«
LEmpereur mayant nommé par décret du
1er juin 1812 colonel du 5e régiment de dragons, je fus
informé de ma nomination le 23 du même mois par
le ministre de la Guerre ; je fis le même jour partir de
Paris un domestique avec trois chevaux pour arriver à
Bayonne le 23 ou le 24 juillet ; je partis moi-même en
poste avec mon valet de chambre Hauvette le 21 juillet à
une heure du matin. Jarrivai le 22 à Château-Renault,
le 23 à Poitiers, le 24 à Bordeaux où je
séjournai le 25 et le 26. Je descendis à Bayonne
à lhôtel de Saint-Etienne. Cette ville paraît
avoir un assez mauvais esprit, on y débite continuellement
mille fâcheuses nouvelles sur lEspagne[2]. Cependant
si son commerce maritime a beaucoup souffert ou plutôt
sil est nul, elle fait beaucoup daffaires pour tout
ce qui a rapport aux fournitures des armées qui sont en
Espagne. Les commissionnaires, les marchands, les aubergistes,
les selliers, les tailleurs y font fortune ; cest particulièrement
à Bayonne quon vend bon marché le superflu
de la guerre, quand on sort de lEspagne, quon paye
au poids de lor ce que lon veut acheter quand on
y entre. Il y a de fort jolies promenades appelées les
allées marines, elles mont paru peu fréquentées.
Un aventurier pendant mon séjour
à Bayonne est descendu à lhôtel de
Saint-Etienne, il arrivait de Bilbao avec une escorte de 1. 200
hommes, et avait, disait-il débarqué dans les environs
de cette ville ; il se donnait pour ambassadeur des Etats-Unis
et porteur de dépêches pour sa Majesté, plusieurs
autorités lui ont fait visite ; le lendemain de son arrivée,
il a annoncé son départ pour Paris, ses papiers
visés par le commissaire général de police
étaient, ou paraissaient être en règle, rien
ne sopposait à son départ, il fit charger
sa voiture, demander des chevaux de poste, et il disparut, laissant
son bagage et 12. 000 frs en or. On la fait chercher et
je nai pas appris quon ait pu découvrir ce
quil était devenu[3].
[2] Bayonne,
dans les Basses-Pyrénées, est sous lEmpire
une « ville très forte
lentrée
de son port est difficile mais les vaisseaux y sont en sûreté
», écrit on dans le dictionnaire géographique
portatif de 1795. La ville est animée par un commerce
de draperies, de serges, de bura, de camelot, détoffes,
de soie, de rubans et de dentelles. On y trouve de lépiceries
comme de la clincaillerie, de la verrerie. Cest aussi un
marché où lon trouve du vin, des eaux de
vie et des jambons. On y trouve des commerces dor, argent,
fer. Le port y apporte un commerce de pêche à la
morue. Dès le mois de mai 1808, la ville devient la base
arrière des opérations françaises en Espagne.
Le 2 août, cette position est officieusement confortée
par larrivée des 2e, 4e et 12e régiment d'infanterie
légère. Des 14e, 15e, 43e, 44e et 51e régiment
d'infanterie de ligne. Du 26e régiment de chasseurs à
cheval, des 12e, 13e, 14e et 15e escadrons de marche ainsi que
de 400 polonais de la Garde. Le 5 août, Napoléon
fait de Bayonne la base arrière effective par lordre
dy constituer des magasins de vivres, de biscuits et de
farine comme des grands dépôts dhabillement,
puis de poudre.
[3] Ces cas similaires
de grivèleries et de supercheries sont assez fréquents
dans la suite des armées du 1er Empire. Ainsi dans lAin,
un soi disant neveu du ministre Dejean se fait loger aux frais
de lEtat durant une semaine à Bourg.
Le 31 juillet je vais en bateau promener au village du Boucaut
peu distant de lOcéan, sur la rive droite de lAdour
; il y a une très belle jetée ouvrage de nos derniers
rois, qui conduit à la mer, elle a au moins 800 toises
de longueur, sur deux environ de largeur, elle est bâtie
en pierres dures taillées carrément. Lentrée
du port est fort difficile, on fait des ouvrages immenses pour
détruire ce que lon appelle la barre, ce sont des
sables mouvants qui forment des bancs changeant de place chaque
jour et qui rendent à cet endroit la mer très houleuse.
