeur.
Miss Elphinstone, en 1809, épousa le Capitaine Pulteney
Malcolm, de la Marine Royale: elle est morte en 1830.
Son mari, né en 1768, était le troisième
fils de George Malcolm de Burnfoot, près Laugholm (canton
de Dumfries). II appartenait à une nombreuse famille dont
plusieurs membres se distinguèrent au service de l'Etat.
Un frère aîné -Sir James Malcolm, K. C. B.
(1) -fournit une carrière considérable dans la
marine; et la part que prit un frère plus jeune -Sir John
Malcolm- à la consolidation de l'Empire Britannique aux
Indes, est un fait historique. Un autre de ses frères
cadets -Sir Charles Malcolm -devint vice-amiral.
(1) Chevalier
Commandeur du Bain.
Pulteney Malcolm débuta dans la marine en 1778, sur le
bâtiment que commandait son oncle maternel, le baronnet
Sir Thomas Varley , et dans les années qui suivirent,
durant lesquelles, pas à pas, il conquit ses grades, il
servit à peu près sur tous les points du globe.
Il commandait un bâtiment pendant la période la
plus aiguë de la guerre avec la France. Contre-amiral en
1813, il devenait, en 1814, Commandant en troisième de
la flotte engagée dans la guerre anglo-américaine.
A la tête de l'escadre qui coopérait en 1815 avec
l'armée de Wellington pendant la campagne de Waterloo,
il devenait, en 1816, chef de la Station du Cap qui comprenait
l'île de Sainte-Hélène. Il y demeura jusqu'au
mois de juillet 1817. Il passait vice-amiraI en 1821; puis de
1828 à 1831, et de 1833 à 1834, commandait la flotte
de la Méditerranée. Il avait été
nommé Grand-Croix du Bain en 1833. Il mourut en 1838.
Les pages suivantes comprennent la période de son commandement
au Cap, dont tout l'intérêt se concentre sur Sainte-Hélène.
Napoléon s'était embarqué à bord
du Northumberland avec l'amiral Sir James Cockburn à
qui étaient confiés à la fois le commandement
de la navale et la garde de l'ex-empereur. Ils débarquèrent
le 15 octobre 1815.
Le colonel Wilkes était alors gouverneur de l'île
pour le compte de la Compagnie des Indes Orientales dont elle
formait une partie du territoire.
En avril 1816, Sir Hudson Lowe remplaçait le Colonel Wilkes
dans ses fonctions de gouverneur, en même temps qu'il relevait
Sir Georges Cokburn de la garde de Napoléon. Au mois de
juin 1816, Sir Pulteney Malcolm, ayant succédé
à Sir Georges Cockburn dans le commandement naval, arrivait
à Sainte-Hélène avec Lady Malcolm à
bord du Newcastle. A son tour, en juillet 1817, l'amiral
Flampin était promu à cet emploi.
Peut-être est-il nécessaire d'exposer ici quelques
faits destinés à rendre les informations du "Journal"
plus faciles à saisir. Le 2 août 1817, avait eu
lieu à Paris une conférence entre les puissances
alliées -la Grande Bretagne, l'Autriche, la Russie et
la Prusse -qui déclaraient considérer Napoléon
comme prisonnier et en attribuer la garde au gouvernement britannique.
Il y fut décidé que l'Autriche, la Russie et la
Prusse désigneraient des commissaires qui se rendraient
au lieu fixé pour la résidence "lesquels,
sans être chargés de le garder, devraient s'assurer
de sa présence" , et que la France serait également
invitée à s'y faire représenter. En vertu
de cette convention, l'Autriche accrédita le baron Stürmer,
la Russie, le comte Balmain, et la France, le marquis de Montchenu.
Tous trois s'embarquèrent pour Sainte-Hélène,
sur le Newcastle, avec Sir Pulteney Malcolm. Il en résulta
que Napoléon se refusa à les recevoir en leur qualité
d'envoyés officiels. Le Gouverneur, approuvé par
son gouvernement, ne permit entre eux et lui aucun rapport d'ordre
différent et fit le possible pour les empêcher de
communiquer avec les Français, alors que Napoléon
eût évidemment désiré les accueillir
s'ils s'étaient présentés à titre
privé, et que les membres de sa suite étaient impatients
d'entamer avec eux des relations amicales.
Tous les faits relatifs aux Commissaires ont été
copieusement rapportés dans le Napoleon at St-Helena
de Forsyth et le Berichte aus St-Helena, du baron Stürmer.
Le 11 avril 1816, le Parlement faisait passer deux lois ayant
trait à la captivité de Napoléon. La première
autorisait sa détention et laissait à la couronne
le soin de désigner qui serait chargé de sa surveillance,
le lieu de son internement et les restrictions qui lui seraient
imposées. Il demeurait prisonnier de guerre, jusqu'à
ce qu'il en fût autrement ordonné. Le personnage
investi de ces fonctions devait mettre en oeuvre tous moyens
et voies utiles pour prévenir un secours ou une évasion.
La deuxième loi proscrivait toute communication entre
les navires et l'île de Sainte-Hélène.
Le journal ici relaté sous le nom de "Journal
de lady Malcolm" a surtout été appelé
de ce nom parce que c'est ainsi qu'il le fût toujours par
les membres de sa famille. Quelques-unes de ses parties se réfèrent
aux entrevues auxquelles elle-même se trouva présente,
à ses impressions propres sur les personnes et les circonstances.
Dans ces conditions, la rédaction peut avec probabilité
lui en être attribuée. Mais il y est question, le
plus souvent, d'entretiens dont son mari seul -et non elle -fut
témoin. En ce cas, il est clair que le "Journal"
fut écrit sous la dictée de ce dernier. Sir Hudson
Lowe, dans une lettre du 13 mai 1817, adressée à
lord Bathurst et publiée dans Forsyth (1), dit que Sir
Pulteney avait l'habitude de dicter à Lady Malcolm le
récit de ses conversations avec Napoléon. Une lettre,
même, de Sir Pulteney à son frère, le révérend
Gilles Malcolm, datée du 5 juillet 1816, a été
conservée, dans laquelle il raconte l'entrevue du jour
précédent, à peu près dans les mêmes
termes que dans le "Journal" ; et il ajoute: "Je
résumerai ceci dans un ordre meilleur sous forme de journal".
Et la copie la plus ancienne du "Journal" qui existe
encore est de son écriture. En conséquence, il
ne peut subsister aucun doute sur l'authenticité du récit
de ses conversations avec Napoléon.
(1) Vol.
I, PP. 245, 246.
