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TEXTES CHOISIS
Les funérailles de l'Empereur

d'après

Louis-Etienne SAINT-DENIS (alias le mameluck ALI).
Souvenirs sur l'empereur Napoléon 1er.
présentés et annotés par Christophe Bourachot
2000, Arléa - Diffusion Seuil


Entré en 1806 au service de Napoléon, Louis-Etienne Saint-Denis(né à Versailles en 1788) passe en décembre 1811 au service intérieur comme second « mameluck ». C'est par la volonté de l'Empereur qu'il s'appellera désormais Ali. Faux "mameluck" mais vrai témoin, Ali note tout par le menu, depuis la campagne de Russie jusqu'à la mort de l'Empereur - en passant par le premier exil à l'île d'Elbe, la défaite des armées françaises à Waterloo et l'embarquement pour Sainte-Hélène. Comme l'a écrit Jean-Paul Kauffmann : « Ali est la mémoire visuelle de la captivité.» Publiés pour la première fois en 1926 et jamais réédités depuis, les Souvenirs du Mameluck Ali sur l'Empereur Napoléon constituent un témoignage unique sur l'homme qui a marqué l'Histoire à tout jamais. Ouvrage sincère et captivant !
Paris 2000, Arléa - Diffusion Seuil - 140 F

 

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On ne le voit plus à Longwood que par la pensée.
Il n'est plus ! ...

ans la soirée, le 7 mai, on apporta le cercueil ou, pour mieux dire, les cercueils, car il yen avait trois, un en fer-blanc, matelassé en satin blanc, un second en acajou et un troisième en plomb. Un quatrième, en acajou, qui devait renfermer les trois premiers, ne fut apporté que le lendemain matin.

Toutes choses étant disposées, nous mîmes le corps de l'Empereur dans le cercueil de fer-blanc. Celui-ci se trouva si court que, le chapeau ne pouvant être mis sur la tête, nous le plaçâmes sur les cuisses. Sous les jambes, on mit plusieurs pièces d'argenterie, les plus belles, entre autres une saucière ayant la forme d'une lampe antique, des couteaux, fourchettes, cuillers, peut-être des assiettes, et une certaine quantité de pièces d'or à l'effigie de Napoléon, tant de France que d'Italie. Nous fûmes contraints, au grand regret de nous autres Français, de mettre dans le cercueil les deux vases qui contenaient le coeur et l'estomac (le premier avait été destiné à l'Impératrice) ; mais telles étaient les instructions du gouvernement anglais communiquées aux exécuteurs testamentaires. Les couvercles des deux vases avaient été soudés avec assez de soin pour que l'alcool ne pût s'échapper. Au moment que le plombier allait mettre le couvercle du cercueil pour le souder, le Grand-Maréchal prit une dernière fois la main de l'Empereur et la serra avec la plus vive émotion.

Encore un moment, et la belle tête de Napoléon allait être cachée à tous les regards. Quel triste et sublime spectacle que cette contemplation religieuse des traits de celui qui avait été pour plusieurs des assistants l'objet de leurs soins les plus assidus, de leur empressement, de leur entier dévouement et de leur culte! Les larmes étaient dans tous les yeux. Le cercueil soudé fut mis dans le second, dont le couvercle fut fixé par des vis à tête d'argent. Le troisième cercueil, celui de plomb, ayant la même forme que les précédents, les contint et leur servit d'enveloppe. Dès que ce dernier fut soudé, on ôta les matelas du lit ainsi que le fond sanglé, et on le mit à la place, sur des espèces de tréteaux et couvert du manteau; le lit servit d' encadrement.