Je lai vue extrêmement agitée quoique le temps
fut calme.
Après
avoir beaucoup dépensé dargent à Bayonne,
pour achats de mules et autres objets, jobtiens du général
lHuillier[4], commandant la réserve à Bayonne
la permission de partir pour Yrun ; je laisse dans cette ville
ma voiture[5], des livres et plusieurs autres objets dun
transport difficile et je pars le dimanche 2 août, par
une chaleur excessive, pour aller coucher à Saint-Jean
de Luz, petite ville près la mer ; elle doit être
fort malsaine à cause de la laisse de basse mer qui y
séjourne et produit des exhalaisons funestes.
Le lendemain 3 je passe le pont
de Bidassoa et jentre en Espagne. Il faut déjà
être sur ses gardes pour aller du pont à Yrun, quoiquil
y ait à peine un quart de lieue de distance, les brigands
répandus dans le pays viennent quelquefois enlever des
hommes isolés sur cette route. Je trouve à Yrun
un ancien ami et compatriote dans le commissaire des guerres
Gailly, qui me reçoit avec beaucoup de cordialité,
il y a abondance de toutes choses dans cette ville où
on se trouverait bien si on nétait pas pour ainsi
dire, bloqué de toutes parts, on aperçoit à
une demi-lieue de distance à peu près la petite
ville de Fontarrabie, fort déchue de ce quelle était
autrefois ; huit jours avant mon arrivée à Yrun
le commandant de Fontarrabie se promenait à 50 pas de
la porte de la ville, deux paysans en sortent, le saluent, ils
marchent ensemble quelques pas, les paysans lui mettent le pistolet
sur la gorge et lenlèvent.
Le 4 août je séjourne
à Yrun, je pars le 5 avec 200 gendarmes à pied,
100 gendarmes à cheval et un bataillon dinfanterie.
Le général Charles De Lameth[6], nommé commandant
de Santona est chargé du commandement du convoi où
se trouve aussi le général Labadie[7] qui se rend
dans la même place pour mettre en état les fortifications.
Le convoi sajuste avec assez de peine, on marche enfin
militairement. Le pays est bien cultivé. Les routes sont
bonnes, on fait halte au village dErnany et on se remet
en route pour Tolosa[8] où nous arrivons à trois
heures après midi, après une marche de 12 heures
; quelques brigands couronnaient les hauteurs, mais le bon ordre
de la colonne leur en a imposé, ils ont vu quil
ny avait que des coups à gagner et ils ne nous ont
point inquiétés.
[4] François
Lhuillier de Hoff, né en 1759 à Cuisery, Saône
et Loire. Commandant la réserve dinfanterie de Bayonne
en 1812. Il décède à Orléans en 1837.
[5] Depuis la
fin du Consulat beaucoup dofficiers, dès le grade
de capitaine, font usage de voitures pour leur transport.
[6] Charles Malo
François de Lameth, né en 1757 à Paris.
Commandant la place de Santona, le 15 juin 1812. Il décède
à Paris en 1832.
[7] Peut-il sagir
de Jean de Labadie, né en 1719 à Clairac, Lot et
Garonne pourtant décédé le 1er mars 1812
à Bayonne ?
[8] Tolosa, «
jolie ville dEspagne
dans une vallée agréable
& fertile » in dictionnaire géographique portatif
de 1795.
Il est pourtant fâcheux de voir de distance en distance
les postes établis sur les hauteurs par les bandes pour
percevoir les droits sur tout ce qui passe sur les routes, les
détachements séloignent quand une colonne
française arrive et reviennent à leur poste aussitôt
que larrière garde de la colonne a défilé.
Un homme qui resterait à cinquante pas derrière
la colonne courrai le risque dêtre assassiné.