De ces conversations ci-après, quelques-unes ont été
plus ou moins développées en des ouvrages déjà
publiés. C'est ainsi que celle qui eut lieu le 18 août
1816 entre Napoléon, Sir Hudson Lowe et l'Amiral, a été
racontée par Napoléon et répétée
par Las-Cases et O'Meara; et que le rapport de Sir Hudson, dont
l'exactitude a été confirmée à l'époque
par l'amiral, a été publié par Forsyth.
Une lettre de l'amiral, relatant l'entretien du 7 mars 1817,
se trouve dans le même ouvrage (2). O'Meara a donné,
recueillie de la bouche même de Napoléon, une partie
de ce qui s'était passé aux entrevues des 4 juillet
et 16 août 1816, comme de celle du 19 juillet 1817, par
lettres des 31 décembre 1816 et 4 juillet 1817, le baron
Stürmer cite quelques réflexions de Napoléon,
mais il ajoute que Sir Pulteney ne s'est pas trouvé libre
de s'exprimer en toute franchise. Plusieurs de ces écrivains
font mention d'autres entrevues, mais sans rien rapporter, ou
fort peu de chose, des propos qui y furent tenus. Mrs. Abell,
dans le deuxième appendice de ses Recollections,
narre très brièvement certains souvenirs de l'Amiral,
ayant trait à Napoléon, amassés au cours
de la conversation. De nombreuses opinions, à lui attribuées,
rappelées en ce "journal" sont déjà
connues; car, ainsi que le démontrent ces feuilles, celui-ci
était enclin à répéter les pensées
qui frappaient vivement son esprit. Mais, dans les réminiscences
de l'ex-empereur sur sa propre vie, dans ses commentaires sur
la conduite et le caractère d'autres personnages, la part
d'inédit qui s'y rencontre est, je crois, suffisante,
pour que ces causeries ne soient point dénuées
d'intérêt, en dépit de tout ce qui a été
publié. L'ensemble du récit est si court qu'il
paraît inutile d'attirer l'attention sur les passages particuliers.
(2) Vol.
Il, P. 123.
Le tableau que présente le "Journal" de la vie
de Napoléon à Sainte-Hélène et des
personnalités qui y furent en contact avec lui, n'offre
pas grande nouveauté. Mais l'esquisse, si mince soit-elle,
a du moins l'avantage d'avoir été dessinée
sur place et de la main de ceux qui avaient d'exceptionnelles
occasions d'observer. Ces pages démontrent -fait déjà
connu -que les relations de Napoléon avec les Malcolm
étaient sympathiques et cordiales: relations qui semblent
les seules de ce genre parmi la communauté officielle
anglaise.
On ne trouve rien en ces souvenirs qui puisse donner créance
aux charges graves qui pesèrent autrefois sur Sir Hudson
Lowe et qui ont été, depuis longtemps, réfutées.
Si d'ailleurs une dénégation de ces accusations
était nécessaire, c'est ici qu'on l'aurait trouvée.
Mais le "journal" fait ressortir avec un relief assez
profond les côtés les moins séduisants du
caractère de Sir Hudson et les défauts de sa ligne
de conduite. Il est certain que Sir Pulteney Malcolm qualifie
Sir Hudson Lowe de "personnage difficile à vivre",
et qu'avant qu'ils se séparassent définitivement,
les rapports des deux hommes s'étaient extrêmement
tendus. Ceci, du reste, déjà exposé par
Forsyth et par le baron Stürmer. Les causes spécifiques
du différend ont, de longue date, cessé d'intéresser,
mais il peut être bon, à ce sujet, de dire quelques
mots sur certain point. Le "Journal" indique que, particulièrement
pendant la période que comprend sa rédaction, Sir
Hudson Lowe désapprouvait les visites amicales de l'amiral
à Napoléon -fait qui de même, a été
clairement établi par Forsyth et le baron Stürmer.
Le sentiment de Sir Hudson, à cet égard, datait
en partie de sa dernière entrevue avec Napoléon
(18 août 1816), dont l'amiral fut témoin, et dans
laquelle Napoléon se servit du langage le plus immodéré
envers le Gouverneur. La correspondance, ci-après publiée,
entre ce dernier et l'amiral, en septembre de cette même
année, fait voir que, bien que Sir Hudson se fût
à ce moment départi de son opinion, il était
mécontent de la visite que l'amiral rendit à Napoléon
avant de s'embarquer pour le Cap, par le motif qu'elle semblait
passer condamnation sur la violence de parole dont il avait usé
envers le Gouverneur. Et dans sa lettre à Lord Bathurst
du 13 mai 1817 (Forsyth (1) Sir Hudson insiste encore sur ce
même point.
On trouvera dans Forsyth (2), et pleinement confirmée
par le baron Stürmer, aux dates du 4 juillet et du 31 octobre
1817, une autre cause encore du mécontentement de Sir
Hudson au sujet de ces entrevues. Sir Hudson semble avoir pensé,
et le baron Stürmer avec lui, que Napoléon se jouait
de l'amiral, et que son affabilité envers ce dernier n'était
que pour accentuer son attitude hostile envers le Gouverneur.
On découvrira difficilement dans le récit intégral
ici donné de ces entrevues, matière à autoriser
ce soupçon.
(1) Vol.
II, p. 382.
(2) Vol. II, pp. 166, 167.
"Après
Gourgaud c'est Malcolm qui donne l'impression
la plus vraie de ce qui s'est passé à Sainte-Hélène".
Lord ROSEBERY.
JOURNAL
DE LADY MALCOLM A SAINTE-HELENE
Sir Georges Cockburn
n'ayant pas dessein de prendre congé de Bonaparte, ne
pouvait introduire auprès de lui l'amiral Malcolm. Il
lui suffira donc -Bonaparte ayant pris en haine Hudson Lowe -de
solIiciter lui-même une audience, s'il souhaitait être
bien accueilli. Mais l'amiral jugea que le procédé
manquerait de correction et il pria le gouverneur de le présenter.
Celui-ci, en conséquence, écrivit au général
Bertrand pour lui faire part de son intention de venir le jour
suivant. Il lui fit répondre que "l'Empereur"
les verrait avec plaisir.
Bonaparte conserve obstinément ce titre et comme il ne
peut souffrir qu'on l'appelle "général",
sir Hudson, par civilité, évite autant que possible
de le nommer.
