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IENA (Prusse), 14 OCTOBRE 1806…
par Christophe Bourachot


 

Iéna, une bataille-clé.

elon Alain Pigeard : " Napoléon voulait conquérir sur les hauteurs voisines de Iéna le terrain nécessaire au déploiement de ses troupes. Favorisé par un brouillard épais, il put s'avancer tout près de l'ennemi, dont il connaissait les positions et qui ignorait sa présence. Le signal de l'attaque fut alors donné et aussitôt les divisions Gazan et Suchet du corps de Lannes descendirent des hauteurs du Landgrafenberg et se précipitèrent sur le corps de Tauentzien. Après une lutte acharnée, les villages de Cospeda et de Clozewitz furent enlevés aux prussiens.

Au même moment, Soult se jeta à droite sur le corps de Holzendorf, le coupa du centre de l'armée prussienne et le rejeta sur Dornburg. Hohenlohe, surpris de voir les français sur le plateau, opéra un changement de front et fit alors face à l'Empereur ; en même temps il envoya chercher Rüchel à Weimar pour le secourir. Il était 10 heures, Napoléon attendait encore ses réserves lorsque Ney, qui avait franchi le Landgrafenberg, arriva sur le champ de bataille et se jeta sur Tauenzien. Il se retrouva isolé mais ses troupes firent des prodiges de valeur et résistèrent bien à l'ennemi. Tous les corps de l'armée française poussèrent alors en avant et l'armée prussienne plia et commença à se débander. C'est alors qu'intervint Rüchel avec ses renforts, mais il se trouva emporté dans la retraite générale. Pour achever ce désastre, Murat apparut avec sa cavalerie et poursuivit les ennemis jusqu'à Weimar."

Quelques chiffres.

Alain Pigeard indique pour les forces françaises 56 000 hommes et pour les forces Prusso-Saxonnes
72 000 hommes.

Toujours selon la même source, les pertes françaises seraient comprises entre 4000 et 7500 tués et les pertes Prusso-Saxonnes entre 12 000 tués et blessés, ainsi que des prisonniers.

L'Empereur, la veille d'Iéna…

Revue des troupes avant la bataille d'Iena, par Horace Vernet  (Paris, 30 juin 1789 - Paris, 17 janvier 1863).
Le chirurgien d'Héralde, du 1er bataillon du 88ème de ligne, remarque Napoléon au milieu de son armée : " L'Empereur revint à six heures du soir. Les soldats qui faisaient la soupe voulurent manifester leur joie. Il fit signe de la main : tout le monde dit " Silence ! ". Il mit pied à terre au milieu du bivouac du 40ème de ligne qui était placé au centre de la division. Les grenadiers de ce régiment lui servirent de Garde. Ils lui établirent une baraque faite avec une barricade de jardin et de la paille. Un grand feu brilla devant cet abri. Les armes des deux compagnies de grenadiers furent placées à douze pas de lui, en faisceaux avec les deux aigles du régiment. Quatre grenadiers y restèrent en faction : un au faisceau d'armes, deux sur le côté de la baraque et le quatrième derrière, formant ainsi un carré où personne n'entrait. C'est là, que sans table, sans chaise l'Empereur se coucha ventre à terre sur quelques poignées de paille, à petite portée de fusil des postes prussiens, entouré de cartes que le prince Berthier déroula devant lui. Il donna ses ordres pour la grande bataille du 14 octobre. Il avait son habit de chasseur à cheval de sa Garde, sa capote grise, une culotte blanche et des bottes à l'écuyère . Il quitta son chapeau et mit lui-même un mouchoir de poche blanc sur sa tête qu'il noua par derrière, ne pouvant lui faire faire deux tours. "

"C'était comme un orage qui tombait sur une forêt".

Octave Levavasseur, officier d'artillerie de formation, fut nommé le 12 septembre 1806 aide de camp du général de Séroux (VI° corps de la Grande-Armée, maréchal Ney), il parle de la bataille avec un certain réalisme : " le 14, dès 7 heures du matin, nous marchions en toute hâte vers le bruit du canon, qui ronflait au loin, derrière une nombreuses cavalerie, et nous arrivâmes vers les deux heures sur le champ de bataille. En se portant, notre artillerie légère foudroyait à mitraille les colonnes prussiennes. Le brave général de Colbert crut devoir se placer près de nous, pour nous soutenir, mais, s'apercevant que les boulets et la mitraille éclaircissaient ses rangs et altéraient le moral de sa brigade, il cria ce commandement trivial que chacun répéta : " En avant ! Pète qu'a peur ! " et, piquant des deux, il fit une charge admirable qui enfonça tout ce qui était devant nous. L'armée prussienne fut en pleine déroute. On apprit bientôt que les Autrichiens, à leur tour, se réjouissaient de la défaite des Prussiens. ".

