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Si
vos pérégrinations vous entraînent devant
la très belle église d'Urcel (Aisne), vous ne manquerez
pas de remarquer, fièrement campée à l'entrée
du vieux cimetière, comme semblant monter la garde, une
stèle funéraire imposante qui porte l'inscription
suivante: «Ici repose le corps de Mr Dannequin,
Capitaine des Dragons, Chevalier de la Légion d'Honneur,
décédé le 28 févier 1851». Sans doute vous demanderez-vous avec
curiosité qui était cet homme, si visiblement attaché
à l'armée de l'Empereur comme le prouvent les noms
des batailles et le bas relief représentant le chapeau
du petit caporal gravés dans la pierre tombale. C'est
le parcours de ce soldat, mort il y a plus d'un siècle
et demi, que nous allons tenter, modestement, de retracer dans
les pages qui suivent.
Premiers
pas.
Aubigny, village natal de Jacques
Dannequin, aujourd'hui Aubigny en Laonnois
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Jacques Dannequin est né à Aubigny,
petit village situé à flanc de coteau, à
l'écart de la route qui va de Laon à Reims. Il
est baptisé le jour de sa naissance, le vendredi 3 juillet
1772. Son père, «un marchand
de cette paroisse», est absent ce jour-là, sûrement
pour ses affaires. De l'enfance et de l'adolescence de Jacques,
on ne saura pas davantage. Sans doute ont-elles été
semblables à des millions d'autres dans cette période
pourtant troublée : il a dix-sept ans quand éclate
la Révolution et peut-être bien d'autres préoccupations,
comme tous les jeunes gens de son âge. |
En
route pour l'armée.
Pourtant,
trois ans plus tard, la Patrie est en danger. Le 20 avril 1792,
la France déclare la guerre à la Hongrie et à
la Bohème, auxquelles se joignent bientôt la Prusse
et l'Autriche. Les forces ennemies remportent victoires sur victoires,
malgré le sursaut de Valmy. En mars 1793, c'est toute
l'Europe qui est coalisée contre la France. Les levées
et les réquisitions de 1791 et 1792 ne permettent pas
de fournir les 300000 hommes prévus. Aussi, en février
1793, une nouvelle levée de 300000 hommes est-elle décrétée
par la convention; elle se fait lentement, souvent difficilement,
et ne donne que la moitié des effectifs. C'est pourquoi
le Comité de Salut Public prend, le 23 août 1793,
un décret de réquisition des hommes de 18 à
25 ans. Jacques Dannequin vient d'avoir 21 ans. Il est incorporé
dès le 23 août dans le 4eme bataillon du département
de l'Aisne (1).
Essayons de nous faire une petite idée du personnage.
Au vu de ses exploits futurs, il doit être résistant,
habitué aux efforts physiques ; assez grand pour l'époque
: au moins cinq pieds quatre pouces (1m73), taille requise pour
entrer dans les dragons, sa future arme ; peut-être porte-t-il
déjà la moustache qui rendra célèbres
les grognards de l'Empire. Quant à son état d'esprit,
on ne peut que l'imaginer : sans doute n'est-il pas un révolutionnaire
fanatique, sinon il serait parti avec les premiers volontaires.
Mais il a certainement conscience que l'ennemi approche; s'il
part, c'est autant pour défendre sa famille, son village
que pour sauver cette République dont il n'a peut-être
qu'une vague idée. Il fait son devoir : c'est un soldat
de l'an II.
(1) Le quatre
août, les représentants auprès de l'Armée
du Nord prennent un arrêté par lequel ils appellent
sous les armes tous les hommes de 16 à 50 ans des départements
du nord. Cet arrêté parvient à Laon le 15
et, dès le 16, les autorités de l'Aisne prennent
toutes les mesures pour cette levée en masse, donc 8 jours
avant le décret de la Convention du 23 août. (d'après
«La Révolution dans l'Aisne» - 200 documents
présentés par Guy Marival).
A
pied et à cheval.
L'armée
du Nord où Jacques Dannequin fait ses premières
armes est commandée par Jourdan. Elle remporte une victoire
éclatante contre les Autrichiens à Wattignies,
mais est repoussée avant d'entrer en Belgique. Jourdan
est remplacé par Pichegru qui reprend l'offensive en Belgique
puis conquiert la Hollande qui devient la République Batave
le 16 mai 1795.