20 Juin.
L'Amiral a accompagné sir Hudson à Longwood aujourd'hui
à deux heures. Bonaparte les a reçus avec une extrême
politesse. II parla à l'amiral de son voyage, lui demanda
s'il ne croyait pas que le Newcastle fût un bâtiment
de même sorte que l'Egyptienne construit par lui
et s'il le jugeait un beau bateau ? dit que ses officiers estimaient
que l' Egyptienne coûtait autant qu'un vaisseau
de ligne et ne rendait pas, à beaucoup près, les
mêmes services. L'amiral opina en ce sens. Puis ils s'entretinrent
de divers amiraux anglais. A sir Hudson, aussi, il s'adressa
avec cordialité, lequel se déclara lui-même
satisfait de l'entrevue, espérant qu'elle les amènerait
à une entente meilleure. Lors de la dernière rencontre,
la conversation avait été pleine d'âpreté.
L'amiral demanda l'autorisation de présenter quelques-uns
de ses officiers, parmi lesquels les capitaines Meynell, du Newcastle
; Cochrane, de l'Oronte; Mr. Irwing, son secrétaire,
et M. Wright, son chef de pavillon. En entendant nommer ce dernier,
on remarqua qu'il le regardait avec plus d'attention qu'aucun
des autres, se fit répéter son nom, demanda une
seconde fois qui il était ? Sir Hudson présenta
ensuite le colonel Wynyard. Bonaparte voulut savoir en quelle
affaire il avait été blessé ?
-A Sainte-Maure, répondit le colonel.
Sur quoi il dit qu'une si mince occasion n'en valait guère
la peine. Il s'informa de la santé de Mrs Wynyard, plaisantant
le colonel qui, disait-il, la confinait au logis. (Mrs. Wynyard,
souffrante, avait été retenue chez elle depuis
son arrivée) .(1)
Ces messieurs demeurèrent près d'une demi-heure
auprès de Bonaparte. L 'amiral le dépeignit plus
grand, et avec moins d'embonpoint qu'il ne s'y attendait d'après
les portraits qu'il en avait vus, lui trouvait une expression
de physionomie italienne qu'il imaginait, selon l'humeur, d'une
extrême mobilité. Les manières étaient
simples et aimables. Avant de se séparer, et en présence
de l'amiral, sir Hudson avisa le comte Bertrand de l'arrivée
-conformément au traité de Paris -des commissaires
autrichien, russe et français, désireux d'être
introduits à Longwood.
Le comte Bertrand lui demanda s'ils étaient en possession
de quelque lettre ou message pour l'Empereur !
-Aucun, répondit-il ; leurs fonctions à .Sainte-Hélène
consistent uniquement à s'assurer de la présence
du général Bonaparte.
Bertrand répliqua qu'il en informerait l'Empereur et enverrait
une réponse, laquelle, cependant, ne parvint point avant
le 23 Août, lorsque, par ordre de Bonaparte, Montholon
en écrivit à Sir Hudson (2).
(1) Le colonel
Wynyard était secrétaire militaire. Les îles
Ioniennes, qui avaient été constituées en
république par le traité d'Amiens (1802) étaient
occupées en 1804 par la Russie et cédées
à la France à Tilsit en 1807. Dans l'automne de
1809, les forces anglaises commandées par le général
Oswald, capturaient certaines de ces îles, Sainte-Maure
restait entre les mains des Français. En mars 1810, le
général Oswald débarquait à Sainte-Maure
et prenait d'assaut les principaux retranchements. La capitulation
suivit quelques jours après.
(2) Cette lettre se trouve insérée dans le "Journal"
; mais elle a été si souvent imprimée et
est tellement connue que l'on a cru bien faire en la supprimant
ici. Ce qui motiva la rédaction de cette lettre fut la
communication faite à Napoléon de la Convention
du 2 août 1815. A l'arrivée des commissaires, Napoléon
y protestait contre la la Convention, refusait de se reconnaître
prisonnier, même de l'Angleterre, et des alliés
moins encore. Il rappelait les obligations dont lui étaient
redevables les empereurs d'Autriche, de Russie et le roi de Prusse.
Il protestait encore contre sa relégation à Sainte-Hélène,
contre la dénégation de son titre d'empereur et
l'appellation de "général" qui lui était
donnée; contre la teneur des "Acts" du Parlement
britannique ; contre les restrictions mises à sa correspondance,
ses rapports avec les insulaires et, en général,
contre la manière dont Sir Hudson exerçait son
autorité.
25 Juin.
Visite de l'amiral à Longwood, accompagné de Lady
Malcolm.
Partis à cheval de Plantation-House, ils ont gagné
Hut's Gate, résidence du général Bertrand
où ils rencontrèrent la voiture de Bonaparte attendant
Lady Malcolm qui accompagnait Mme Bertrand à Longwood.
L'amiral suivait à cheval avec le comte Bertrand. La voiture
-vieille barouche appartenant au colonel Wilkes- partit au galop,
conduite par deux anciens postillons de Bonaparte. Près
de la porte, l'attelage prit peur, et c'est à grand'peine
qu'ils purent éviter la chute de la voiture dans un ravin
profond qu'on appelle le Bol à punch du diable.
Mme Bertrand est une élégante et charmante femme.
Elle parla à lady Malcolm de la tristesse de leur situation,
si différente de celle qui, jadis, avait fait de leur
maison l'intérieur le plus gai de tout Paris.
-Quel contraste avec cette effrayante solitude! dit-elle.
Et elle ajouta qu'en octobre ils espéraient se rendre
en Angleterre... que les mois écoulés à
Sainte-Hélène lui semblaient longs comme des années.
Puis, comme lady Malcolm manifestait une sorte d'angoisse à
la pensée de se rencontrer avec celui dont les actions,
depuis vingt années, avaient rempli l'Europe, Mme Bertrand
lui dit qu'elle ne devait point s'effrayer, car l'Empereur était
"si bon!... tellement bon!"
La chronique rapporte, cependant, que telle n'avait point toujours
été son opinion. Que, mécontent de ses relations
fréquentes avec les Anglais, Bonaparte lui interdit de
se présenter à Longwood sans une permission spéciale.
Et ce fut par son mari, en sa qualité de maréchal
au Palais, qu'il en fit rédiger l'ordre. La prohibition
fut Ievée le dimanche de Pâques. Quoi qu'il en soit,
jamais ni le comte Bertrand, ni eIle-même ne mentionnaient
le nom de Bonaparte qu'avec respect et considération.
Bertrand est d'humeur mélancolique, mais bon mari et bon
père. S'il n'avait pas autorisé le duc de Fitz-ames
(1) à donner son adhésion à Louis (2), sa
conduite n'eût prêté à aucun reproche.
Il ne donne pas l'impression d'un homme doué de grandes
capacités.
(1) Pair
de France sous Restauration.
(2) Louis XVIII.