Aussi ny a-t-il point de traînards. Cette manière
de marcher en caravane dès les premiers jours que lon
entre en Espagne, de traverser des villages dépeuplés
ou détruits, a quelque chose de sinistre et donne une
idée fâcheuse du pays à celui qui y vient
pour la première fois. Le pays quoiquaussi bien
cultivé quil peut lêtre à cause
de la guerre, est généralement sec et aride dans
beaucoup de parties, et malgré soi on regrette vivement
la France que lon vient de quitter.
Tolosa est une ville assez considérable
et où malgré la présence continuelle des
brigands autour des murailles, on trouve encore quelques ressources.
On commence à sapercevoir déjà de
linjustice des Français envers les Espagnols. Ils
croient que rien nest bien que chez eux et que lorsque
lon entre en Espagne, on va mourir de faim et surtout quon
ne trouvera aucun secours pour réparer ou remplacer les
équipages. Cette crainte peu fondée force la plupart
de ceux qui viennent dans ce pays, à des dépenses
et à des embarras inutiles ; si on na pas les mêmes
facilités quen France, sil en coûte
plus cher, on peut néanmoins se procurer à peu
de chose près tout ce dont on peut avoir besoin.
On part de Tolosa pour aller
coucher à Villaréal[9] qui nest quun
bourg, divisé en deux et fort insignifiant ; il est absolument
impossible, là, de sortir de la ville sans escorte. Les
bandes font journellement feu sur les vedettes. Les troupes de
la garnison, là comme dans les autres lieux détapes,
sont renfermées dans de grandes maisons crénelées,
qui sont la plupart du temps celles de lhôtel de
ville, toutes sont belles et dune bonne architecture dans
la province de Guipuscoa et la Biscaye.
La journée de Villlaréal
à Montdragon est pénible à cause du paysage
dune montagne que lon monte et redescend avant darriver
à Bergara, jolie petite ville près la route et
où on faisait beaucoup darmes autrefois. De là
on arrive à Montdragon petite ville située au milieu
des montagnes et où les mêmes dangers existent par
la présence continuelle des bandes sur ce territoire.
Les distributions de vivres en tous genres sy font avec
assez de régularité et si on ny est pas bien,
on ne peut pas dire que lon y soit mal.
Le 7 nous partons avec la même
escorte ; nous faisons halte à la petite ville de Salinas,
et après avoir heureusement traversé le défilé
qui lavoisine, et vu les tristes restes dun convoi
considérable attaqué et pris six mois auparavant
par la bande commandée par Mina[10], nous arrivons à
Vitoria[11] ; cest là que nous apprenons les malheureux
événements arrivés à larmée
du Portugal le 22 juillet[12] ; un convoi considérable
de blessés y arrivait, ceux que nous interrogions nous
peignent les choses sans doute beaucoup plus noires quelle
ne le sont.
Le général en chef
Caffarelli[13] me fait un accueil fort aimable et mengage
à rester à Vitoria, jusquà ce quil
y ait une occasion pour pousser plus loin, ou jusquà
ce que les affaires aient pris une autre tournure afin de savoir
quelle route je dois prendre.
Vitoria est une grande et jolie
ville, la place est superbe et dune bonne architecture
; comme dans la plupart de celles dEspagne, il y a beaucoup
de fenêtres et de balcons parce que cest là
où se donnent les combats de taureaux, tout ce qui avoisine
la place est neuf et bâti régulièrement,
lancienne ville est sur le penchant dune colline
et na guère que trois grandes rues principales qui
longent la colline horizontalement avec une infinité dautres
plus petites qui ne sont guères que des escaliers ; elles
sont dailleurs fort sales, malgré que presque tous
les jours des forçats soient occupés à les
nettoyer ; peine inutile, les Espagnols paraissent se complaire
dans cette ordure, puisque outre cela, il y a entre les différents
quartiers des conduits non recouverts où toutes les saloperies
et les eaux séjournent et qui répandent une odeur
affreuse.