Le commandant Beslay, publicateur des " Souvenirs militaires " d'Octave Levavasseur rectifie toutefois dans une note en bas de page que " L'artillerie légère de Ney arrivant, comme le dit ici Octave Levavasseur, put avoir son rôle dans la défaite des Prussiens, mais le gros des divisions du VI° corps ne prit pas part à la bataille, ayant fait ce jour-là plus de quinze lieues pour atteindre Weimar à la nuit."

Le Capitaine Aubry, du 12ème chasseurs quant à lui écrit : " Napoléon avait cru découvrir l'armée prussienne sur les hauteurs d'Iéna, et avait pris toutes ses dispositions pour assurer à son armée les moyens de déboucher sur ces hauteurs. Il avait réuni sur ce point toute sa garde et Murat avec toute la cavalerie, tandis qu'il n'avait affaire qu'au corps du général de Hohenlohe, qui était détaché. La canonnade devient furieuse sur notre point. Dans une charge faite par nos trois régiments sur les dragons saxons et prussiens, nous sommes tombés dan un marais ; les trois régiments se sont confondus et ont été ramenés pêle-mêle jusque sur l'infanterie, qui a fait une belle contenance. Mais, dans cette échauffourée, Grobert [compagnon d'armes de Aubry], s'est particulièrement distingué " ; sa compagnie d'élite s'est reformée promptement, et successivement tout le régiment. Aussi le colonel, qui était je ne sais où, n'a pas dû être peu surpris lorsque le général est venu le complimenter sur le beau fait d'avoir su promptement reformé son régiment."

Vincent Bertrand, alors soldat au 7ème régiment d'infanterie légère, est engagé lui aussi dans la fournaise : "Mon bataillon, en tirailleurs, a devant lui de la cavalerie prussienne. C'était mon second baptême du feu, mais j'étais à côté de Lacour et au milieu de vieux soldats. Tout à coup cette cavalerie nous serre de près et nous menace gravement. Mes vieux camarades, calmes et fermes comme des rocs, me disent : "Cadet, ce sont des Prussiens, vise au poitrail, ils veulent de la musique, il faut les faire danser." Je fus, j'ose le dire, brave jusqu'à la témérité. Les tirailleurs sont repliés, mon bataillon reprend sa place de batailler dans le régiment. Le général de division Heudelet voyant notre position critique, accourt et ordonne de former le carré, dans lequel il n'a que le temps de se jeter. La cavalerie ennemie tourne autour du carré immobile comme un bloc de granit, puis elle se retire pour se rallier. Les voltigeurs sont lancés en tirailleurs, aux cris de " A la baïonnette ! ". Mais, une des faces du carré ouvrant le feu, les voltigeurs rentrent. L'ennemi, enhardi par ce recul, charge à fond., les quatre faces du carré tirent. Cavaliers et chevaux viennent tomber à nos pieds, et la charge tourne bride en désordre. Les carabiniers et voltigeurs se portent en avant, poussent rudement à la baïonnette les fuyards et font prisonniers les cavaliers démontés. "

François Lavaux, simple soldat au 103ème de ligne est marqué par cette bataille : " L'attaque commença aussitôt par le 17ème régiment de ligne et le 21ème. C'était comme un orage qui tombait sur une forêt. Je peux dire que jamais je n'ai entendu un tel feu. Les balles tombaient comme de la grêle d'un côté comme de l'autre. Aussitôt le bruit de 200 pièces de canon se fit entendre. On eût dit que tout l'enfer était déchaîné ce jour-là ; les montagnes en tremblaient. Ce qui nous inquiétait, c'était un brouillard si épais qu'on ne pouvait pas se voir à portée de pistolet. La terre était couverte de morts et de blessés, au point qu'on ne pouvait avancer sans marcher sur ces malheureux. Les uns criaient : " Camarades, achevez-moi ! ". D'autres disaient : " Prenez pitié de nous, en nous enlevant d'ici ! ". Il y en avait qui ayant les deux jambes coupées criaient " Vive l'Empereur ! ". D'autres marchaient sur leurs genoux et sur leurs mains pour se traîner hors du champ de bataille… Vers dix heures, une ordonnance de l'Empereur vint nous dire de nous emparer d'un petit plateau qui était sur notre gauche. Les Prussiens y avaient dix-huit pièces de canons qui étaient chargées à mitraille. Quand nous fûmes arrivés en haut, ils firent sur nous une telle décharge qu'en moins de deux minutes, par une volée de coups de canon, nous perdîmes 300 hommes de notre régiment. Mon fusil fut coupé entre mes mains, sans que je le sentisse ; il ne restait plus que la crosse. Mon chapeau fut enlevé par le vent d'un boulet… "