Introduits tous deux, dès leur arrivée, dans une
pièce adjacente, Lady Malcolm y fut présentée
aux comtes Montholon et Las-Cases, puis au générai
Gourgaud. La porte voisine était ouverte. Le comte Bertrand
les pria tous d'entrer. Bonaparte trouva quelques mots pour chacun;
s'adressant ensuite à Lady Malcolm, lui dit qu'il l'avait
sue malade à bord: "Etait-ce son premier voyage ?..."
Comment y passait-elle le temps?... Brodait-elle?..."
Bonaparte parle avec abondance et rapidité; et comme lady
Malcolm n'est qu'une médiocre écolière française,
elle ne comprenait pas toutes ses paroles. Cependant, elles n'étaient
point perdues pour elle, expliquées qu'elles lui furent
par Mme Bertrand et le comte Las Cases. Il s'assit sur le sofa
et invita lady Malcolm à prendre place auprès de
lui; mais s'apercevant que l'amiral avait disposé une
chaise pour Mme Bertrand, il engagea chacun à s'asseoir.
Puis, avec l'amiral, il se remit à parler de divers amiraux
anglais, notamment de Saint-Vincent, demanda son âge, s'il
n'avait jamais eu la goutte? si ce n'était pas là
une maladie fréquente chez les officiers de marine? Il
dit à lady Malcolm qu'il connaissait lord Keith pour l'un
de ses parents, s'enquit de sa santé, de son âge...
demanda à l'amiral quelles étaient les nouvelles
au moment ou nous quittions l'Europe? L'amiral répondit
qu'il était question de la réduction des armées
lors de la confirmation de la paix et, en Angleterre, de l'abrogation
de l' incometax (1). Bonaparte dit que, pour lui, la preuve
que cet impôt était utile et productif, c'est que
chacun s' en plaignait; ce qui démontrait que chacun le
payait. L'amiral se déclara tout à fait de son
avis, et l'un des rares admirateurs de cette mesure impopulaire
-ajoutant qu'il nous faudrait y recourir à nouveau.
Bonaparte, ensuite, le visage quelque peu ironique, exprima sa
surprise qu'il se rencontrât encore des esclaves en une
île qui appartenait depuis si longtemps à l'Angleterre
et à une compagnie aussi riche (2) ; ce à quoi
nous ne trouvâmes rien à répondre nous rendant
compte que le fait était peu honorable.
Il demanda à lady Malcolm si Sainte-élène
lui plaisait?
-Etant écossaise, j'admire les montagnes.
(1) Impôt
sur le revenu.
(2) Sainte-Hélène, jusqu'en 1883, fit partie des
territoires de la Compagnie des Indes Orientales.
-Si vous
êtes écossaise, vous devez connaître les poèmes
d'Ossian? Elle acquiesça, mais, comme lui-même,
ne les connaissait que par les traductions.
Il dit qu'il les trouvait infiniment beaux: Durthula,
en particulier ; voulut savoir si la controverse qui s'était
élevée au sujet de leur authenticité se
trouvait résolue, et s'ils étaient bien réellement
l'oeuvre de Macpherson?
Il rit de la vivacité avec laquelle elle s'écria
qu'il eût fallu pour cela un talent que Macpherson ne possédait
pas.
Elle ajouta que la Société écossaise avait
fait, à cet égard, toutes les recherches possibles
et donné, sans aucun doute, la preuve de cette authenticité;
que quelques courts poèmes d'une grande beauté,
traduits du gaëlic, avaient paru, qui ne faisaient point
partie de la collection Macpherson.
Elle lui demanda s'il avait lu ces poésies dans une traduction
française?
Il dit qu'il en existait deux; qu'il connaissait l'une et l'autre
; sans valeur aucune, mais que l'italienne était excellente
et fort belle.
-L'oeuvre est plus admirée encore sur le continent qu'en
Angleterre, reprit lady Malcolm... Ce qui le fit s'exclamer avec
énergie :
-C'est moi qui l'ai mise à la mode. Je fus même
accusé d'avoir l'esprit hanté de nuages ossianiques.
Lady Malcolm loua son goût et comme il disait en riant
:
-Mais Fingal était irlandais...
-Voici, pour lady Malcolm, répliqua l'amiral, une affirmation
plus déconcertante encore que celle qui prête à
Macpherson ses poèmes d'Ossian.
Ceci, de plus belle, divertit Bonaparte qui demanda à
lady Malcolm quelle partie de l'Ecosse elle avait habitée?
-Les îles occidentales, dit-elle, et Lochaber, où
se retrouve quantité de lieux portant les noms cités
dans Ossian.
Il fait cette remarque que nombre d'entre ceux-ci ressemblaient
à des mots italiens, tels que Malvina, Comaha,
Hidula et divers autres encore.
Puis il demanda si elle chassait: question qu'il posait souvent
aux dames anglaises.
Après l'avoir interrogée encore sur une infinité
d'autres sujets, il salua et prit congé.
Ici se place un portrait tel qu'il s'est fixé dans l'
imagination de lady Malcolm: cheveux d'un noir-brun, clairsemés
sur le front ; coupés ras mais assez épais, sur
le cou, et plutôt d'aspect négligé. Des yeux
bleus ou gris-clair, un front large, le nez fort, la lèvre
supérieure courte, de belles dents, blanches, petites,
régulières, qu'il découvrait rarement. Le
menton arrondi, le bas de la figure très plein, le teint
pâle et le cou particulièrement ramassé.
De visage, d'ailleurs, bien proportionné mais qui s'est
trop empâté. La main petite et grasse, aux doigts
effilés, aux ongles admirablement formés. La jambe
et le pied bien faits. Il était vêtu d'un habit
de chasse (1) vieux et usé, boutonné jusqu'au cou,
avec col et parements de velours vert, des boutons d'argent gravés
chacun d'une figurine représentant un animal différent.
On y voyait briller l'étoile de la Légion d'Honneur.
Culotte et gilet blancs, bas de soie blancs et souliers ornés
de boucles ovales en or.
Lady Malcolm fut frappée de la bienveillance de son expression,
si opposée à la rudesse qu'elle s'attendait à
lire en cette physionomie qui ne lui révélait pas
la trace de ses facultés puissantes, mais plutôt,
un sentiment de bonté. Elle put s'apercevoir, lors de
leur seconde entrevue, du changement qui, selon l'humeur, s'opérait
en ce visage. L'amiral reconnaissait que ses manières
étaient aimables, mais sans leur concéder le moindre
charme.
De bonne heure il prend son café; à onze heures,
son déjeuner à la fourchette (2) ; passe
ses matinées à la composition de l'histoire qu'il
dicte, tout en se promenant autour de sa chambre. Entre deux
et trois heures il fait sa toilette, reçoit des visites
ou sort pour prendre de l'exercice. Au début de son séjour
dans l'île, il se plaisait à monter à cheval,
mais s'en est abstenu depuis notre arrivée. Il se promène
maintenant, à pied ou en voiture.