Charge de dragons
|
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Entre temps, notre héros a eu le temps de
s'habituer à la vie militaire. Le 13 ventose an II - 3
mars 1794 - (2) il est incorporé dans le septième
régiment de dragons (3). La particularité des dragons
est de pouvoir combattre à la fois à pied et à
cheval. Jacques fut-il tout de suite cavalier ? Rien n'est moins
sûr, étant donné le manque criant de chevaux
dans les armées de la Révolution puis de l'Empire.
En tout cas, il va voir du pays, puisqu'il suit Bonaparte dans
la Campagne d'Italie dès 1796.
(2) Je prends
comme référence l'Etat des services de 1815 (voir
annexe).
(3) Les dragons, créés par Turenne en 1668 et rendus
tristement célèbres par leurs excès, commis
sur l'ordre de Louis XIV, contre les protestants du sud-ouest
et du sud (les dragonnades), combattent à pied ou à
cheval. Leur uniforme de 1791 se perpétue jusqu'en 1812
: casque à cimier en cuivre, garni sur le pourtour d'un
turban de veau marin, surmonté d'une crinière noire,
habit de drap vert foncé, veste et culottes blanches.
Ils sont armés du sabre droit, du pistolet et du fusil
modèle 1777.
En Italie. |
Jacques
prend part au siège de la citadelle de Mantoue dans les
divisions d'Augereau et Sérurier ; comme la ville est
très grande, «on supposait pouvoir opérer une
surprise» (Marmont). C'est l'affaire de quelques
semaines tout au plus. En fait, il se passera huit mois avant
que les défenseurs de la citadelle ne rendent les armes,
vaincus par la famine et les maladies plus que par les soldats
français ! Le 2 février 1797, Mantoue capitule
dans l'honneur : la garnison autrichienne est autorisée
à repartir dans son pays et les Français la remplacent.
Le septième dragons restera sans doute en garnison à
Mantoue; en effet, Bonaparte laisse les places fortes conquises
sous bonne garde tandis qu'il part en Egypte à la poursuite
de ses rêves de conquérant de l'Orient!
«La reddition de Mantoue.»
Tableau
d'Hyppolyte Lecomte (détail)
|
|
|
«Rendu».
La
seconde coalition qui regroupe la Russie, l'Autriche, l'Angleterre,
la Turquie et Naples passe à l'attaque sur tous les fronts.
En Italie, les forces françaises sont bousculées
et se replient, abandonnant de nombreuses garnisons à
leur sort. Les coalisés, commandés par Souvarov,
font le siège de toutes les forteresses occupées
par les Français : Pieschiera, Mantoue, Milan, Turin,
Tortone. Après un blocus de soixante-douze jours et un
siège de vingt jours, la garnison française, forte
de 4000 hommes, capitule le 30 juillet 1799 devant les troupes
autrichiennes commandées par le général
Kray. Jacques Dannequin fait partie des «rendus». Mantoue conquise et perdue, notre soldat de 27
ans fait l'expérience des cruels aléas de la guerre
! |
Bonaparte
poursuivit de sa haine le commandant de la garnison, Foissac-Latour,
responsable malheureux de la capitulation. Dans une lettre de
juillet 1800, il défend expressément qu'il porte
l'uniforme. Bonaparte précise : «qu'il
a cessé d'être au service de la République
le jour où il a lâchement rendu la place de Mantoue
(
) Sa conduite à Mantoue est plus encore du ressort
de l'opinion que des tribunaux. D'ailleurs l'intention du Gouvernement
est de ne plus entendre parler de ce siège honteux, qui
sera longtemps une tâche pour nos armes.»
Promotion.
Heureusement
pour notre «rendu», ce
qui vaut pour le chef ne vaut pas forcément pour le soldat
! Il ne semble pas que Bonaparte, devenu Premier Consul, ait
tenu rigueur à la troupe de la capitulation de Mantoue.
Il revient prendre en personne la direction des opérations
en Italie et bat les Autrichiens à Marengo, le 14 juin
1800. Jacques Dannequin a peut-être participé à
la bataille ; en tout cas, il a pris du galon : depuis le 23
mars, il est brigadier.