Mon séjour se prolongeant
à Vitoria, jy passe le temps fort tristement, malgré
toutes les amitiés que je reçois de MM. lIntendant
Bépières de lordonnateur en chef Volland,
et du général Thiébault[14], qui chacun
occupés de leurs affaires ne sont libres que le soir.
Vers le 15 août le général
Caffarelli part pour reprendre Bilbao que les événements
de larmée du Portugal lui avaient fait quitter[15]
et il laisse le général Thiébault avec quelques
centaines déclopés et 500 gendarmes à
cheval pour commander et garder Vitoria. On tâche de tout
utiliser dans une reconnaissance que je fais le lendemain avec
le général Thiébault, nous prenons deux
brigands qui sont fusillés. Ce même jour mon valet
de chambre Hauvette qui était avec moi depuis six ans,
que javais toujours traité avec bonté, qui
paraissait mêtre fort attaché déserte
pour aller joindre les bandes insurgées, heureusement
il ne memporte quune montre et des choses de peu
de valeur. Cest pour la première fois que jentends
la musique espagnole, si toutes fois on peut appeler musique,
des psalmodies aussi insipides que ridicules. Il est inconvenable
que la barbarie dun pareil chant reste enracinée
dans un pays où les airs de danse sont les plus vifs et
les plus animés. Rien daimable en effet comme le
fandango, le boléro et le sorongo. Cinq jours après
le général Caffarelli rentre de son expédition,
et il ramène une centaine de prisonniers de la bande de
Durand quil avait rencontrée sur son chemin. Un
détachement de mon régiment passe à Vitoria
pour se rendre dans la Garde impériale. Le convoi dont
il fait partie est attaqué près de Vitoria. Je
demande à un grenadier que je rencontre avec 4 autres
de combien dhommes était ce détachement ;
« nous sommes dix, mon colonel », me répond-il,
« et où sont les autres ? » « ah ! les
autres, ils ont été tués tout à lheure
».
[9] «
ville
dans une situation fort agréable » in
dictionnaire géographique portatif de 1795.
[10] Chef de
guérillas. Il y a deux Mina : le premier, Xavier Mina,
capturé par Harispe en 1810 et le second, notre homme,
Francisco Espoz y Mina, son oncle. Redouté des français,
il est toutefois emprisonné au retour de Ferdinand VII
et pendu.
[11] «
jolie et considérable ville dEspagne au bout dune
belle plaine
les grandes rues sont bordées de beaux
arbres qui ne sont pas le moindre agrément de la ville
» in dictionnaire géographique portatif de 1795.
[12] Il sagit
de la bataille des Arapilles, où les troupes françaises
perdent 2 000 tués et 3 000 blessés et les anglo-portugais
694 tués et 4 270 blessés.
[13] Marie François
Auguste Caffareli comte du Falga, né en 1766 au Falga,
Haute Garonne. Adjudant général chef de brigade
le 28 mars 1794. Commandant en Biscaye et Navarre de juillet
à décembre 1811. Décédé en
1849 à Leschelles, Aisne.
[14] Paul Charles
François Adrien Henri Dieudonné, baron Thiébault,
né en 1769 à Berlin. Général de brigade
le 6 mars 1801. Gouverneur de Toro, Zamora, Cuidad Rodrigo. Il
décède en 1846 à Paris. Auteur de Mémoires
célèbres.
[15] Suite à
la bataille de Fuentès de Onor, les 4 et 5 mai 1811, larmée
française commandée à Masséna se
replie en Espagne entre Ciudad Rodrigo et Salamanque.
[26] « Ancienne ville dEspagne, au royaume dAragon,
sur la rive dAragon, aux pieds des Pyrénées,
avec un évêché » in dictionnaire géographique
portatif de 1795.