(1) En français
dans le texte. (2) En français dans le texte.
A huit heures, il dîne, fait la lecture après son
repas, et se couche à onze heures. Par une ancienne habitude,
contractée pendant les guerres, -il se levait alors dans
la nuit pour recevoir les rapports de ses avant-postes - il quitte
son lit, souvent, après un court sommeil et se met à
lire pendant une ou deux heures; ce qui a fait courir le bruit
qu'il était dans l'impossibilité de dormir, qu'il
allait et venait toute la nuit. Le général Bertrand
nous dit qu'à Paris, il s'occupait aussi d'affaires après
son premier sommeil.
4 juillet.
L'amiral, par l'intermédiaire du général
Bertrand, a demandé à Bonaparte l'autorisation
de lui présenter ses officiers. L'audience était
fixée pour aujourd'hui.
L'amiral, introduit le premier, tint avec lui une conversation
de deux heures. Après les compliments d'usage, il se mit
à parler des événements maritimes de la
guerre :
A Trafalgar. Il dit avoir entendu critiquer le mode d'attaque
de lord Nelson.
-Pas par des juges compétents, répliqua l'amiral,
car il était impossible de former aucun plan régulier
pour la conduite des opérations navales, surtout aussi
près du rivage, et par vents variables. Si lord Nelson
se fût rencontré en pleine mer avec une flotte française
égale à la sienne, son système eût
été différent. Mais, étant données
les circonstances, rien ne pouvait prévaloir sur celui
qui lui fit amener au combat les flottes combinées. Il
ajouta qu'il considérait lord Nelson comme le marin le
plus éminent qui se soit jusqu'ici rencontré.
Bonaparte acquiesçant à cette opinion, dit que
les Français, en maintes occasions, vaillants défenseurs
de l'honneur de leur pavillon, s'étaient peu distingués
sur mer; qu'ils avaient leur tactique (1) ; les Prussiens,
de même, sur terre; mais c'était celle de Potsdam...
aussi les avait-ils battus à Iéna avec une incroyable
facilité.
(1) En français
dans le texte.
Les Rades
basques.
Bonaparte estimait que son amiral n'avait pas pris les dispositions
nécessaires pour résister à l'attaque de
nos brûlots, et que nous-mêmes, d'ailleurs -l'amiral
le reconnut - eussions pu agir avec plus d'énergie (1).
La flotte de Toulon. Bonaparte dit qu'il avait donné
des ordres pour qu'elle tînt constamment la mer, et toujours
en présence des Anglais, mais sans risquer aucune action
(2). Que, tout d'abord, par leur maladresse, les hommes des équipages
lui coûtèrent force argent dépensé
en réparations, mais qu'ils acquirent à la fin
assez d'expérience pour que les accidents devinssent rares.
Qu'il avait appelé au Commandement l'amiral Lallemand,
parce qu'il le tenait pour un rude compagnon qui saurait les
contraindre tous à remplir leur devoir et les maintenir
à leur bord. Que c'est à peine, si en l'espace
de trois années, ils obtinrent permission de descendre
à terre. Cette circonstance était connue de l'amiral
Malcolm.
L' Invasion (3) -Suivant le plan de Bonaparte, sa flotte eût
pris la mer en gouvernant vers les Indes Ocidentales. Les Anglais
eussent suivi. Revenant alors sur ses pas, et gagnant la Manche,
il conquérait pour un temps, la supériorité
sur mer. Puis, sous la protection de sa marine, il débarquait
son armée. Ses canonnières n'étaient que
pour donner le change. L'amiral fit ressortir les immenses difficultés
[de l'entreprise]. Bonaparte reconnut l'imminence du danger,
mais que l' objet valait la peine de le risquer.
(1) La brillante
attaque que tenta lord Cochrane avec ses brûlots contre
la flotte trançaise dans les rades basques, prend place
à la date du 11 avril 1800. La majeure partie des résultats
en fut perdue par le manque de vigueur avec laquelle l'action
fut poursuivie par la flotte anglaise. On lira dans l'histoire
du temps le récit des controverses irritées auxquelles
ces événements donnèrent lieu, comme celui
de la réunion des cours martiales qui s'ensuivirent.
(2) Le lecteur anglais trouvant ici mentionnée la flotte
de Toulon, se reportera, naturellement, aux Journées devant
Trafalgar. Mais Napoléon semble, ici, se référer
à une période ultérieure, pendant et après
1808, alors que l'amiral Lallemand, en qualité de contre-amiral,
servait dans la flotte de Toulon, avec l'Amiral Ganteaume comme
commandant en chef.
(3) Projet de descente en Angleterre par Napoléon.
La bataille
de Waterloo.
-Wellington, dit Bonaparte, eût dû opérer
sa retraite et ne point courir l'aventure d'une bataille; car
s'il l'eût perdue, je me trouvais solidement établi
en France; tandis qu'obligé de poursuivre les Anglais
et les Prussiens, j'étais battu, à la fin, par
la jonction des armées alliées. Wellington s'est
trop exposé, car, selon les règles de la guerre,
je devais remporter la victoire. J'avais compté que le
général Grouchy tiendrait les Prussiens en échec
-et c'est ce qu'il devait faire -jusqu'à ce que j'en eusse
terminé avec les Anglais.
-Vous savez, reprit l'amiral, que la retraite est chose dangereuse
quand l'appréciation des forces respectives des armées
constitue le grand point douteux. Lord Wellington pouvait appréhender
que les Belges se joignissent à vous, s'il vous permettait
de traverser la frontière. Il avait, sans doute, calculé
qu'il serait rejoint par les Prussiens, et le résultat
a démontré la sûreté de son jugement.
-Deux causes, réplique Bonaparte, ont motivé la
perte de la bataille: la faute de Grouchy qui ne sut pas contenir
les Prussiens et la grande charge de ma cavalerie, héroïquement
exécutée, mais une demi-heure trop tôt.
L'amiral lui demanda pourquoi il n'avait point essayé
d'entrer en Belgique en attaquant la droite des Anglais et en
les coupant de la mer?
-Parce que j'avais à prendre en considération le
caractère des deux généraux: l'un, un parfait
hussard, Blücher, l'autre, officier méthodique qui
ne mettrait point inconsidérément son armée
en branle et démunie de ses approvisionnements. Si j'avais
tout d'abord attaqué les Anglais, les Prussiens fussent
tombés sur moi à bride abattue; et, comme tout
dépendait du premier choc, je crus mieux faire en commençant
par les Prussiens, avec cette pensée que les Anglais arriveraient
un peu plus tard, et d'autant que leur cavalerie se trouvait
à une certaine distance du point d'attaque.