Brigadier du
7eme dragons
(Infographie
d'A. Jouineau)
|
|
|
Toute
une série d'armistices et de traités mettent fin
à la lutte en 1801 et 1802. Enfin, la Paix d'Amiens est
signée le 23 mars 1802.
La paix.
Depuis 9 ans bientôt, Jacques se bat, en
France et en Italie. Il a connu victoires et défaites;
il a vu beaucoup de ses compagnons mourir ou regagner leur foyer
blessés ou infirmes. C'est maintenant un ancien ; il s'est
fait à l'armée ; il passe maréchal des logis
le 24 juin 1802. Même la paix revenue, il ne songe pas
au retour. Sans doute reste-t-il dans diverses garnisons en Italie.
Ses états de services précisent qu'il est en campagne
jusqu'à l'an XII (1804) ; on ignore ce qu'il fait en 1805,
mais on le retrouve en 1806 dans l'armée du Roi de Naples. |
Au service du
Roi de Naples.
Bonaparte
est devenu Napoléon. Une nouvelle coalition tente de l'abattre.
Tandis qu'il fait campagne en Allemagne, il ordonne à
son frère Joseph de conquérir le Royaume de Naples.
Jacques Dannequin fait partie de l'armée de 40000 hommes,
commandée par Masséna, qui envahit le pays et prend
Capoue.
Joseph entre dans Naples le 14
février avec le titre de Roi de Naples.
Notre héros prend part
ensuite à la lutte contre les anglais qui occupent la
Calabre. En 1808, Joseph est convoqué par Napoléon
pour devenir Roi d'Espagne. Il est remplacé sur le trône
de Naples par Murat. Jacques Dannequin quitte enfin l'Italie
avec son régiment pour remonter vers le nord.
En
Allemagne, avec la Grande Armée
Le
septième régiment de dragons fait partie de la
division commandée par Grouchy et qui appartient au troisième
corps d'armée sous les ordres de Davout. Jacques passe
adjudant sous officier le 11 juin 1809, quelques jours avant
la grande bataille de Wagram (5 et 6 juillet), où son
régiment est engagé. Dans ce gigantesque combat
(188000 hommes du côté français contre 136000
du côté autrichien), la cavalerie tient un rôle
de premier plan. C'est là que notre tout nouvel adjudant
reçoit la première blessure qui figure sur ses
états de services : un coup de sabre, marque tangible
de sa bravoure. C'est à la suite de cette bataille qu'il
recevra la croix de la Légion d'Honneur.
Légionnaire.
D.Jacques
Dannequin est nommé Chevalier de la Légion d'Honneur
(4) le 20 juillet 1809. Comme tout nouveau légionnaire,
il reçoit une lettre de félicitations signée
du Grand Chancelier Lacepède, qui lui demande de prêter
le serment prescrit par la loi. Celui-ci n'a pas changé
depuis 1804, date à laquelle il était prononcé,
souvent, au front des troupes, devant l'Empereur lui-même.
Il mêle habilement les notions d'Empereur et d'Empire à
celles de République et de Constitution; il appelle les
légionnaires à défendre la liberté
et l'égalité et à combattre toute tentative
de rétablissement du régime féodal.
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Cette distinction restera une des plus grandes
fiertés de Jacques Dannequin, à tel point qu'il
tiendra à ce qu'elle figure sur sa tombe.
 |
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(4) Bonaparte crée la Légion d'Honneur
le 4 mai 1802. Il l'organise comme l'Ordre de Chevalerie de la
Révolution dont Lacepède (grand naturaliste et
écrivain) devient le premier Grand Chancelier le 14 août
1803.
La
longue marche.
Un
an plus tard, le 30 août 1810, Jacques est promu sous-lieutenant.
Son régiment fait partie de la Grande Armée de
1812 qui part pour la Pologne et la Russie (5). Il est parmi
ces 500000 hommes «de presque toutes les nations de l'Europe.
Tous les plus beaux hommes en grande tenue, tous les plus beaux
chevaux de l'Europe étaient là, réunis sous
nos yeux» (6). Cinq mois plus tard, ils ne seront
plus que 24000 en état de combattre ! Entre temps, il
y aura eu la Moskova, la prise de Moscou et l'incendie, le début
de la retraite et de l'hiver, et il restera la Bérézina
!
