|

ous étions le 24 décembre
1816. Depuis plusieurs mois déjà , lEmpereur
était captif sur son rocher. Il marrivait de retrouver
mes anciens compagnons darmes dEpernay au Café
de la Poste, situé sur la place des Boucheries. Certains
évoquaient le temps jadis, nos campagnes, tout en lisant
« Le Constitutionnel » et en repérant les
policiers à la solde du pouvoir royal qui ne manquaient
jamais de comptabiliser les ex-officiers du « Corse ».
Nous étions surveillés.
Ce jour-là, la neige commençait à tomber
en gros flocons sur les vignes dénudées. Je ne
pouvais rien faire à lextérieur à
part couper un peu de bois. Mes enfants jouaient avec leur mère.
Je me dispensai de cette corvée et me voilà en
route pour Epernay espérant retrouver une ou plusieurs
figures amies dans mon estaminet habituel. De Monthelon (mon
village) à Epernay, il y a un peu plus de quatre lieues
; ce qui ne pose pas de problème en temps normal, mais
avec cette neige
Je parvins néanmoins dans un délai raisonnable
jusquen haut de la Grand Rue. Les flocons se faisaient
plus denses. Je gare mon coupé et décide de poursuivre
à pied. Lorsquarrivé au coin de la rue de
la Tour-Biron, jentends comme un miaulement. Je pense à
un chat ou à un quelconque animal et continue mon chemin.
A nouveau, le même cri résonne. Je fais demi-tour.
Et je vois comme une sorte de grand panier posé le long
du mur de la maison bleue (une demeure appartenant à des
cousins par alliance de ma femme Olivia). Au milieu de ce panier,
une chose bougeait, sagitait, hurlait : javais devant
moi un bambin tout empenaillé qui pleurait à chaudes
larmes. Cétait une petite fille de quelques jours
seulement. Je dois avouer que jétais comme tout
embêté devant une telle découverte. Je prends
la petite dans mes bras, fouille rapidement le panier à
la recherche dun quelconque indice, un mot, je ne sais
point, quelque chose expliquant la présence de ce nourrisson
ici. Rien !
Et me voilà parti, un peu ému, avec cette «
louisette » dans les bras. La petite était glacée.
Je la glissai sous ma redingote et lui entourai la tête
de ma cravate. Pour tout arranger, il commençait singulièrement
à faire froid et la neige ne sarrêtait point.
Quelle ne fut pas la surprise des mes camarades du Café
de la Poste me voyant débarquer avec cet enfant
Les
questions fusèrent tels ces boulets que nous avions pris
autrefois lors de la bataille de Mont-Saint-Jean
Marcas, un de mes amis, qui sy connaissait un peu en médecine,
tâta le pouls de la petite. Elle était faible, sévertuant
à pleurer
Il fallait agir rapidement. Madeleine,
la patronne, fit une grande quantité deau chaude.
Ce faisant, elle baigna la petite tout doucement dans une cuvette
afin de la réchauffer
Lenfant se calma un
peu ; et nous, vieux briscards, nous étions attentifs
au moindre de ses gestes. Attendris ? Peut-être.
Léon, le tenancier de notre Café fit du vin chaud
; une de ces recettes dont il a le secret, ajoutant au passage
ce quil faut de clous de girofles, de cannelle et décorces
dorange. Pendant, ce temps, la petite, que nous appelions
déjà entre nous « Lenfant de Noël
», fut frottée énergiquement par la patronne
avec de lEau de Cologne. Elle reprenait des couleurs lorsque
Madeleine lapporta parmi nous dans la grande salle.
Je me souviens de la couleur de ses petits yeux : un mauve très
clair, une couleur comme je nen avais jamais vu ; des petites
boucles rousses entouraient son visage laiteux. Madeleine, lui
donna quelques cuillères de vin chaud. Plus un bruit ne
se faisait entendre dans notre café. Un grand sourire
apparut sur ses lèvres. Elle revivait.
Qui était cette petite ? DEpernay ? Dailleurs
? Autant de questions sans réponses. Et elle navait
pas de prénom. Il lui en fallait un. Mon camarade Rognet,
que javais connu en Espagne, était le plus vieux
dentre nous. A lui, revint le privilège de cet honneur.
Notre Rognet prit un ton méditatif
Nous le regardions
tous dun air curieux, attendant son choix.
-« Napoléone ! » sexclama-til.
« Et pourquoi pas Noëlle » tout simplement,
renchérit Marcas.
Sen suivit un débat au cours duquel les avis divergèrent
fortement. Cest Madeleine, qui départagea tout le
monde.
«Choisissons en premier prénom Noëlle, puisque
cette petite a été trouvée en cette veille
du 25 décembre, et
Napoléone en hommage au
plus grand homme que la terre ait porté, et qui se meurt
tout là-bas sur lîle Sainte-Hélène
».
Un hourra général répondit à ce choix.
La petite qui était de nouveau pleine de vie, fut portée
en triomphe. Chacun de nous, voulut déposer un baiser
affectueux sur ses joues colorées par le vin chaud.
Pour ma part, jeus un geste spontané que remarquèrent
mes frères darmes : Javais depuis longtemps
autour de mon cou une petite médaille en or à leffigie
de lEmpereur. Je la détachais et quand on mapporta
Noëlle, je la lui passais autour de son cou.
«Que le grand Napoléon veille sur toi ma petite
!».
Un applaudissement sen suivit ce qui ne manqua pas de me
gêner, moi, le vieux capitaine, un peu mal à laise
en société.
La petite Noëlle fut placée sous la protection de
Monsieur le Maire dEpernay et placée dans une famille
de la ville. Je la voyais souvent, et quoiquayant déjà
deux enfants, je la considérai comme ma fille. Quand Noëlle
se promenait dans notre ville, et quelle croisait lun
dentre nous, elle ne manquait jamais de venir nous embrasser.
A vingt ans, elle épousa un riche négociant en
vin de Champagne et partit sétablir à Châlons
où elle fonda une famille.
Je la revis par hasard, lors dun jour mémorable.
A Paris, le 15 décembre 1840, il faisait encore plus froid
que ce 24 décembre 1816. Javais fait le voyage avec
Olivia. Nous étions postés sur le bord des Champs-Elysées,
perdus dans la foule qui rendait un dernier hommage à
lEmpereur. Tout à coup juste à côté
de nous se tourne une femme aux yeux mauves et aux cheveux roux,
toute emmitouflée (on peut le comprendre avec cette température).
Cétait Noëlle.
Elle nous présenta son époux. Le soir nous dinâmes
tous les quatre sur les boulevards, évoquant mon heureuse
découverte. Je remarquai quelle portait autour de
son cou la petite médaille en or que je lui avais offerte
il y a si longtemps. Nous nous quittâmes, nous promettant
de nous revoir bientôt à Châlons.
Jai appris récemment quelle venait dêtre
accouchée de son troisième enfant et quelle
lavait surnommé Napoléon
"

Joyeux Noël ! |