Jai vu pendant mon séjour à Vitoria exécuter
six malheureux qui dans une maison avaient assassiné un
officier français. Le supplice quils ont subi est,
je pense, le moins effrayant de tous. Aussi dun peuple
immense qui se trouvait là, aucun ne me paraissait ému
et javoue, à ma honte, que jen regardais les
apprêts avec le plus grand sang froid. Le patient est assis
sur un banc derrière lequel est une poutre, le confesseur
qui le suit sur léchafaud ne le quitte pas et lon
peut dire quil lui donne labsolution lorsque son
âme séchappe de son corps. Aussitôt
assis, lexécuteur lui passe au col un collier en
fer, il tourne une vis et dans linstant lhomme est
mort. Le prêtre fait ensuite un discours au peuple qui
lui rit au nez. Il y a sans doute du mérite à rendre
à des malheureux les approches de la mort moins terribles,
mais les prêtres espagnols ont si peu de décence
dans tout ce quils font et dans lexercice de leurs
fonctions, ils sont si sales, quils perdent tout le fruit
de leurs exhortations sur une multitude à qui il faudrait
un peu parler aux yeux.
Après avoir fait à
Vitoria un séjour de plus dun mois et ne voyant
aucun espoir de rejoindre mon régiment par la route de
Valladolid, je consultais le général en chef sur
le parti que javais à prendre et il me conseilla
de retourner à Bayonne pour prendre la route de Saragosse
et de Valence et de profiter de loccasion dun convoi
qui devait ramener en France le maréchal duc de Raguse[16],
blessé à la bataille dAlba de Tormès[17]
; en effet ce convoi arriva le 22 septembre à Vitoria,
il y séjourna le 23 et jobtins de M. le duc la permission
de partir avec lui, nous repassâmes dans les mêmes
gîtes que pour venir à Vitoria. Lescorte de
M. le duc était nombreuse et bien choisie. Il y avait
en cavalerie 5 compagnies délite, 2 000 hommes de
cadres de troisième et quatrième bataillons, 2
pièces de canon et un nombre prodigieux dofficiers
isolés, elle marchait avec beaucoup dordre, avec
trop dordre peut-être, car cette marche ressemblait
à un triomphe. Le maréchal sur son brancard était
au milieu du convoi avec une compagnie délite devant
et une derrière, dix grenadiers de ces compagnies avaient
les mains appuyées sur le brancard, des laquais le précédaient
et le suivaient, nul sous aucun prétexte ne pouvait dépasser
la litière. Le général Bonnet[18] blessé
à la même affaire suivait dans une litière
ainsi que le major Ducheyron[19], du 66e dinfanterie mort
en arrivant à Bayonne. Avant darriver à Ernany,
nous rencontrons une colonne française de 2. 000 hommes
environ et 150 chevaux ; le général qui la commandait
et dont je ne me rappelle pas le nom, nous dit que les Anglais
avaient opéré un fort débarquement à
Guetaria[20], éloigné de 4 ou 5 lieues de là
et quil avait été forcé à la
retraite ; cependant cette retraite nous parut un peu précipitée,
puisquil nétait pas suivi et quil avait
à peine échangé quelques coups de fusil.
Le maréchal lui dit des choses assez dures et nous continuons
notre chemin croyant daprès ce rapport rencontrer
lennemi.
Nous ne vîmes aucun parti et nous arrivâmes fort
paisiblement à Yrun. Là les bruits de
débarquement
paraissaient certains, et un convoi très considérable
dhabillement qui venait enfin de sortir de Bayonne, reçut
ordre de rentrer en France. Je restai un jour à Yrun pour
voir ce que cela allait devenir et ne voyant rien de nouveau,
je partis le lendemain pour Bayonne. En mettant pied à
terre, jallai avec le colonel Duchastel[21] du 21e régiment
de chasseurs voir le général LHuillier qui
nous reçut fort mal, cest-à-dire comme des
gens qui se sauvent de lEspagne. Nous eûmes toutes
les peines du monde à lui faire comprendre que nous nen
étions sortis que pour y rentrer le lendemain par une
autre route ; il ne nous mit néanmoins en réquisition
pour aller commander la cavalerie qui allait marcher contre les
Anglais ; un régiment dinfanterie qui arrivait de
lintérieur à Bayonne ne sy arrêta
pas et poussa le même jour jusque à Saint-Jean de
Luz, cependant lorsquon eut vérifié les faits,
ce fameux débarquement se réduisit à rien
ou à fort peu de chose et on nous laissa tranquille.