Quand tout ce travail fut terminé, la soirée étant déjà avancée, tout le monde se retira, à l'exception des serviteurs qui devaient rester pour la garde. Le calme le plus parfait succéda au mouvement. On n'entendait d'autre bruit que celui du cri-cri et le bruissement des feuilles qu'agitait un vent léger. Les factionnaires n'entouraient plus de leurs lignes de baïonnettes l'habitation de l'Empereur; il n'y avait plus d'autres surveillants à Longwood que l'officier d'ordonnance et le docteur Arnott. Celui-ci, tant que les cercueils n'avaient été fermés et soudés, n'avait pas quitté la place et avait exercé la plus active surveillance pour que rien ne fût distrait du corps de l'Empereur. Les serviteurs gardiens passèrent la nuit, moitié en se promenant dans la petite allée qui bordait les fenêtres de la chambre et du cabinet, et moitié assis dans l'intérieur, se livrant à toutes les réflexions et pensant au passé, au présent et à l'avenir. L'Empereur était sous leurs yeux, et il fut constamment l'objet de leur entretien... Le jour parut. Au silence de la nuit succéda une nouvelle animation. Hélas! dans la journée, l'Empereur devait quitter Longwood et la terre était ouverte pour recevoir sa dépouille.

Dans la matinée, les Français se réunirent. Quelques personnes anglaises catholiques, qui avaient été prévenues, vinrent pour assister au service divin. L'abbé Vignali dit la messe et ensuite l'office des morts fut récité. Cela fini, on apporta le quatrième cercueil en acajou et on mit dedans celui de plomb.

Quand il fut question de se préparer pour le convoi, il y eut une discussion assez vive entre M. de Montholon et M. Vignali. Celui-ci ne voulait mettre que l'étole, comme cela se fait quand un prêtre accompagne un mort; celui-là prétendit et voulut que l'abbé se revêtit de la chasuble. Malgré l'usage établi, Vignali fut obligé de se soumettre à l'exigence.
Vers onze heures et demie, le gouverneur et l'amiral, suivis de leurs états-majors, le général Coffin, le marquis de Montchenu et son aide de camp, et beaucoup de personnes notables de l'île arrivèrent à Longwood, et tous, militaires et civils, en deuil, se rangèrent sur la pelouse qui était en avant du varanda [de la véranda]. Une espèce de char, orné de crêpes et de draperies, attelé de quatre chevaux, devait transporter le corps de l'Empereur. Il stationnait dans la grande allée à l'extrémité de la pelouse.

Tout étant prêt, huit grenadiers sans armes, suivis de plusieurs personnes, entrent dans le parloir et pénètrent dans la chapelle ardente; ils prennent le cercueil et, avec beaucoup de peine et d'efforts, parviennent à le mettre sur leurs épaules; ils fléchissent, pour ainsi dire, sous le poids de leur lourd fardeau. Ils se mettent en marche, passent par les mêmes pièces qu'ils ont déjà parcourues, descendent avec précaution les quelques marches de la véranda et gagnent le char, sur lequel ils déposent leur précieuse charge, mais non sans beaucoup de difficulté. Le cercueil placé est couvert d'un drap de velours bleu, sur lequel est étendu le manteau de Marengo. Sur celui-ci est, en croix, l'épée et le fourreau.


Le convoi funèbre quittant Longwood
Gravure d'Horace Vernet


Tous les Français avaient suivi le corps de l'Empereur. Le cortège se mit en marche dans l'ordre suivant: les docteurs Antommarchi et Arnott sont en avant; ce dernier est en uniforme. A quelque distance suivent l'abbé Vignali en chasuble et le fils du Grand-Maréchal, Henri Bertrand, portant le bénitier. Vient ensuite le char, dont les chevaux sont conduits par des postillons. Les quatre coins du drap sont tenus, devant, par Marchand et Napoléon Bertrand et, derrière, par le Grand-Maréchal et le général de Montholon. Ces deux derniers, en uniforme, sont à cheval : le premier est au côté gauche. A droite et à gauche du char sont les huit grenadiers qui ont porté le cercueil. Derrière le char est le cheval de l'Empereur; il est sellé et bridé, et couvert d'un crêpe noir ou violet; Archambault, en livrée et à pied, le tient à la main. Immédiatement derrière le Grand-Maréchal et M. de Montholon, sur deux files, suivent les quelques serviteurs de l'Empereur, et, derrière eux, est une calèche attelée de deux chevaux conduits par un postillon, dans laquelle sont Mme Bertrand et Mlle Hortense, sa fille. Après ces dames, sont le gouverneur et l'amiral, et tous les officiers d'état-major, parmi lesquels M. de Montchenu et le général Coffin. Viennent ensuite différentes personnes notables de l'île qui avaient été invitées ou s'étaient invitées elles-mêmes, les unes à pied, les autres à cheval ; les militaires ont le crêpe au bras, et les civils, habillés en noir, l'ont au chapeau.

