
Louis-Antoine-Henri de
Bourbon
duc d'Enghien
(2 août 1770 - 21 mars 1804)
La malheureuse affaire du DUC D'ENGHIEN
m'a déjà causé près de vingt ans
de profonds regrets !
Vieux aujourd'hui, frappé de cécité, retiré
du monde, n'ayant pour consolation que les soins de la famille
qui m'entoure, mes douleurs se sont accrues lorsque j'ai vu rappeler
avec éclat des scènes qui, sans doute, n'avaient
pu s'effacer de tous les souvenirs, mais qui du moins n'étaient
l'objet d'aucune discussion publique.
Cependant, quoiqu'accablé dans le premier moment , j'ai
ensuite béni la divine Providence, lorsque j'ai entrevu
qu'elle m'offrait une occasion qui, jusque-là, m'avait
toujours manqué, de donner à mes concitoyens des
explications, sans qu'on pût m'accuser de manquer aux lois
de la prudence et de la discrétion.
Qu'on ne se méprenne point sur mes intentions. Je n'écris
point par peur, puisque ma personne est sous la protection des
lois émanées du trône même, et que,
sous le gouvernement d'un roi juste, je n'ai rien à redouter
de la violence et de l'arbitraire. Mais j'écris pour satisfaire
au besoin de ma conscience et aux intérêts de ma
famille envers laquelle aussi j'ai des devoirs à remplir
; j'écris pour dire la vérité, même
en tout ce qui peut m'être contraire ! Ainsi je ne prétends
justifier ni la forme ni le fond du jugement, mais je veux montrer
sous l'empire et au milieu de quel concours de circonstances
il a été rendu ; je veux éloigner de moi
et de mes collègues, l'idée que nous ayons agi
comme des hommes de parti. Si l'on doit nous blâmer encore,
je veux aussi qu'on nous plaigne, et qu'on dise de nous : Ils
ont été bien malheureux !
Le 29 ventose an XII, à sept heures du soir, je reçus
l'avis de me rendre de suite chez le gouverneur de Paris, le
général Murat. Ce général m'ordonna
de me transporter, dans le plus bref délai, au château
de Vincennes, en qualité de président d'une commission
qui devait s'y rassembler ; et, sur l'observation que j'avais
besoin d'un ordre de sa main, il ajouta : "Cet ordre vous
sera envoyé avec l'arrêté du gouvernement,
aussitôt votre arrivée à Vincennes. Partez
promptement ; à peine y serez-vous arrivé, que
ces pièces vous parviendront." Telles furent ses
propres expressions.
J'ignorais entièrement le but de cette commission. Longtemps
après mon arrivée à Vincennes, je l'ignorais
encore. Les membres qui devaient la composer avec moi arrivèrent
successivement aux heures différentes qui leur avaient
été indiquées par les ordres séparés
qu'ils avaient reçus. Interrogé par eux, si
je savais pourquoi l'on nous rassemblait, je leur répondis
que je n'en etais pas plus instruit qu'eux. Le commandant
même du château de Vincennes, M. Harel, me répondit,
sur la question que je lui fis à ce sujet , qu'il ne
savait rien, et ajouta, voyant ma surprise : Que voulez
vous ? je ne suis plus rien ici ; tout se fait sans mes ordres
et sans ma participation. C'est un autre qui commande ici.
En effet la gendarmerie d'élite remplissait le château
; elle en avait occupé tous les postes, et les gardait
avec tant de sévérité, qu'un des membres
de la commission resta plus d'une demi-heure sous le guichet,
sans pouvoir se faire reconnaître.
Un autre, ayant reçu l'ordre de se rendre de suite à
Vincennes, sans autre explication, s'imagina qu'on l'y envoyait
pour tenir prison.
Ainsi nous allions nous trouver juges dans une cause trop malheureusement
célèbre, sans qu'aucun de nous y fût préparé
!