Je trouvai à cette époque
à Bayonne, le général Souham[22] qui allait
y prendre le commandement de larmée de Portugal,
jaurais bien désiré repartir avec lui, mais
je craignais de perdre un temps parce que lon parlait de
la prochaine jonction des armées du Midi et dAragon
à Valence, et je me mis en route pour Pau où jarrivai
le 1er octobre.
Je navais jamais entendu
parler de Pau[23] comme dune ville agréable, cependant
on vante beaucoup de villes en France qui, selon moi, sont loin
de la valoir, dabord cette ville est située dans
un pays agréable et fertile, il y a des promenades de
la plus grande beauté et où lon jouit dune
vue admirable, un fleuve qui arrose ses murs et des accidents
de terrain très répétés font une
espèce de jardin de tout le pays qui entoure la ville,
la vie y est à très bon compte, les habitants en
paraissent bons et affables, et certes, pendant le peu de jours
que jai passé à Pau, mon temps na pas
été à regretter et je my suis fort
amusé.
Je pars à Pau le 5 octobre
pour aller coucher à Oloron, ville autrefois très
commerçante à cause de son voisinage de lEspagne
et de la contrebande que facilitent les montagnes qui lavoisinent.
Le chemin de Pau jusque là traverse des pays fort agréables,
on ne peut sortir de France par une route qui laisse de plus
aimables souvenirs, le 6 je vais à Bedous. Cest
un triste et malheureux village, dans un triste et malheureux
pays ; jarrivai le 7 à Urdos, dernier village français.
Il est comme tous ceux des montagnes fort resserré et
surtout très pauvre. A deux lieues avant dy arriver,
le chemin devient impraticable pour les voitures et même
souvent très mauvais pour les chevaux et les bêtes
de somme. On nous fait remarquer un rocher immense taillé
à pic par la main des hommes, et lon nous dit que
cest par les Carthaginois, commandés par Annibal
lorsquil quitta les Espagnes pour marcher contre Rome.
Cest une chose curieuse que les garnisons de ces villages
frontières, autant vaudrait nen point avoir ; car
quelle résistance pourraient opposer 15 ou 20 soldats,
mal armés, mal vêtus et malheureusement souvent
mal commandés[24] ? Les paysans des montagnes que jai
parcouru dans ces cantons, parlent comme ceux des Alpes un français
assez pur. Je ne pense pas cependant que la même cause
opère les mêmes résultats, on voit beaucoup
plus de Savoyards à Paris que dhabitants des Pyrénées.
Ceux-ci mont dit quils ne quittaient guère
leur retraite que pour aller dans les environs, soit en Espagne,
soit en France ; ils ont aussi une réputation dintégrité
et de bonne foi comme les autres et je crois quils la méritent.
Lentrée
en Espagne par cette route est fort dangereuse dans le rapport
des chemins, car on ne parle pas encore de brigands. Nous partons
le 8 à la pointe du jour avec dix soldats dinfanterie
qui escortaient jusque à Jacca un convoi dhabillement
pour larmée dAragon, le chemin devient de
plus en plus difficile, on monte toujours, les montagnes noffrent
aucuns de ces beaux sites que lon voit dans les Alpes ;
tout présente ici limage du chaos et de la désolation
; arrivé enfin au col que lon appelle ici Port,
les chemins deviennent presque impraticables et surtout très
dangereux parce quils sont tellement rapides quon
a été obligé dy pratiquer des marches
que les chevaux escaladent avec peine. On trouve au Port une
auberge assez vaste où nous avons le bonheur de pouvoir
manger une omelette, du pain et du vin assez bons[25]. Il faisait
un temps affreux, la pluie, le vent, la grêle et la neige
fondue rendait les chemins beaucoup plus dangereux encore. A
quelques cent toises de lauberge on entre sur le territoire
espagnol : rien ne lannonce quun mauvais bâtiment
où se trouvait autrefois la douane et qui a été
détruit. On redescend presque aussitôt, et la difficulté
des passages fait quil y a plusieurs sentiers, chacun cherchant
les endroits quil croit les moins dangereux, de sorte quil
serait très facile de se perdre sans guides particulièrement
lorsquil y à de la neige, attendu quon pourrait
aller se jeter dans des vallées qui naboutissent
quà des précipices où les pâtres
vont mener leurs chèvres. Le chemin continue à
descendre jusque à Campfranc, premier gîte en Espagne,
il est impossible de dépeindre la misère des habitants
de ce village. Cependant, malgré la malheureuse position
dans laquelle ils sont, nous y avons eu de lorge pour nos
chevaux, on parle à Campfranc tout à fait la langue
espagnole, on ne peut plus se faire entendre avec le français.