L'armée franchit le Niémen
le 24 juin et marche vers Moscou, sans véritable opposition
de la part des Russes. Kutusov décide enfin le 7 septembre
de livrer bataille à Borodino (village proche de Moscou)
qui deviendra pour les Français la bataille de la Moskova
(du nom du fleuve qui traverse Moscou).
Jacques Dannequin est lieutenant
depuis un mois. Le tournant de la bataille est la prise de la
Grande Redoute par la cavalerie entraînée par Murat
en personne. Jacques a son cheval tué sous lui par un
boulet qui le blesse à la jambe par la même occasion.
C'est la bataille la plus meurtrière de l'Empire : 30000
tués ou blessés chez les Français, 38500
chez les Russes.
Le 15 septembre, Napoléon
entre dans Moscou. Le jour même, l'incendie de la ville
commence. Il s'éteindra le 21 septembre, ne laissant pratiquement
que des ruines. Seuls la Garde et le corps d'armée de
Davout sont restés dans la ville avec l'Empereur, le reste
de l'Armée campe à l'extérieur, en butte
à la guerre de harcèlement menée par Kutusov.
Là, Jacques Dannequin reçoit une autre blessure
: un coup de lance dans les reins «étant
au service chez le Roi de Naples»
(Murat). C'est le 18 octobre, jour où l'ordre de départ
d'une retraite qui ne veut pas encore dire son nom est donné.
La plus grande tragédie de l'Empire commence. Qu'on imagine
la somme de courage physique et moral nécessaire à
notre lieutenant pour affronter le froid, la faim, la fatigue,
le passage de la Bérézina, et tout cela vraisemblablement
sans cheval et avec deux blessures reçues peu de temps
auparavant ! On devine l'état dans lequel il arrive en
France, dans le courant du mois de décembre, parmi les
90000 rescapés de ce qui fut la Grande Armée.
(5) Le septième
régiment de dragons appartient au corps du général
Grouchy qui fait partie de la cavalerie de réserve, directement
sous les ordres de Murat.
(6) Scène
décrite par le général Lejeune, le 23 juin
1812, près du fleuve Niémen (cité par Jean-Claude
Damamme, dans «Les Soldats de la Grande Armée»).
Nouveau
départ.
Excitée
par ce début de curée, la Prusse rejoint la coalition
en 1813. Les restes de la Grande Armée sont réorganisés
tant bien que mal. Jacques Dannequin, qui doit être une
force de la nature pour récupérer aussi vite, part
pour une nouvelle campagne, en Allemagne cette fois, au printemps
1813. Cette campagne n'est qu'une longue suite de revers militaires
mais marque le sommet de la carrière de notre héros.
En effet, le 12 août 1813, il est nommé capitaine
dans la compagnie d'élite de son régiment, en remplacement
du capitaine Ligniville proposé à une place de
chef d'escadron. Au bout de 20 ans de carrière, on mesure
le chemin parcouru par le jeune soldat de l'an II, mais au prix
de combien de souffrances !
La campagne de 1813 s'achève
sur la désastreuse défaite de la «bataille
des Nations» à Leipzig (16-19 octobre) suivie
par une effroyable retraite. L'Empereur repasse le Rhin à
Mayence. L'ère des conquêtes de termine, la campagne
de France commence.
Retour
au pays.
Face
aux 300000 combattants et aux 300000 hommes de réserve
dont disposent les Alliés, Napoléon ne peut aligner
plus de 70000 hommes. Le 17 décembre 1813, Jacques Dannequin
est toujours là, mais il a changé de régiment.
En effet, le 9 décembre, l'Empereur crée par décret
un 2eme régiment d'éclaireurs lanciers dans sa
Garde impériale. Jacques, sous les ordres d'un tout nouveau
général de division, de deux ans plus jeune que
lui, Colbert-Chabanais, fait maintenant partie de la Vieille
Garde commandée par Mortier, duc de Trévise (7).