Lorsque le convoi eut dépassé Guard-House, nous vîmes les troupes du 66e et du 20e, ainsi que la milice de l'île, rangées en bataille sur les petites hauteurs qui bordent la gauche de la route. Soldats et officiers sont dans l'attitude de la tristesse, de la réflexion, de la méditation; les premiers ont le bout du canon du fusil à terre, les mains croisées sur la crosse et la tête baissée; les seconds, la poignée du sabre à la hauteur du menton, la lame en bas et, je crois, la main gauche au shako. Les tambours sont couverts de crêpes; les drapeaux en deuil et déployés s'inclinent au passage du char; les musiques de chaque corps font entendre des airs lugubres.

Si les ennemis les plus haineux de l'Empereur avaient vu son convoi funèbre passant devant les soldats anglais, un soupir se fût échappé de leur poitrine et des pleurs eussent mouillé leurs paupières.

En arrivant à Hut's Gate [Hutt's Gate], nous aperçumes lady Lowe avec sa fille, toutes les deux en grand deuil. La plus vive émotion était peinte dans leurs traits; sur leurs joues coulaient d'abondantes larmes. En face du chemin qui vient de Longwood est une petite plate-forme où l'artillerie est en batterie: les pièces sont chargées et la mèche allumée. Après avoir dépassé Hut's Gate [Hutt's Gate], la tête du convoi prend la droite, laissant les canons à gauche, et va s'arrêter, à mi-chemin de Hut's Gate [Hutt's Gate], à Alarm House. Là avait été pratiqué un petit chemin conduisant dans le fond de la vallée nommée Géranium, où déjà beaucoup de monde est réuni autour d'un groupe de saules, au milieu desquels la fosse qui devait recevoir le corps de l'Empereur avait été creusée, non loin de la source à laquelle on allait puiser l'eau pour l'illustre prisonnier.

Le convoi s'arrête. Ceux qui sont à cheval mettent pied à terre. Les grenadiers qui ont accompagné le char prennent de nouveau le cercueil sur leurs épaules, et, dans la descente, on marche dans le même ordre qu'auparavant. Les grenadiers ayant fait un tiers du chemin sont relayés par huit soldats d'un autre corps, et les soldats de marine, voulant eux aussi avoir leur tour, s'emparent du cercueil. Ces derniers, après avoir parcouru le tiers de chemin qui restait à faire, déposent leur précieux fardeau au bord de la fosse.

Toutes les troupes, après le passage du convoi, l'avaient suivi et étaient venues se ranger en bataille sur la route que nous venions de quitter et qui longe la vallée. Tous allaient être spectateurs de la scène triste et imposante où les restes d'un grand homme allaient disparaître de la surface de la terre. Les habitants de l'île, de toute condition, de tout âge, occupent le fond de la vallée, et des groupes d'hommes et de femmes plus ou moins nombreux sont échelonnés sur les pentes rapides de la montagne. La vallée, à cet endroit, a l'aspect d'un vaste entonnoir, moins une partie ouverte pour la continuation de la vallée vers la mer, en se fondant dans le Bol de punch du Diable.