Nous quittons le lendemain 9 ce malheureux village et nous marchons
avec un peu plus de précautions parce que quelquefois
des partis de la bande de Mina viennent de temps en temps dans
les vallées de Campfranc à Jacca et quen
outre il y à des bandes de voleurs qui arrêtent
sur les chemins les voyageurs de quelque nation quils soient
; nous arrivons heureusement à Jacca[26], située
sur une haute plaine, le pays commence à redevenir riant
et cultivé, et on retrouve le beau soleil de lEspagne.
[16] Marmont
na jamais été blessé à Alba
de Tormès mais aux Arapiles.
[17] 28 novembre
1810. Le général Kellermann remporte une victoire
sur les troupes de Del Parque mais Morin veut parler en fait
des Arapiles.
[18] Il sagit
en fait de Jean Pierre François Bonet, né en 1768
à Alençon. Général de division le
27 août 1803. Il est blessé aux Arapiles. Décédé
en 1857 à Alençon.
[19] Ducheyron,
major au 66e régiment d'infanterie de ligne est blessé
le 22 juillet 1812 aux Arapiles.
[20] «
Petite ville dEspagne dans la province de Guipuscoa avec
un château et un bon port » in dictionnaire géographique
portatif de 1795.
[21] Louis Claude
Duchastel, né en 1772 à Saumur. Colonel le 30 janvier
1812. Il décède en 1850 à Charonne.
[22] Joseph Souham,
né en 1760 à Lubersac, Corrèze. Général
de division en 1793. Commandant en chef, par intérim,
de larmée du Portugal, le 4 octobre 1812. Il décède
en 1837.
[23] «
très jolie ville de France sur une hauteur, au pied de
laquelle passe le Gave béarnois
fabrication de toiles,
draps, mouchoirs & chapeaux » in dictionnaire géographique
portatif de 1795.
[24] Morin fait
il allusion aux chasseurs de la montagne ? Par décret
du 6 août 1808, Napoléon décide de lever
34 compagnies de Miquelets dits Chasseurs de la Montagne
. Ces compagnies doivent assurer la couverture des Pyrénées
tandis que larmée Française est engagée
dans la péninsule ibérique. Troupe « garde
frontière », ils sont recrutés parmi les
populations locales avec promesse de ne pas partir. Ils mènent
des actions de contre guérillas efficaces. Ils sont dissout
en 1814.
[25] Le vin espagnol
est alors très réputé en Europe entière
et est souvent heureusement découvert et bu par les soldats
français arrivant en Espagne.
Jacca est une ville assez considérable
bien bâtie, et où il y a de bonnes maisons, il paraît
quelle a peu souffert en comparaison du reste de lEspagne
pendant la guerre actuelle, les Français en sont toujours
restés les maîtres, elle est défendue par
une citadelle régulière et assez forte, et surtout
bien armée et approvisionnée. Le chef de bataillon
Deshonties, gouverneur de la place, reçoit tous les officiers
français avec une aimable cordialité, on obtient
des magasins quil a formé tout ce que lon
peut désirer ; il paraît administrer sagement le
pays puisquil est content des habitants et que les habitants
paraissent aussi lêtre de lui. Cest dans cette
ville que pour la première fois jai mangé
dans une auberge ; cétait chez une vieille française,
bonne cuisinière, faisant toutefois beaucoup détalage
de son savoir-faire, se plaignant amèrement de la cherté
du pain et des denrées ; nous nous attendions après
cela à déjeuner fort mal et à payer beaucoup
; au contraire, elle nous fit une cuisine fort recherchée,
elle nous donna de bons vins et de différentes sortes,
un dessert tout à fait galant, du café[27], des
liqueurs[28]. Enfin tout ce quon peut désirer, et
tout cela pour 40 francs. Nous étions huit, en France,
on en aurait demandé 200 et on aurait été
moins bien servi ; je cite ce fait plutôt comme une chose
extraordinaire que comme un objet de comparaison sur ce quil
en coûte en France et en Espagne, parce que - tout est
généralement plus cher dans la péninsule.