La Campagne de France débute par quelques succès,
qui ne sont souvent que des demi victoires. L'obsession de Napoléon
est de vaincre Blücher, son vieil ennemi, le vainqueur de
Leipzig, qu'il estime avec raison être l'homme providentiel
de la coalition. Il lance trois offensives contre lui, la troisième
étant la plus dangereuse pour le vieux maréchal
prussien. Le 7 mars 1814, Blücher a disposé ses troupes
sur le plateau de Craonne et tente un mouvement tournant avec
les 11000 cavaliers de Winzingerode. Mais Napoléon attaque
aussitôt, de front, avec 35000 hommes, pendant que Ney
entame lui aussi un mouvement tournant vers le nord.
Jacques Dannequin connaît
bien la région : il est à quelques kilomètres
de son village natal. Après tant d'années passées
sur les routes et les champs de bataille d'Europe, le voilà
de retour à son point de départ, et son pays est
à nouveau menacé par l'ennemi ! On devine avec
quelle détermination notre capitaine se lance à
l'attaque au milieu de ses hommes, tandis que Napoléon
observe la manuvre grâce à sa célèbre
lorgnette.
Statue de Napoléon
- Plateau de Craonne (détail)
|
|
|
Une fois encore, Jacques échappe de peu
à la mort : son cheval est tué d'un boulet, comme
à la Moskova, et sans doute est-il blessé. La victoire,
toute relative, de Craonne est incomplète, puisque les
Alliés se replient en bon ordre sur Laon où l'Empereur
subira un cuisant échec quelques jours plus tard. On connaît
la suite, inéluctable, jusqu'à l'abdication de
Napoléon le 6 avril et l'entrée de Louis XVIII
dans Paris le 3 mai.
(7) A Sainte-Hélène,
Napoléon eut ce jugement sans appel à propos de
Mortier : «Le Duc de Trévise est un brave homme,
mais sa femme le mène» ! |
Fin
de partie.
Jacques
Dannequin échappe à la première fournée
des mises en demi solde le 12 mai 1814. Il est même incorporé
dans le deuxième régiment de Hussards le 16 juillet,
car le deuxième régiment d'éclaireurs est
dissous, mais moins de deux mois plus tard, le 11 septembre,
il est renvoyé dans ses foyers. Le nouveau souverain veut
faire des économies et sans doute se débarrasser
des fidèles de l'Empereur, potentiellement dangereux.
D'ailleurs, une ordonnance du Ministère de la guerre du
17 décembre consigne les demi-solde à résidence
dans leur lieu de naissance. Voilà Jacques de retour dans
son village d'Aubigny. Peut-être s'y sent-il un peu à
l'étroit, comme Napoléon sur l'île d'Elbe
?
Pendant les Cent Jours, il est
rappelé une première fois le 18 mars 1815, puis
une deuxième fois le 14 avril (par Buonaparte, précise
l'état des services de 1815) car Napoléon tente
de reconstituer son armée. Les dernières mentions
indiquent qu'il s'est rendu au dépôt du Huitième
Dragons le 10 mai, puis qu'il est rentré dans ses foyers
le 11 octobre. Or chaque régiment de cavalerie comprend
un escadron de dépôt qui sert à recruter
les escadrons de guerre et à former de nouveaux cavaliers.
Il est donc vraisemblable que Jacques Dannequin a servi d'instructeur
et n'a pas participé aux derniers combats de l'Empire
agonisant. D'ailleurs, il a tenu à préciser sur
ses états de services de 1817 que le dernier corps où
il a servi est celui des «éclaireurs
de l'ex Garde« (8).
(8) Le dossier
de demande de retraite de 1819 porte la mention «employé
pendant l'usurpation».
Retraite.
Jacques Dannequin
prête serment
au roi Louis XVIII.
|
|
|
En 1815, Jacques Dannequin a 43 ans. Il lui reste
trente-six ans à vivre. Sa «parenthèse» militaire aura duré vingt-deux ans, mais
quelles années ! Nul doute que la vie à Aubigny
doit lui paraître un peu fade, d'autant plus qu'il peut
légitimement s'estimer lésé de ne bénéficier
que d'une demi solde après tous les dangers traversés
et les services rendus à la Nation.
