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"L'impératrice
Joséphine était d'une taille moyenne, modelée
avec une rare perfection ; elle avait dans les mouvements une
souplesse, une légèreté qui donnait à
sa démarche quelque chose d'aérien, sans exclure
toutefois la majesté d'une souveraine. Sa physionomie
est expressive suivait toutes les impressions de son âme
sans jamais perdre aux douceurs charmantes qui en faisait le
fond. Dans le plaisir comme dans la douleur elle était
belle à regarder : on souriait malgré soi en la
voyant sourire ; si elle était triste, on l'était
aussi. Jamais femme ne justifia mieux qu'elle cette expression
que les yeux sont le miroir de l'âme. Les siens, d'un bleu
foncé était presque toujours à demi fermés
par ces longues paupières légèrement arquées,
et bordées des plus beaux cils du monde ; et quant elle
regardait ainsi, on se sentait entraîné vers elle
par une puissance irrésistible. Il eût été
difficile à l'Impératrice de donner de la sévérité
à ce se séduisant regard ; mais elle pouvait, et
savait au besoin le rendre imposant. Ces cheveux étaient
forts beaux, longs et soyeux ; leur teinte châtain-clair
se mariait admirablement à celui de sa peau, éblouissante
de finesse et de fraîcheur. Au commencement de sa suprême
puissance, l'impératrice aimait encore à se coiffer
le matin avec un madras rouge qui lui donnait l'air de créole
le plus piquant avoir.
Mais ce qui, plus que le reste, contribuait au charme dont l'impératrice
était entourée, c'était le son ravissant
de sa voix. Que de fois il est arrivé à moi, comme
à bien d'autres, de nous arrêter tout à coup
en entendant cette voix, tout uniquement pour jouir du plaisir
de l'entendre ! On ne pouvait peut-être pas dire que l'impératrice
était une belle femme, mais sa figure, toute pleine de
sentiment et de bonté, mais la grâce angélique
répandue sur toute sa personne en faisait la femme la
plus attrayante.
Pendant son séjour à Saint-Cloud, sa majesté
l'Impératrice se levait habituellement à 9 heures,
et faisait sa première toilette qui durait jusqu'à
10 heures ; alors elle passait dans un salon où se trouvaient
réunies les personnes qui avaient sollicité et
obtenu la faveur d'une audience. Quelquefois aussi, à
cette heure et dans le même salon sa majesté recevait
ses fournisseurs. A 11 heures, lorsque l'empereur était
absent, elle déjeunait avec sa première dame d'honneur
et quelques autres dames.
Madame de la Rochefoucauld, première dame d'honneur de
l'Impératrice, était bossue et tellement petite
qu'il fallait, lorsqu'elle se mettait en table, ajouter au coussin
de sa chaise meublante un autre coussin fort épais en
satin violet. Madame de la Rochefoucauld savait racheter ses
difformités physiques par son esprit vif, brillant, mais
un peu caustique, par le meilleur ton et les manières
de cour les plus exquises. Après le déjeuner, l'Impératrice
faisait une partie de billard, ou bien, lorsque le temps était
beau, elle se promenait à pied dans les jardins ou dans
le parc fermé. Cette récréation durait fort
peu de temps, et sa majesté, rentrait bientôt dans
ses appartements, s'occupait à broder au métier,
en causant avec ces dames qui travaillaient comme elle, à
quelque ouvrage d'aiguille.
Quant il arrivait qu'on n'était pas dérangé
par des visites entre deux et trois heures de l'après-midi,
l'Impératrice faisait en calèche découverte
une promenade au retour de laquelle avait lieu la grande toilette.
Quelquefois l'Empereur y assistait.
De temps en temps aussi, l'empereur venait surprendre sa majesté
au salon. On était sûr alors de le trouver amusant,
aimable et gai.
A six heures, le dîner était servi ; mais le plus
souvent l'Empereur l'oubliait et le retardait indéfiniment.
Il y a plus d'un exemple de dîners mangés ainsi
à neuf et dix heures du soir. Leurs majestés dînaient
ensemble, seuls ou en compagnie de quelques invités, princes
de la famille impériale ou ministres. Qu'il y eût
concert, réception ou spectacle, à minuit tout
le monde se retirait ; alors l'Impératrice qui aimait
beaucoup les longues veillées, jouait au tric-trac avec
un de ces Messieurs les chambellans. Le plus ordinairement c'était
M. le comte de Beaumont qui avait cet honneur.
Les jours de chasse, l'Impératrice et ces dames suivaient
en Calèche. Il y avait un costume pour cela. C'était
une espèce d'amazone, de couleur verte, avec une toque
ornée de plumes blanches. Toutes les dames qui suivaient
la chasse dînaient avec Leurs majestés.