Pierre-François, baron Percy (1757-1827)
Percy, le célèbre chirurgien en chef de la Grande-Armée a lui aussi laissé un témoignage sur cette journée: " Le 14 , nous sommes partis pour Iéna. Après avoir fait deux lieues, nous avons commencé à entendre le bruit du canon ; nous avons traversé Roda, qui est une très petite ville ; plus loin, nous avons entendu les décharges de mousquetterie ; enfin, après avoir longtemps trotté au milieu des troupes qui forçaient leur marche, nous sommes arrivés à Iéna. Il était dix heures du matin : on se battait à trois quarts d'heures de là, sur la route de Weimar ; les blessés arrivaient à force. Nous sommes descendus de cheval et sur-le-champ les chirurgiens qui m'accompagnaient et moi nous sommes mis en besogne dans la grande église. Ce local a été bientôt rempli ; on y a fait plus de trente amputations ; pendant que je me sacrifiais, on m'a volé le meilleur de mes chevaux, que montait un chirurgien nommé Pissot. Bientôt ce local a été insuffisant : on a envoyé les malades à l'hôpital des aliénés, qui en a contenu deux cent cinquante ; il a fallu en remplir le vaste vestibule de la municipalité, et ensuite toute la maison du collège ; l'auberge de l'Ours Noir a été consacrée à quarante-cinq officiers ; j'en ai mis autant dans une autre maison sur la grande place. J'ai amputé une jambe à l'aide de camp du maréchal Ney et fait diverses autres amputations ou opérations ; chacun de mes collaborateurs s'est dévoué avec le même zèle ; on a pansé plus de deux mille blessés dans le reste de la journée et plus de douze cents couchés presque sans paille, n'ont eu la plupart ni eau, ni vivres ; à peine a-t-on pu trouver assez de linge. MM. Beauquet, du VII° corps, et Gallée, du V°, nous ont bien aidés avec leurs instruments et leurs chirurgiens. Il y a eu des blessures terribles. Les Saxons et les Prussiens ont montré une vigueur étonnante : ils ont eu plus de huit cent blessés, beaucoup de morts et plusieurs mille prisonniers ; parmi ceux-ci étaient neuf chirurgiens, que j'ai retenus. La ville est encombrée de Prussiens et de Saxons qui défilent. Sa Majesté y couchera pour se rendre demain à Weimar. "


Le mot de la fin.

Le soldat Lavaux précise que " L'armée prussienne fut dans cette journée, culbutée, coupée et mise en pleine déroute. Sur les deux heures de l'après-midi, notre cavalerie fut complètement réunie. Elle se mit à charger l'armée prussienne qui battait en retraite et lui fit plus de 32 000 prisonniers, des généraux, des colonels, plus 25 drapeaux, 100 pièces de canons et des bagages ".


La bataille d'Iéna (14 octobre 1806)
par Charles Thévenin
Musée Napoléon - Château de Grosbois

Pour en savoir plus.

 

- Capitaine AUBRY : " Souvenirs du 12ème chasseurs, 1799-1815 ". (A la Librairie des Deux Empires, 2002).

- Capitaine BERTRAND : " Mémoires, Grande-Armée, 1805-1815 ". (A la Librairie des Deux Empires, 1998).

- Jean-Baptiste d'HERALDE : " Mémoires d'un chirurgien de la Grande-Armée. Transcrits et présentés par Jean Chambenoit ". ( Teissèdre, 2002).

- Sergent LAVAUX : " Mémoires sur les campagnes napoléoniennes, 1793-1814. Présentation de Christophe Bourachot ". (En préparation chez Arléa).

- Octave LEVAVASSEUR : " Souvenirs militaires, 1800-1815 ".(A la Librairie des Deux Empires, 2001).

- Baron PERCY : " Journal des campagnes ". (Tallandier, 2002).

- Alain PIGEARD : " Dictionnaire de la Grande-Armée ". (Tallandier, 2002).

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