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Iéna,
une bataille-clé.
 elon Alain Pigeard : " Napoléon
voulait conquérir sur les hauteurs voisines de Iéna
le terrain nécessaire au déploiement de ses troupes.
Favorisé par un brouillard épais, il put s'avancer
tout près de l'ennemi, dont il connaissait les positions
et qui ignorait sa présence. Le signal de l'attaque fut
alors donné et aussitôt les divisions Gazan et Suchet
du corps de Lannes descendirent des hauteurs du Landgrafenberg
et se précipitèrent sur le corps de Tauentzien.
Après une lutte acharnée, les villages de Cospeda
et de Clozewitz furent enlevés aux prussiens.
Au même moment, Soult se jeta à droite sur le corps
de Holzendorf, le coupa du centre de l'armée prussienne
et le rejeta sur Dornburg. Hohenlohe, surpris de voir les français
sur le plateau, opéra un changement de front et fit alors
face à l'Empereur ; en même temps il envoya chercher
Rüchel à Weimar pour le secourir. Il était
10 heures, Napoléon attendait encore ses réserves
lorsque Ney, qui avait franchi le Landgrafenberg, arriva sur
le champ de bataille et se jeta sur Tauenzien. Il se retrouva
isolé mais ses troupes firent des prodiges de valeur et
résistèrent bien à l'ennemi. Tous les corps
de l'armée française poussèrent alors en
avant et l'armée prussienne plia et commença à
se débander. C'est alors qu'intervint Rüchel avec
ses renforts, mais il se trouva emporté dans la retraite
générale. Pour achever ce désastre, Murat
apparut avec sa cavalerie et poursuivit les ennemis jusqu'à
Weimar."
Quelques
chiffres.
Alain
Pigeard indique pour les forces françaises 56 000 hommes
et pour les forces Prusso-Saxonnes
72 000 hommes.
Toujours selon la même source, les pertes françaises
seraient comprises entre 4000 et 7500 tués et les pertes
Prusso-Saxonnes entre 12 000 tués et blessés, ainsi
que des prisonniers.
L'Empereur,
la veille d'Iéna
 Le chirurgien d'Héralde, du 1er
bataillon du 88ème de ligne, remarque Napoléon
au milieu de son armée : " L'Empereur revint à
six heures du soir. Les soldats qui faisaient la soupe voulurent
manifester leur joie. Il fit signe de la main : tout le monde
dit " Silence ! ". Il mit pied à terre au milieu
du bivouac du 40ème de ligne qui était placé
au centre de la division. Les grenadiers de ce régiment
lui servirent de Garde. Ils lui établirent une baraque
faite avec une barricade de jardin et de la paille. Un grand
feu brilla devant cet abri. Les armes des deux compagnies de
grenadiers furent placées à douze pas de lui, en
faisceaux avec les deux aigles du régiment. Quatre grenadiers
y restèrent en faction : un au faisceau d'armes, deux
sur le côté de la baraque et le quatrième
derrière, formant ainsi un carré où personne
n'entrait. C'est là, que sans table, sans chaise l'Empereur
se coucha ventre à terre sur quelques poignées
de paille, à petite portée de fusil des postes
prussiens, entouré de cartes que le prince Berthier déroula
devant lui. Il donna ses ordres pour la grande bataille du 14
octobre. Il avait son habit de chasseur à cheval de sa
Garde, sa capote grise, une culotte blanche et des bottes à
l'écuyère . Il quitta son chapeau et mit lui-même
un mouchoir de poche blanc sur sa tête qu'il noua par derrière,
ne pouvant lui faire faire deux tours. "
"C'était
comme un orage qui tombait sur une forêt".
Octave Levavasseur, officier d'artillerie de formation, fut nommé
le 12 septembre 1806 aide de camp du général de
Séroux (VI° corps de la Grande-Armée, maréchal
Ney), il parle de la bataille avec un certain réalisme
: " le 14, dès 7 heures du matin, nous marchions
en toute hâte vers le bruit du canon, qui ronflait au loin,
derrière une nombreuses cavalerie, et nous arrivâmes
vers les deux heures sur le champ de bataille. En se portant,
notre artillerie légère foudroyait à mitraille
les colonnes prussiennes. Le brave général de Colbert
crut devoir se placer près de nous, pour nous soutenir,
mais, s'apercevant que les boulets et la mitraille éclaircissaient
ses rangs et altéraient le moral de sa brigade, il cria
ce commandement trivial que chacun répéta : "
En avant ! Pète qu'a peur ! " et, piquant des deux,
il fit une charge admirable qui enfonça tout ce qui était
devant nous. L'armée prussienne fut en pleine déroute.