Suprême amertume, pour conserver cette Légion d'Honneur
dont il est si fier, il lui faudra prêter serment au Roi
(9), ce qu'il fait le 12 octobre 1816 et qu'on ne saurait lui
reprocher quand on sait la rapidité avec laquelle la maréchaux
eux-mêmes ont fait allégeance au nouveau Pouvoir
!
Le montant de la retraite provisoire de Jacques Dannequin est
de 600 francs. En 1819, il fait une demande de retraite définitive
qui lui est accordée par ordonnance royale le 17 septembre.
Sa pension est maintenant de 1200 francs, avec la précision
suivante : «Le pensionnaire désire en jouir
à Aubigny dans le département de l'Aisne», ce qu'il fait, du moins au début. Quel
est l'évènement qui a provoqué son départ
pour Urcel ? Peut-être son mariage avec Marie Louise Clotilde
Josèphe Prissette, dont il est veuf à sa mort (10). |
Celle-ci
survient à l'âge de 79 ans, dans sa demeure d'Urcel,
le 26 février 1851, à dix heures du matin, selon
le témoignage de deux de ses amis, Désiré
Delahaye et Antoine Defrance. Sa pierre tombale marque l'ultime
attachement de Jacques Dannequin à Napoléon (11).
(9) La nouvelle
formule comporte une curieuse clause encourageant la délation
: «Je jure (
) de révéler à l'instant
tout ce qui pourrait venir à ma connaissance et qui serait
contraire au service de Sa Majesté et au bien de l'Etat.»
Peut-être Louis XVIII pensait-il ainsi s'attacher par le
lien de la parole donnée les anciens légionnaires.
(10) A quelle
date ? Ont-ils eu des enfants ? Seule une étude systématique
des registres d'état civil d'Aubigny et d'Urcel (dans
la mesure où ils n'ont pas disparu) pourrait nous renseigner.
(11) Sur la pierre
tombale est gravé «Chevalier de la Légion
d'Honneur» alors que l'acte de décès porte
la mention «Officier de la Légion d'Honneur».

Tombe de Jacques
Dannequin
Stèle
funéraire de J.Dannequin à Urcel (détail)
|
|
|
Ultime ironie, Jacques Dannequin meurt neuf mois
avant le coup d'état du 2 décembre 1851 ! Six ans
plus tard, le 12 août 1857, Napoléon III crée
par décret la médaille de Sainte-Hélène,
destinée à honorer les anciens combattants survivants
de la Révolution et de l'Empire. Cette médaille
porte à l'avers l'effigie de Napoléon Ier et au
revers la légende : «Campagne
de 1792 à 1815 A ses compagnons de gloire Sa dernière
pensée Sainte-Hélène 5 mai 1821». On peut la suspendre par un ruban vert bordé
d'un liseré rouge. Le vert symbolise l'espérance
et le rouge l'ardeur, la vaillance, le courage. Trois qualités
qui conviennent fort bien à Jacques Dannequin, soldat
de l'an II et capitaine de dragons de l'Empire.
Arnaud Ziegelmeyer - Décembre 2004. |
ANNEXE : TABLEAU
COMPARATIF DES «ETATS DE SERVICES» DE
JACQUES DANNEQUIN |
|
ETAT DES SERVICES
1813
(proposition
à l'emploi de capitaine) |
ETAT DES SERVICES
1815 |
ETAT DES SERVICES
1817 |
ETAT DES SERVICES
1818
(proposition
pour une retraite) |
|
. |
4eme bataillon du département
de l'Aisne
23 août 1793 |
. |
Idem
Idem |
|
Dragon au 7eme régiment
10 mars 1795 |
Idem
13 ventose an 2 (3mars 1794) |
. |
Idem
Idem E des S 1815 |
|
Brigadier
5 juin 1799 |
Idem
1er germinal an 8 (22 mars 1800) |
. |
. |
|
Maréchal des logis
8 octobre 1802 |
Idem
5 messidor an 10 (24 juin 1802) |
Idem
Idem |
Idem
Idem |
|
Adjudant sous officier
10 février 1810 |
Idem
11 juin 1809 |
Idem
Idem |
Idem
Idem |
|
Chevalier de la Légion