Il ajouta que toutes ses troupes s'étaient bien battues;
quelques rares officiers ayant trahi (1), mais pas un seul soldat.
L' amiral répartit que nous avions rendu pleine justice
à leur valeur , et surtout aux cuirassiers.
-Si j'avais gagné la bataille, reprit Bonaparte, il se
serait produit, en Angleterre, un changement de ministres qui
eussent conclu la paix avec moi.
(1) Tel le
général Bourmont qui trahit ouvertement.
-Je ne le
pense pas, dit l'amiral, car quels que soient les hommes d'un
ministère, généralement leurs actes sont
les mêmes. Il ne faut point les juger d'après les
invectives lancées Iorsqu'ils sont dans
l'opposition.
-Je sais cela; car je me souviens de cette histoire qui m'a été
contée d'un chef d'opposition prononçant un discours
violent à la veille d'un changement de ministère
et qui fut interpellé par le ministre clamant:
"Prenez garde à ce que vous dites: Demain, vous pourrez
être de la majorité".
Il donna son approbation au mode de la Constitution de la pairie,
en Angleterre, composée selon lui, d'un groupe d'hommes
supérieurs à l'ensemble de la vieille noblesse
française.
Les Bourbons. -Bonaparte dit qu'ils n'arriveraient point
à assurer la tranquillité de la France. Et comme
l'amiral lui demandait à quelle ligne de conduite, selon
lui, ils eussent dû l'attacher pour établir leur
pouvoir :
-Dès son retour, le roi eût dû s'adresser
au peuple français en ces termes: "Vous avez traversé
une grande révolution durant laquelle des atrocités
sans nombre ont été commises. Mais la Nation a
accompli des choses immenses. Vous avez élu un empereur
qui a travaillé à la grandeur de la France et ajouté
à sa gloire. Les circonstances vous ont amenés
à me proposer la couronne. Je l'accepte dans Ies conditions
où vous me l'offrez. Mais des changements se sont produits
qui ne rendent désirable, ni possible le retour au régime
antérieur, alors que régnait ma famille. Pour ces
motifs, j'ai pensé que, de même que vous aviez jugé
nécessaire la création d'une quatrième dynastie,
je devais, moi, me considérer comme le fondateur de la
cinquième". S'il eût ainsi fait, ma vie se
terminait à l'île d'Elbe ou autre lieu d'exil...
En France I'opinion qui mène tout, regarde les Bourbons
comme les têtes du vieux système féodal;
et, pour des siècles, les familles qui ont perdu leurs
terres et leurs privilèges poursuivront de leur haine
ceux qui les possèdent. N'en est-il point ainsi en Irlande,
aujourd'hui?...
Puisque les Bourbons ne conçoivent la monarchie que selon
le mode ancien, mieux eût valu, pour la France, qu'ils
consentissent du même coup à la restitution de tous
les biens; car, en I'état actuel des choses, ils sont
assis sur un volcan éteint et personne n'est content...
J'ai écrit sur le sujet, continua-t-il, je vous ferai
voir cela un de ces jours... Henry IV est, incontestablement,
le plus grand de ceux qui ont occupé le trône de
France. Après avoir conquis les armées de la Ligue,
les avoir mises à ses pieds, il ne régna que du
jour où sa conversion lui gagna le coeur du peuple. Et
même, alors, y perdit-il la vie, de la main d'un scélérat
qui suspectait sa sincérité.
L'amiral répliqua que cette idée d'une cinquième
dynastie était nouvelle pour lui; qu'elle eût pu
être féconde, mais qu'il était trop tard.
aujourd'hui.
Bonaparte ayant affirmé qu'à son retour de l'île
d'Elbe, toute la France était avec lui, l'amiral n'en
convint qu'en ce qui concerne l'élément militaire,
mais non pour le civil qui considérait la rentrée
des Bourbons comme un gage de paix, alors qu'il était,
lui, réputé ami de la guerre.
Il sourit, et dit que les Anglais ne l'eussent point combattu,
car il offrait toutes concessions, et que tout dépendait
de l'Angleterre.
L'Amiral demanda pourquoi il n'avait point accepté les
conditions proposées à Châtillon (1)
Sa réponse fut singulière :
-Il est de certaines opinions fondées sur les circonstances
que n'abandonnent point les hommes qui jouent un rôle comme
le mien. C'est pour cette raison que je n'ai pas voulu céder
la Belgique, tandis que je l'aurais pu faire auparavant. Nous
avons, mon beau-père et moi, échangé une
correspondance à ce sujet.
L'amiral ne se rendit pas compte de ce qu'il avait voulu dire.
Bonaparte pensait qu'il était de mauvaise politique d'imposer
des contributions à la France. Que mieux eût valu
s'emparer tout de suite d'une partie du territoire. Qu'au premier
moment, l'impression, sans doute, eût été
violente, mais se serait dissipée. Que la France n'est
pas, actuellement, en mesure de payer ce qui est exigé
d'elle, le commerce ne donnant, jusqu'à présent,
aucun revenu; et que l'Europe
se trouvait en état de grande instabilité... "La
Prusse, ajoutait-il, souhaite une constitution, l'Italie de même".
(1) En février
1814.
-A quel moment,
lui demanda l'amiral, estimez-vous que l'Angleterre eût
trouvé avantage à conclure la paix avec vous?
-Quand lord lauderdale était à Paris. Si Mr. Fox
eût vécu, c'eût été chose faite
(1).
-Sa mort, reprit l'amiral, changea-t-elle quelque chose aux conditions
proposées ?
-Non, mais des circonstances se sont présentées
qu'il eût considérées d'un point de vue différent
de celui de ses successeurs.
(1) Bonaparte demanda les nouvelles. L'amiral
dit que la prorogation des Chambres et une insurrection à
Grenoble étaient les seuls événements
(1) M. Fox était ministre des Affaires étrangères
dans le ministère de lord Grenville qui prit le pouvoir
en février 1806. Des négociations en faveur de
la paix furent entamées, d'abord irrégulièrement,
puis ensuite dans les formes. Au mois d'août, lord Lauderdale
venait représenter l'Angleterre à Paris, conjointement
avec lord Yarmouth. Quelques jours après que Napoléon
eût quitté Paris pour entreprendre la campagne d'Iéna,
les négociations étaient rompues. Fox était
mort le 12 septembre.