On apprit bientôt que les Autrichiens, à leur tour,
se réjouissaient de la défaite des Prussiens. ".
Le commandant
Beslay, publicateur des
" Souvenirs militaires " d'Octave Levavasseur rectifie
toutefois dans une note en bas de page que " L'artillerie
légère de Ney arrivant, comme le dit ici Octave
Levavasseur, put avoir son rôle dans la défaite
des Prussiens, mais le gros des divisions du VI° corps ne
prit pas part à la bataille, ayant fait ce jour-là
plus de quinze lieues pour atteindre Weimar à la nuit."
Le Capitaine
Aubry, du 12ème
chasseurs quant à lui écrit : " Napoléon
avait cru découvrir l'armée prussienne sur les
hauteurs d'Iéna, et avait pris toutes ses dispositions
pour assurer à son armée les moyens de déboucher
sur ces hauteurs. Il avait réuni sur ce point toute sa
garde et Murat avec toute la cavalerie, tandis qu'il n'avait
affaire qu'au corps du général de Hohenlohe, qui
était détaché. La canonnade devient furieuse
sur notre point. Dans une charge faite par nos trois régiments
sur les dragons saxons et prussiens, nous sommes tombés
dan un marais ; les trois régiments se sont confondus
et ont été ramenés pêle-mêle
jusque sur l'infanterie, qui a fait une belle contenance. Mais,
dans cette échauffourée, Grobert [compagnon d'armes
de Aubry], s'est particulièrement distingué "
; sa compagnie d'élite s'est reformée promptement,
et successivement tout le régiment. Aussi le colonel,
qui était je ne sais où, n'a pas dû être
peu surpris lorsque le général est venu le complimenter
sur le beau fait d'avoir su promptement reformé son régiment."
Vincent
Bertrand, alors soldat
au 7ème régiment d'infanterie légère,
est engagé lui aussi dans la fournaise : "Mon bataillon,
en tirailleurs, a devant lui de la cavalerie prussienne. C'était
mon second baptême du feu, mais j'étais à
côté de Lacour et au milieu de vieux soldats. Tout
à coup cette cavalerie nous serre de près et nous
menace gravement. Mes vieux camarades, calmes et fermes comme
des rocs, me disent : "Cadet, ce sont des Prussiens,
vise au poitrail, ils veulent de la musique, il faut les faire
danser." Je fus, j'ose le dire, brave jusqu'à
la témérité. Les tirailleurs sont repliés,
mon bataillon reprend sa place de batailler dans le régiment.
Le général de division Heudelet voyant notre position
critique, accourt et ordonne de former le carré, dans
lequel il n'a que le temps de se jeter. La cavalerie ennemie
tourne autour du carré immobile comme un bloc de granit,
puis elle se retire pour se rallier. Les voltigeurs sont lancés
en tirailleurs, aux cris de " A la baïonnette !
". Mais, une des faces du carré ouvrant le feu, les
voltigeurs rentrent. L'ennemi, enhardi par ce recul, charge à
fond., les quatre faces du carré tirent. Cavaliers et
chevaux viennent tomber à nos pieds, et la charge tourne
bride en désordre. Les carabiniers et voltigeurs se portent
en avant, poussent rudement à la baïonnette les fuyards
et font prisonniers les cavaliers démontés. "
François
Lavaux, simple soldat
au 103ème de ligne est marqué par cette bataille
: " L'attaque commença aussitôt par le 17ème
régiment de ligne et le 21ème. C'était comme
un orage qui tombait sur une forêt. Je peux dire que jamais
je n'ai entendu un tel feu. Les balles tombaient comme de la
grêle d'un côté comme de l'autre. Aussitôt
le bruit de 200 pièces de canon se fit entendre. On eût
dit que tout l'enfer était déchaîné
ce jour-là ; les montagnes en tremblaient. Ce qui nous
inquiétait, c'était un brouillard si épais
qu'on ne pouvait pas se voir à portée de pistolet.
La terre était couverte de morts et de blessés,
au point qu'on ne pouvait avancer sans marcher sur ces malheureux.
Les uns criaient : " Camarades, achevez-moi ! ".
D'autres disaient : " Prenez pitié de nous, en
nous enlevant d'ici ! ". Il y en avait qui ayant les
deux jambes coupées criaient " Vive l'Empereur
! ". D'autres marchaient sur leurs genoux et sur leurs
mains pour se traîner hors du champ de bataille
Vers
dix heures, une ordonnance de l'Empereur vint nous dire de nous
emparer d'un petit plateau qui était sur notre gauche.