Quand l'impératrice venait passer la nuit dans l'appartement
de l'empereur, j'entrais le matin, comme de coutume, entre sept
et huit heures ; il était rare que je ne trouvasse point
les augustes époux éveillés. L'Empereur
me demandait ordinairement du thé ou une infusion de fleurs
d'oranger, et se levait tout aussitôt.
L'Impératrice lui disait en souriant :
- Tu te lèves déjà ? reste encore un peu
.
- Eh bien ! tu ne dors pas ? répondait sa majesté.
Alors il la roulait dans sa couverture, lui donnait de petites
tapes sur la joue et sur les épaules, en riant et en l'embrassant.
Au bout de quelques minutes l'Impératrice se levait à
son tour, passait une robe du matin et lisait les journaux, ou
descendait par le petit escalier de communication pour se rendre
dans son appartement. Jamais elle ne quittait celui de sa majesté
sans m'avoir adressé quelques mots qui témoignaient
toujours la bonté, la bienveillance la plus touchante.
Élégante et simple dans sa mise, l'Impératrice
se soumettait avec regret à la nécessité
des toilettes d'apparat ; les bijoux seulement étaient
fort de son goût; elle les avait toujours aimés;
aussi l'Empereur lui en donnait-il souvent et en grande quantité.
C'était un bonheur pour elle de s'en servir et encore
plus de les montrer.
Bonne à l'excès, tout le monde le sait, sensible
au-delà de toute expression, généreuse jusqu'à
la prodigalité, l'Impératrice faisait le bonheur
de tout ce qui l'entourait ; chérissant son époux
avec une tendresse que rien n'a pu altérer, et qui était
aussi vive à son dernier soupir qu'à l'époque
où Madame de Beauharnais et le général Bonaparte
se firent l'aveu mutuel de leur amour, Joséphine fut longtemps
la seule femme aimée de l'empereur, et elle méritait
de l'être toujours.
Pendant quelques années, combien fut touchant l'accord
de ce ménage impérial ! Plein d'attention, d'égards,
d'abandon pour Joséphine, l'Empereur se plaisait à
l'embrasser au cou, à la figure, en lui donnant des tapes
et l'appelant ma grosse bête; tout cela ne
l'empêchait pas, il est vrai, de lui faire quelques infidélités,
mais sans manquer autrement à ses devoirs conjugaux. De
son côté, l'Impératrice l'adorait, se tourmentait
pour chercher ce qui pouvait lui plaire, pour deviner ses intentions,
pour aller au devant de ses moindres désirs.
Au commencement, elle donna de la jalousie à son époux
: prévenu assez fortement contre elle pendant la campagne
d'Égypte, par des rapports indiscrets, l'Empereur eut
avec l'impératrice, à son retour, des explications
qui ne se terminaient pas toujours sans cris et sans violences
; mais bientôt le calme renaquit et fut très rarement
troublé. L'Empereur ne pouvait résister à
tant d'attraits et de douceur.
L'impératrice avait une mémoire prodigieuse que
l'Empereur savait mettre à contribution fort souvent ;
elle était excellente musicienne, jouait très bien
de la harpe et chantait avec goût. Elle avait un tact parfait,
un sentiment exquis des convenances, le jugement le plus sain,
le plus infaillible qu'il fût possible d'imaginer ; d'une
humeur toujours douce, toujours égale, aussi obligeante
pour ses ennemis que pour ses amis, elle a ramené la paix
partout où il y avait querelle ou discorde. Lorsque l'Empereur
se fâchait avec ses frères ou avec d'autres personnes,
ce qui lui arrivait fréquemment, l'Impératrice
disait quelques mots et tout s'arrangeait. Quand elle demandait
une grâce, il est un bien rare que l'Empereur ne l'accordât
pas, quelle que fût la gravité de la faute commise;
je pourrais citer mille exemples de pardons ainsi sollicités
et obtenus.
Trop généreuse et incapable de mesurer ses dépenses
sur ses ressources, il arriva fort souvent que l'Impératrice
se vit obligée de renvoyer ses fournisseurs les jours
qu'elle avait elle-même fixés pour le paiement de
leurs mémoires. Ceci vint une fois aux oreilles de l'Empereur
et il y eut à ce sujet entre les deux augustes époux,
une discussion très vive qui se termina par une décision
qu'à l'avenir aucun marchand ou fournisseur ne pourrait
venir au château sans une lettre de la dame d'atours ou
du secrétaire des commandements. Cette marche bien arrêtée
fut suivi avec beaucoup d'exactitude jusqu'au divorce. À
la suite de cette explication, l'Impératrice pleura beaucoup,
promis d'être plus économe ; l'Empereur lui pardonna,
l'embrassa et la paix fut faite. C'est, je crois, la dernière
querelle qui troubla le ménage impérial."
MEMOIRES
DE CONSTANT,
Premier valet de chambre : introduction et notes par Arnould
Galopin.
Albin Michel - Edition 1910.
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