Nous fûmes, vers les dix heures du soir, tirés de
l'incertitude où nous étions, par la communication
que je reçus des pièces suivantes, par ordonnance,
de la part du général Murat. Ces pièces
étaient celles dont j'ai déjà parlé
:
I°. L'arrêté du gouvernement, daté du
29 ventose an XII , énonçant les charges contre
le prévenu ;
2°. Un ordre du général en chef Murat, gouverneur
de Paris, qui nommait les membres de la commission.
Je dois faire observer, sur la composition de cette commission,
qu'elle n'avait rien d'extraordinaire. Elle était formée
de colonels, commandant les différens corps alors en garnison
à Paris. Cette mesure a été générale,
et nous devons tous au hasard de notre séjour dans cette
ville, le choix qui tomba sur nous.
La présidence appartenait de droit au plus élevé
en grade. Voilà pourquoi je me trouvai président.
L'ordre du gouverneur de Paris portait que la commission se réunirait
sur-le-champ pour juger sans désemparer. Mais l'interrogatoire
auquel procédait le rapporteur n'ayant pu être terminé
que vers le milieu de la nuit, ce fut aussi à cette heure-là
seulement que la commission ouvrit sa séance.
Je dois observer que mes collègues et moi nous étions
entièrement étrangers à la connaissance
des lois. Chacun avait gagné ses grades sur le champ de
bataille ; aucun n'avait la moindre notion en matière
de jugemens ; et pour comble de malheur, le rapporteur et le
greffier n'avaient guère plus d'expérience que
nous.
La lecture des pièces donna lieu à un incident.
Nous remarquâmes qu'à la fin de l'interrogatoire
prêté devant le capitaine- rapporteur, le prince,
avant de signer, avait tracé, de sa propre main, quelques
lignes où il exprimait le désir d'avoir une explication
avec le premier consul. Un membre fit la proposition de transmettre
cette demande au gouvernement. La commission y déféra
; mais au même instant le général qui était
venu se poster derrière mon fauteuil, nous représenta
que cette demande était inopportune. D'ailleurs
nous ne trouvâmes dans la loi aucune disposition qui nous
autorisât à surseoir. La commission passa donc outre,
se réservant, après les débats, de satisfaire
un voeu du prévenu.
Plusieurs pièces étaient jointes au dossier : des
lettres interceptées, une correspondance de M. Shée,
alors préfet du Bas-Rhin, et surtout un long rapport du
conseiller d'Etat Réal, où toute cette affaire,
avec ses ramifications, était présentée
comme intéressant la sûreté de l'Etat et
l'existence même du gouvernement ; en un mot, ce rapport
contenait tout ce qui pouvait faire impression sur nos esprits
et nous porter à croire que le salut de l'Etat dépendait
du jugement qui allait être rendu.
Je procédai à l'interrogatoire du prévenu
; je dois le dire , il se présenta devant nous avec une
noble assurance, repoussa loin de lui d'avoir trempé directement
ni indirectement dans un complot d'assassinat contre la vie du
premier consul; mais il avoua aussi avoir porté les armes
contre la France, disant avec un courage et une fierté
qui ne nous permirent jamais, dans son propre intérêt,
de le faire varier sur ce point, «qu'il avait soutenu les
droits de sa famille, et qu'un Condé ne pouvait, jamais
rentrer en France que les armes à la main. Ma naissance,
mon opinion, ajouta-t-il, me rendent à jamais l'ennemi
de votre gouvernement.»
La fermeté de ses aveux devenait désespérante
pour ses juges. Dix fois nous le mîmes sur la voie de revenir
sur ses déclarations ; toujours il persista d'une manière
inébranlable. «Je vois, disait-il par intervalle,
les intentions honorables des membres de la commission, mais
je ne peux me servir des moyens qu'ils m'offrent.» Et sur
l'avertissement que les commissions militaires jugeaient sans
appel : «Je le sais, me répondit-il, et je ne me
dissimule pas le danger que je cours ; je désire seulement
avoir une entrevue avec le premier consul.»
Que pouvaient faire les membres de la commission ?.... Qu'on
se reporte à l'époque où nous vivions.