L'amiral lui fit observer qu'il s'en était allé
faire la guerre aux Prussiens, abandonnant lord lauderdale à
Paris, il répondit en riant qu'il n'avait pas eu de temps
à perdre.
Durant cet entretien, Bonaparte se montra d'humeur charmante,
riant fréquemment à haute voix. Tous deux se tenaient
appuyés à la fenêtre. L'amiral, à
plusieurs reprises, exprimant des opinions qui différaient
des siennes, remarqua que lorsque celles-ci lui déplaisaient,
ou s'il n'y trouvait point de réponse immédiate,
il faisait dévier la conversation. Les officiers restés
dans la pièce voisine, causaient avec sa suite: notamment
avec le comte las-Cases qui, entendant rire Bonaparte; dit que
"I'Empereur se trouvait en bien heureuse disposition pour
s'abandonner à une gaieté si franche".
Quand ils furent admis à la présentation, Bonaparte
salua chacun d'eux, remarqua qu'ils étaient tous de jeunes
gens, demanda si quelques-uns avaient été blessés?
Sur cette réponse que le lieutenant l'avait été
à Copenhague :
-Cela a été chaud, pour vous, là-bas, tant
que cela a duré ! dit-il. Il posa quelques questions encore
et prit congé.
25 Juillet.
L'amiral est venu à Longwood, apportant quelques journaux
français arrivés par le Griffin.
Bonaparte demanda les nouvelles. L'amiral dit que la prorogation
des Chambres et une insurrection à Grenoble étaient
les seuls événements qu'il eût remarqués.
Que l'une des causes de cette prorogation, était disait-on,
la crainte que les Chambres ne voulussent point consentir au
clergé la garantie de 46 millions de livres.
Bonaparte jugeait impossible le prélèvement d'une
semblable somme. Que les Français n'étaient pas
un peuple religieux, et qu'il avait, lui-même, sur ce point,
rencontré d'immenses difficultés à en obtenir
douze. "Quant à ces sortes d'émeutes, aussi
insignifiantes, elles ne peuvent que fortifier un gouvernement
chancelant". Il ajouta :
-Les Français sont trop légers et trop vifs (1)
pour mener à bien une conspiration. Mais quelque beau
matin (2) sur une parole, peut-être, lancée à
propos d'un sujet quelconque, spontanément ils se lèveront,
le mouvement se produira... Ils se laissent toujours entraîner
par l'impulsion du moment.
Puis, ainsi qu'il l'avait fait, déjà :
-Les Bourbons sont assis sur un volcan, répéta-t-il.
Il se mit alors à parler de ses griefs, s'emportant contre
l'attitude de sir Hudson. L'amiral pensait que cette antipathie
était née de l'idée dont Bonaparte s'était
flatté: que le Gouverneur avait reçu des instructions
qui devaient modifier la ligne de conduite jusqu'alors observée
auprès de lui par sir George Cockburn et que, s'apercevant
qu'il n'en était rien, sir Hudson lui apparut sous un
jour défavorable: impression que Ies manières personnelles
de ce dernier n'étaient point faites pour effacer.
-Il n'a pas le caractère d'un Anglais... C'est un soldat
prussien!... un habile!... un rusé! ...Il écrit
bien: ses rapports au gouvernement seront solidement établis...
Tels étaient quelques-uns de ses jugements lorsqu'il parlait
de lui.
-Je me sens plus irrité d'être sous la surveillance
d'un tel homme, ajoutait-il, que je ne le suis de ma relégation
en ce misérable lieu. Ses façons me sont tellement
insupportables que, viendrait-il m'annoncer ma liberté
reconquise et la présence, ici, d'une frégate prête
à me ramener en France, je n'en éprouverais aucune
joie.
(1) En français
dans le texte. (2) En français dans le texte.
L'amiral
s'appliqua à le persuader qu'il ne péchait que
par la forme; qu'il savait sir Hudson très désireux
de faire tout le possible pour lui rendre la vie plus douce.
Bonaparte convint que la forme plus que le fond motivait souvent
son humeur. II cita en exemple maints actes accomplis dans une
intention de politesse que la façon dont ils se présentaient
empêchait d'être appréciés comme tels.
-Bref, il m'est désagréable. Appelez cela de I'enfantillage
(1), ou comme il vous plaira: c'est ainsi.
Il ajouta que, de sir G. Cockburn, aussi, il avait eu sujet d'être
mécontent, mais uniquement sur des points importants.
-Il ne me tracassait point pour des bagatelles... Je m'en aperçois
moins, d'ailleurs, que mon entourage qui en souffre.
Il mentionna telles circonstances où la permission lui
avait été refusée de faire achat de certaines
babioles; dit qu'il pensait que Ie droit lui aurait été
laissé de parcourir l'île à cheval jusque
dans la montagne.
L'amiral répondit qu'il en était ainsi, mais avec
l'obligation d'être accompagné par un officier anglais.
-C'est bien ce dont je me plains! Je refuse de me soumettre à
la volonté de cet officier qui peut, à son gré,
ralentir ou presser la marche de mon cheval, me contraindre de
rentrer à son heure...
Il se plaignit aussi que toute sa correspondance, même
de simple politesse, dut être remise ouverte au Gouverneur.
L'amiral répliqua qu'il croyait savoir que lorsque l'un
ou I'autre de sa suite était autorisé à
adresser aux habitants quelque billet, il usait mal de cette
faveur. Bonaparte dit qu'il eût été traité
avec plus d'égards si la santé du vieux roi lui
permettait de gouverner (2) ; que le Régent était
dans les mains de ses ministres et n'agissait que par eux; que
ceux-ci avaient fait preuve de quelque habileté, mais
passaient pour des hommes sans grandes capacités. A quoi
l'amiral répliqua qu'il les croyait gens de bon sens,
qualité préférable aux talents.
(1) En français
dans le texte.
(2) George III, tombé en démence en 1810, son fils,
nommé régent, ne régna sous
le nom de George IV qu'après la mort de son père,
en 1820 (N. D. L. T.).
Bonaparte
lui demanda s'il croyait qu'il dût être à
jamais retenu à Sainte-Hélène?
-Oui, répondit l'amiral, l'exhortant à l'acceptation
de sa destinée.
-On a vu, dit Bonaparte, des hommes pieds et poings liés
en des donjons d'où ils se sont échappés.
-Témoin le baron Trenck.
-Mais, d'ici, un oiseau seul pourrait s'enfuir. Pourquoi ces
sentinelles sur le sommet des collines, bien inutiles, si la
côte était gardée. Il fait bien voir qu'il
n'est pas général, ajouta-t-il, parlant de sir
Hudson. Il n'a jamais commandé que des déserteurs
corses (1).