Les Prussiens y avaient dix-huit pièces de canons qui
étaient chargées à mitraille. Quand nous
fûmes arrivés en haut, ils firent sur nous une telle
décharge qu'en moins de deux minutes, par une volée
de coups de canon, nous perdîmes 300 hommes de notre régiment.
Mon fusil fut coupé entre mes mains, sans que je le sentisse
; il ne restait plus que la crosse. Mon chapeau fut enlevé
par le vent d'un boulet
"
Percy, le célèbre chirurgien
en chef de la Grande-Armée a lui aussi laissé un
témoignage sur cette journée: " Le 14 , nous
sommes partis pour Iéna. Après avoir fait deux
lieues, nous avons commencé à entendre le bruit
du canon ; nous avons traversé Roda, qui est une très
petite ville ; plus loin, nous avons entendu les décharges
de mousquetterie ; enfin, après avoir longtemps trotté
au milieu des troupes qui forçaient leur marche, nous
sommes arrivés à Iéna. Il était dix
heures du matin : on se battait à trois quarts d'heures
de là, sur la route de Weimar ; les blessés arrivaient
à force. Nous sommes descendus de cheval et sur-le-champ
les chirurgiens qui m'accompagnaient et moi nous sommes mis en
besogne dans la grande église. Ce local a été
bientôt rempli ; on y a fait plus de trente amputations
; pendant que je me sacrifiais, on m'a volé le meilleur
de mes chevaux, que montait un chirurgien nommé Pissot.
Bientôt ce local a été insuffisant : on a
envoyé les malades à l'hôpital des aliénés,
qui en a contenu deux cent cinquante ; il a fallu en remplir
le vaste vestibule de la municipalité, et ensuite toute
la maison du collège ; l'auberge de l'Ours Noir a été
consacrée à quarante-cinq officiers ; j'en ai mis
autant dans une autre maison sur la grande place. J'ai amputé
une jambe à l'aide de camp du maréchal Ney et fait
diverses autres amputations ou opérations ; chacun de
mes collaborateurs s'est dévoué avec le même
zèle ; on a pansé plus de deux mille blessés
dans le reste de la journée et plus de douze cents couchés
presque sans paille, n'ont eu la plupart ni eau, ni vivres ;
à peine a-t-on pu trouver assez de linge. MM. Beauquet,
du VII° corps, et Gallée, du V°, nous ont bien
aidés avec leurs instruments et leurs chirurgiens. Il
y a eu des blessures terribles. Les Saxons et les Prussiens ont
montré une vigueur étonnante : ils ont eu plus
de huit cent blessés, beaucoup de morts et plusieurs mille
prisonniers ; parmi ceux-ci étaient neuf chirurgiens,
que j'ai retenus. La ville est encombrée de Prussiens
et de Saxons qui défilent. Sa Majesté y couchera
pour se rendre demain à Weimar. "
Le mot
de la fin.
Le soldat Lavaux précise que " L'armée prussienne
fut dans cette journée, culbutée, coupée
et mise en pleine déroute. Sur les deux heures de l'après-midi,
notre cavalerie fut complètement réunie. Elle se
mit à charger l'armée prussienne qui battait en
retraite et lui fit plus de 32 000 prisonniers, des généraux,
des colonels, plus 25 drapeaux, 100 pièces de canons et
des bagages ".

La bataille d'Iéna
(14 octobre 1806)
par Charles Thévenin
Musée
Napoléon - Château de Grosbois
Pour
en savoir plus.
- Capitaine AUBRY : " Souvenirs
du 12ème chasseurs, 1799-1815 ". (A la Librairie
des Deux Empires, 2002).
- Capitaine BERTRAND : " Mémoires, Grande-Armée,
1805-1815 ". (A la Librairie des Deux Empires, 1998).
- Jean-Baptiste d'HERALDE : " Mémoires d'un
chirurgien de la Grande-Armée. Transcrits et présentés
par Jean Chambenoit ". ( Teissèdre, 2002).
- Sergent LAVAUX : " Mémoires sur les campagnes
napoléoniennes, 1793-1814. Présentation de Christophe
Bourachot ". (En préparation chez Arléa).
- Octave LEVAVASSEUR : " Souvenirs militaires, 1800-1815
".(A la Librairie des Deux Empires, 2001).
- Baron PERCY : " Journal des campagnes ". (Tallandier,
2002).
- Alain PIGEARD : " Dictionnaire de la Grande-Armée
". (Tallandier, 2002).
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