Nous étions liés par nos sermens au gouvernement
d'alors.
Nommés juges, il nous a fallu être juges à
peine d'être jugés nous-mêmes. Juges d'après
des lois que nous n'avions pas faites, et dont nous étions
malheureusement constitués les organes, pourquoi ces lois,
interrogées par nous, ne nous ont-elles jamais répondu
que par une peine cruelle qu'elles ne nous offraient aucun moyen
d'adoucir?
Il fallait, dit-on, nous déclarer incompétens.
- Pour cela, il eût fallu que le moyen eût été
proposé. Nous n'étions pas jurisconsultes ; pour
nous, notre compétence semblait résulter du seul
fait qu'un arrêté du gouvernement nous ordonnait
de juger.
Il fallait, du moins, lui donner un défenseur, et tout
ce que vous dites avoir ignoré aurait été
plaidé pour le prince ! - Cette négligence extrême
du capitaine-rapporteur aurait été réparée
par moi, mais le prince n'avait pas demandé de défenseur,
et aucun des membres ne me rappela ce devoir.
J'en dirai autant des illégalités de l'instruction
et des vices que l'on reproche à la rédaction du
jugement.
Seulement j'observerai, quant à la double minute, que
l'estimable auteur de la Discussion des actes de la commission
militaire, imprimée chez Baudouin frères, a
ignoré un fait qui n'était pas écrit dans
les pièces.
Le dossier qui lui a été communiqué, et
qui n'a pu l'être que par celui que j'avais rendu, en 1815,
dépositaire de mes papiers, était mon dossier particulier,
et non le dossier officiel du gouvernement, qui devrait se trouver
dans les archives de la guerre ou de la police, avec le rapport
du conseiller d'Etat Réal et les autres documents , s'ils
n'ont pas été soustraits.
Plusieurs rédactions furent essayées, entre autres
celle qui a été publiée comme pièce
du procès ; mais après qu'elle eut été
signée, elle ne nous parut pas régulière,
et nous fîmes procéder à une nouvelle rédaction
par le greffier, basée principalement sur le rapport du
conseiller d'Etat Réal et les réponses du prince.
Cette seconde rédaction, qui constituait la vraie minute,
aurait dû rester seule ; l'autre aurait dû être
anéantie sur-le-champ : si elle ne l'a pas été,
c'est un oubli de ma part. Voilà l'exacte vérité.
Au surplus, il ne peut, en aucun cas, en résulter aucun
reproche contre nous ; et nous admettons volontiers à
ce sujet le dilemme proposé par le Journal des Débats.
C'est que, de toute manière, il ne pouvait pas être
procédé de suite à l'exécution du
jugement. On ne pouvait pas y procéder sur la première
minute, car elle était incomplète, quoique signée
de nous ; elle contenait des blancs non remplis, et n'était
pas signée du greffier. Ainsi le rapporteur et l'officier
chargé de l'exécution n'auraient pu, sans prévarication,
voir là un véritable jugement. Et quant à
la seconde rédaction, la seule vraie, comme elle ne portait
pas l'ordre d'exécuter tout de suite, mais seulement
de lire de suite le jugement au condamné, l'exécution
de suite ne serait pas le fait de la commission, mais seulement
de ceux qui auraient pris sur leur responsabilité propre
de brusquer cette fatale exécution.
Hélas ! nous avions bien d'autres pensées ! A peine
le jugement fut-il signé que je me mis à écrire
une lettre dans laquelle, me rendant en cela l'interprète
du vu unanime de la commission, j'écrivais au premier
consul pour lui faire part du désir qu'avait témoigné
le prince d'avoir une entrevue avec lui, et aussi pour le conjurer
de remettre une peine que la rigueur de notre position ne nous
avait pas permis d'éluder.
C'est à cet instant qu'un homme qui s'était constamment
tenu dans la salle du conseil, et que je nommerais à l'instant,
si je ne réfléchissais que, même en me défendant,
il ne me convient pas d'accuser.... «Que faites-vous là,
me dit-il, en s'approchant de moi ? - J'écris au premier
consul, lui répondis-je, pour lui exprimer le vu
du conseil et celui du condamné. - Votre affaire est finie,
me dit-il, en reprenant la plume : maintenant cela me regarde.»