(1) Ce sarcasme,
si souvent répété par Napoléon, se
réfère à ce fait qu'un groupe de réfugiés
corses s'était formé en une compagnie sous le nom
de Partisans corses placée sous le commandement de Lowe
à partir de 1800 jusqu'à la paix d'Amiens où
elle fut licenciée ; et que, dans la suite, celui-ci commanda
un bataillon similairement composé, et connu sous le nom
de Compagnie royale de partisans corses.
L'amiral l'assura du désir du Gouverneur de lui complaire
autant que le comportait son devoir, et lui recommanda de faire
connaître à sir Hudson ses desiderata.
Bonaparte dit que mieux eût valu pour lui, être confiné
en Angleterre: à la Tour, ou tout autre lieu de détention,
plutôt qu'à Sainte-Hélène; qu'il eût
pris de l'exercice sur la terrasse de sa prison et disposé
de tous les ouvrages nécessaires à la rédaction
de ses Mémoires.
-Mais pourquoi cette île malsaine? Je croyais ne rien pouvoir
imaginer de plus haïssable; il y a pis: son' gouverneur.
L'amiral lui dit que tous les livres qu'il pourrait désirer
lui seraient envoyés. Que, quant au choix de cette île,
il le croyait dicté par mesure de sûreté,
et désir de lui donner la prison d'État la moins
pénible qui pût s'offrir. Il en énumère
les avantages. Bonaparte se refusa à en admettre aucun,
ajoutant qu'il y mourrait avant trois ans.
L'amiral répliqua qu'il espérait qu'il n'en serait
rien, puisque, ainsi qu'il n'avait assuré lui-même,
un temps plus long lui était nécessaire pour achever
son histoire.
Il sourit; puis se mit à parler des Commissaires; dit
qu'il ne les recevrait point s'ils se présentaient à
titre officiel :-Ce serait me reconnaître prisonnier de
leurs maîtres.
Il se répandit alors en invectives contre les deux empereurs
dont il avait entre les mains, disait-il , des lettres assez
nombreuses pour constituer des volumes que le monde pourrait
juger un de ces jours.
-Que dirais-je au commissaire autrichien, envoyé de mon
beau-père sans une bonne parole, sans me faire connaître,
si mon fils -son petit-fils est encore en vie; de cet homme qui
me pressait d'épouser sa fille et que, par deux fois,
j'ai rétabli sur son trône? Que dirais-je au russe,
dont le souverain fut à mes pieds et m'appelait son meilleur
ami? Quant au français, je suis moins embarrassé,
Louis ne me doit rien. D'ailleurs, que me sert-il de les voir?
Que viennent-ils faire ici?
L'amiral dit qu'il pensait qu'ils eussent tout aussi bien fait
l'affaire de notre gouvernement en demeurant chez eux; mais que
la convention de Paris leur donnant toute liberté, l'Angleterre
n'avait rien à objecter.
Bonaparte dit que l'Angleterre avait fait acte de bonne politique
en réunissant cette Convention, parce qu'elle laissait
peser sur les Alliés réunis tout l'odieux du procédé
qui consistait à faire de lui un prisonnier, alors qu'il
s'était spontanément confié aux Anglais.
Il en revenait toujours aux raisons qu'il avait de se plaindre.
L'amiral maintint sa conviction qu'une entente directe avec sir
Hudson y porterait remède, plutôt que l'intervention
d'une tierce personne qui, souvent, ne répétait
pas avec exactitude les propos tenus.
Bien que Bonaparte parût, en quelque mesure, acquiescer
à ces paroles, l'amiral eut le sentiment qu'il était
déterminé, aussi longtemps qu'il le pourrait, à
revendiquer dans sa propre maison sa qualité d'empereur
(1) et qu'il ne lui déplaisait pas d'avoir des griefs
à formuler.
(1) Titre
que, par ordre, Hudson Lowe était contraint de lui refuser.
Parlant de la condamnation de Bertrand, il dit que c'était
causer de l'irritation sans raison, car, suivant les lois françaises,
il devait, avant que la sentence pût s'exécuter,
passer en jugement une seconde fois; que Bertrand n'avait pas
juré obéissance à Louis. L'amiral mentionna
sa lettre au duc de Fitz-James: à quoi Bonaparte riposta
qu'il avait offert de prêter serment, mais ne l'avait point
fait. II dit que les Bourbons qui, à l'origine, n'avaient
pas agi avec assez de vigueur, se montraient aujourd'hui beaucoup
trop sévères.
Bonaparte accueillait avec bonne grâce tout ce qu'avançait
l'amiral qui demeura pendant quatre heures avec lui.
Tous deux, le chapeau sous le bras, allaient,et venaient dans
le salon.
Au cours de la conversation, Bonaparte exprima ses regrets de
n'avoir vu lady Loudon (1), car s'il eût connu qu'elle
fut sur son territoire, il serait allé au devant d'elle.
Mais il ne pouvait accepter de dîner à Plantation-House,
parce que l'habitation se trouvait en dehors des limites autorisées,
il lui eût fallu s'y rendre en manière de prisonnier;
en outre, réduit au rang de général, c'est
Bertrand qui eût eu le pas sur lui. Ici, dénégation
de l'amiral qui affirma que lui seul, naturellement, eût
toujours été considéré comme le premier
personnage.
(1) De son
chef, comtesse de Loudon, femme du premier marquis de Hastings.
gouverneur général des Indes de 1813 à 1823.
(N. D. L. T.).
Bonaparte dit ensuite qu'il s'étonnait qu'une femme de
la condition de lady Loudon ait pu passer devant la porte de
Mme Bertrand sa compatriote, dame de haut rang et dans l'infortune
-sans lui rendre visite (2). Que lady Lowe, elle non plus, ne
lui avait témoigné aucune attention.
(2) Mme Bertrand
était la fille du général Arthur Dillon.
officier Irlandais, qui servit dans l'armée française,
à la fois sous la mornarchie et pendant les guerres de
la première période révolutionnaire. Il
fut guillotiné en 1794.
L'amiral répondit que la situation en laquelle se trouvait
lady Lowe ne lui permettait pas de faire de visites.
-C'est absurde! Quand ma mère était grosse de moi,
elle courait à travers toutes les montagnes corses!
On racontait que l'empereur d'Autriche songeait à épouser
la princesse de Saxe. Bonaparte, riant, dit qu'il l'avait autrefois
détourné de ce projet parce que contraire à
la politique française, mais demeurait convaincu que l'empereur
ne se tiendrait pas longtemps hors des liens du mariage, car
il était épris des femmes, mais d'une telle moralité
qu'il n'avait compris l'amour qu'avec la sienne.
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