d'honneur
20 juillet 1809 |
Idem
Idem |
Idem
Idem |
Idem
Idem |
|
Sous Lieutenant
1er octobre 1810 |
Idem
30 août 1810 |
Idem
Idem |
Idem
Idem |
|
Lieutenant
9 août 1812 |
Idem
8 août 1812 |
Idem
Idem |
Idem
Idem |
|
. |
Capitaine
12 août 1813 |
Idem
Idem |
Idem
Idem |
|
. |
Passe au 2eme régiment d'éclaireurs
le 17 décembre 1813 |
Idem
Idem |
Idem
Idem |
|
. |
Incorporé au 2eme régiment
de Hussards le 16 juillet 1814 |
Idem
Idem |
Idem
Idem |
|
. |
Renvoyé dans ses foyers en
demi solde le 11 septembre 1814 |
Idem |
Idem |
|
. |
Rappelé le 18 mars 1815 |
Idem |
Idem |
|
. |
Rentré dans ses foyers et
rappelé par Buonaparte le 14 avril 1815 |
Rentré dans ses foyers et
rappelé le 14 avril 1815 |
Idem |
|
. |
S'est rendu au dépôt
du 8eme dragons
Le 10 mai 1815 |
Idem |
Idem |
|
. |
Rentré dans ses foyers pour
jouir de la demi solde le 11 octobre 1815 |
Rentré dans ses foyers le
11 octobre 1815 |
Rentré dans ses foyers avec
demi solde le 11 octobre 1815 |
|
A fait les campagnes jusqu'à
l'an 7 et depuis celle d'Italie en Calabre celle de 1809 à
la Grande Armée de 1812 en Pologne et Russie |
A fait les campagnes 3,4,5,6,7,8,9,10,11
et 12 A fait celle de l'an 14=1806 à l'Armée de
Naples 1809 à la Grande Armée 1812 en Russie 1813
en Allemagne 1814 en France |
. |
Idem |
|
. |
Prisonnier de guerre à Mantoue
le 13 thermidor an 7 (31 juillet 1799) rendu d'apprès
la capitulation le 13 thermidor an 7 |
. |
Idem |
|
Blessé à Wagram d'un
coup de sabre et dans la retraite de Moscou a reçu une
autre blessure |
A eu son cheval tué d'un
boulet à la bataille de la Moskova le 7 septembre 1812
et à été blessé à la jambe
du même boulet
Le 18 octobre a reçu un
coup de lance dans les reins étant au service chez le
Roi de Naples
A eu son cheval tué d'un
boulet à la bataille de Craonne le 7 mars 1814 |
Blessé à la jambe
par un boulet le 7 octobre 1812
Blessé d'un coup de lance
dans les reins le 18 octobre 1812 |
Idem E des S 1815 |
Note de l'auteur:
La graphie, l'orthographe, la syntaxe et la ponctuation (ou plutôt
l'absence de ponctuation) ont été, dans la mesure
du possible et sauf erreur, respectées. Les équivalences du calendrier grégorien
ont été ajoutées aux dates du calendrier
républicain. On constate
d'importants écarts dans les dates entre les 3 derniers
états et le premier; celui-ci a sûrement été
rédigé dans l'urgence, sans l'aide de documents,
et en s'appuyant sur les souvenirs des intéressés,
ce qui peut expliquer son manque de précision.
C'est l'état des services
de 1815 qui semble le plus clair, le plus précis et le
mieux rédigé, qui a servi de base à la rédaction
de l'article.
Bibliographie
:
1. Sources
-Stèle funéraire
de J. Dannequin à Urcel.
-Etats civils d'Urcel et d'Aubigny
en Laonnois.
-Dossier militaire de J. Dannequin
-archives de l'armée de terre (côte 3YF 8881)
-Dossier de la Légion
d'Honneur -archives nationales (dossier N° 10736)
2. Ouvrages consultés
-«Histoire
militaire de la France» (t.
2) collectif sous la direction d'André Corvisier - PUF
-«Les
Soldats de la Grande Armée»
- Jean-Claude Dammame - Perrin (Tempus)
-«Napoléon
: la Campagne de France» - Pierre
Miquel - Bartillat
-«La
Révolution vue de l'Aisne en 200 documents» commentaires de Guy Marival ;
Services éducatifs des
archives de l'Aisne.
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