J'avoue que je crus, et plusieurs de mes collègues avec
moi, qu'il voulait dire : Cela me regarde d'avertir le premier
consul. La réponse, entendue en ce sens, nous laissait
l'espoir que l'avertissement n'en serait pas moins donné.
Je me rappelle seulement le sentiment de dépit que j'éprouvai
de me voir enlever ainsi par un autre la plus belle prérogative
d'une fonction qui est toujours si pénible.
Et comment nous serait-il venu à l'idée que qui
que ce fût, auprès de nous, avait l'ordre de négliger
les formalités voulues par les lois ?
Je m'entretenais de ce qui venait de se passer sous le vestibule
contigu à la salle des délibérations. Des
conversations particulières s'étaient engagées
; j'attendais ma voiture qui, n'ayant pu entrer dans la cour
intérieure, non plus que celle des autres membres, retarda
mon départ et le leur. Nous étions nous-mêmes
enfermés, sans que personne pût communiquer au-dehors,
lorsqu'une explosion se fit entendre !....... bruit terrible
qui retentit au fond de nos ames, et les glaça de terreur
et d'effroi !

Oui, je le jure au
nom de tous mes collègues ! cette exécution ne
fut point autorisée par nous ; notre jugement portait
qu'il en serait envoyé une expédition au ministre
de la guerre, au grand-juge, ministre de la justice, et au général
en chef, gouverneur de Paris.
L'ordre d'exécution ne pouvait être régulièrement
donné que par ce dernier ; les copies n'étaient
point encore expédiées ; elles ne pouvaient pas
être terminées avant qu'une partie de la journée
ne fût écoulée. Rentré dans Paris,
j'aurais été trouver le gouverneur, le premier
consul, que sais-je ?..... Et tout-à-coup un bruit affreux
vient nous révéler que le prince n'existe plus
!
Nous ignorons si celui qui a si cruellement précipité
cette exécution funeste avait des ordres. S'il n'en avait
point, lui seul est responsable ; s'il en avait, la commission
étrangère à ces ordres, la commission tenue
en charte privée, 1a commission dont le dernier vu
était pour le salut du Prince, n'a pu ni en prévenir
ni en empêcher l'effet. On ne peut l'en accuser !
Je le répète encore, que je suis malheureux ! Vingt
ans écoulés n'ont point adouci l'amertume de mes
regrets ! Mes aveux sont sans faiblesse ; ils perdraient toute
leur valeur s'ils étaient dépourvus de toute dignité.
Que l'on m'accuse d'ignorance, d'erreur, j'y consens ; qu'on
me reproche une obéissance à laquelle aujourd'hui
je saurais bien me soustraire dans de pareilles circonstances
; mon attachement à un homme que je croyais destiné
à faire le bonheur de mon pays ; ma fidélité
à un gouvernement que je croyais légitime alors,
et qui était en possession de mes sermens....... ; mais
que l'on me tienne compte, ainsi qu'à mes collègues,
des circonstances fatales au milieu desquelles nous avons été
appelés à prononcer, que l'on dise de nous : Ils
furent bien malheureux !
FIN.
HULIN, Comte Pierre Augustin (1758-1841) : Explications
offertes aux hommes impartiaux au sujet de la commission militaire
instituée en l'an XII pour juger le duc d'Enghien.-
Paris : Baudouin frères, 1823.- 15 p. ; 22 cm.
Avec l'aimable autorisation
de la bibliothèque municipale de Lisieux.
http://www.bmlisieux.com
-o-o-o-o-
Sur le site de
l'I.N.A, "la caméra explore le temps",
célèbre émission des années 50/60,
vous propose de visionner gratuitement le téléfilm
"L'exécution du duc d'Enghien".
Présentation de l'historien André Castelot. Durée:
1h17
Cliquez ici |