La fosse, au bord de laquelle les soldats de marine viennent de déposer le cercueil, a été creusée au milieu d'un bouquet de quatre à cinq saules; elle a une dizaine de pieds de profondeur ; les quatre côtés du parallélogramme sont revêtus de maçonnerie du haut en bas; une auge en pierre de taille, construite dans le fond, va avoir pour couvercle une large et longue dalle. (Cette pierre est une de celles qui devaient être employées à la maison neuve.) Une chèvre est dressée et les cordages sont préparés. Le pourtour du sol est tapissé d'une étoffe noire qui encadre l'ouverture de la tombe.

Quand le Grand-Maréchal eut ôté l'épée et le fourreau, et M. de Montholon le manteau et le drap, le cercueil fut placé sur deux madriers. Alors le prêtre s'avance sur le bord de la tombe et prononce à haute voix les prières accoutumées. À ce moment, les serviteurs occupent le côté (nord) faisant face à l'entrée; le Grand-Maréchal, M. de Montholon et le prêtre les deux petits côtés, et les Anglais le quatrième, le gouverneur, l'amiral Lambert et M. de Montchenu au milieu. La première prière terminée, on descendit le cercueil à l'aide de la chèvre ; le bruit qu'il fait entendre en touchant le fond de la tombe retentit dans le coeur de chacun; des soupirs s'exhalent de la poitrine des assistants et des larmes arrosent cette terre où va désormais reposer le plus grand héros des Temps modernes. Au même instant, les détonations des canons viennent, à trois reprises, frapper nos oreilles, et ces détonations sont répétées par les échos des vallées voisines. Le silence succède; et le prêtre, en bénissant la tombe, récite les dernières prières.

La cérémonie religieuse terminée, le gouverneur demande aux généraux Bertrand et Montholon s'ils ont un discours à prononcer. Sur la réponse négative de l'un et de l'autre, à l'ordre de sir Hudson Lowe, la chèvre enlève la grande dalle au centre de laquelle est placé un fort anneau mobile; la pierre est suspendue, elle descend peu à peu, et bientôt elle ferme le fond du caveau. Alors des ouvriers, armés de leurs truelles, s'empressent de descendre, ôtent l'anneau, scellent la dalle et la garnissent de ciment. Tout est fini. Avant de quitter la vallée, nous cueillons quelques branches des saules qui ombragent la tombe et, la tristesse dans l'âme, nous reprenons lentement le chemin de Longwood, nous retournant par instants jeter les yeux vers cet endroit où gît le corps de l'Empereur.

Nous avons appris qu'après notre sortie de la vallée les maçons avaient continué de travailler au fond de la tombe, et qu'ensuite ils avaient mis, pour la fermer au niveau du sol, des dalles qu'ils avaient encadrées d'une bordure de gazon, dont l'approche était défendue par une barrière en bois. Nous avons appris aussi que, pour garder les lieux, le gouverneur avait installé un poste de quelques hommes commandés par un officier.

Plongés dans les plus profondes réflexions, nous nous retrouvâmes à Longwood. Ce lieu, qui précédemment avait été si animé par la présence de l'Empereur, n'était plus qu'un désert. On va, cherchant dans les appartements, on parcourt les jardins, on s'arrête dans les endroits qu'il fréquentait le plus, ceux où il se reposait habituellement, on croit l'apercevoir... Hélas! ce n'est plus qu'une illusion ! ...On ne le voit plus à Longwood que par la pensée. Il n'est plus ! ...Son corps privé de vie est là-bas, dans cette vallée, renfermé dans un étroit espace ombragé de quelques saules pleureurs...

N.D.L.R : A lire Saint-Denis, on pourrait croire que les funérailles de l'Empereur eurent lieu le 8 mai, alors qu'en réalité, elles se déroulèrent le 9 mai 1821.

 


Le songe


Le tombeau


Le rêve du soldat d'Austerlitz

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