Jusque alors je navais
vu dautres convois que ceux avec lesquels javais
voyagé ; tout y était purement militaire ; je navais
par conséquent aucune idée des caravanes qui ont
lieu dans ce pays à la suite de grands événements,
soit que lon se porte en avant soit que lon rétrograde[29].
Ne pouvant quitter Jacca faute de troupes nécessaires
pour traverser le pays jusque à Saragosse, le gouverneur
mengagea ainsi que mes compagnons, à attendre larrivée
dun convoi considérable composé de personnes
de la Cour ou attachées au nouveau gouvernement, de blessés,
de malades, et de gens enfin qui refluaient de lEspagne
sur la France. En effet, le lendemain 10 à onze heures
du matin arriva un bataillon du 81e formant lavant-garde
et jallai hors de la ville voir arriver ce fameux convoi.
Les chemins pour venir de Ayerbé à Jacca étant
absolument impraticables pour les voitures, tous ces grands seigneurs,
toutes ces grandes dames avaient été obligés
de les abandonner. Je vis ce jour-là un des plus curieux
spectacles que lon puisse simaginer. Des dames dans
des litières dorées portées par 20 paysans
qui se relayaient de temps en temps, dautres en amazones
et montant de superbes chevaux, dautres sur des mules,
celles-ci à califourchon sur des ânes, celles-là
portées sur des chaises ajustées en forme de litière,
quelques-unes nayant pu se procurer une monture marchand
à pied dans la boue, quelques autres préférant
se faire tenir sur des chevaux énormes de routiers français
qui avaient aussi abandonné leurs chariots, des enfants
sur des ânes et dans des paniers, dautres portés
par des paysans et suspendus sur un bâton dans une espèce
de hamac, dautres enfin tout bonnement portés à
bras par les nourrices, des valets galonnés à cheval,
des maîtres à pied, une suite nombreuse de chevaux
de main, un nombre prodigieux de mulets chargés de malles,
de matelas, dorge, de paille et de vivres de toute espèce.
Ajoutés à cela des généraux français
et espagnols ayant tous un cortège plus ou moins nombreux,
des officiers, des soldats, les uns blessés ou malades
et les autres bien portants, des dames et des seigneurs escortés
au milieu de cette bagarre par des pages ou des gardes, tout
cela marchant pêle-mêle, au milieu des cris des blessés,
des cantinières et des chansons grivoises des soldats
bien portants et défilant dans le plus grand désordre
après avoir bivouaqué la nuit précédente
par un temps affreux. Cette marche a duré depuis onze
heures du matin jusquà six heures du soir et il
ny avait pas 4 000 personnes dans le convoi. Chacun trouva
à se caser tant bien que mal à Jacca et le lendemain
désordre plus grand encore au départ parce que
le danger avait cessé et que chacun sen allait pour
son compte.
Nous profitons du retour du bataillon
du 81e et nous allons le lendemain à Ancenigo où
avait bivouaqué le convoi la veille, nous nous jetons
pêle-mêle dans trois ou quatre maisons qui composent
ce misérable hameau et le lendemain nous partons en bon
ordre pour Ayerbé, où nous arrivons sans accident
par un temps fort mauvais, il y avait une brigade de troupes
italiennes[30] de sorte que les logements y étaient rares.
Le capitaine de gendarmerie Mouchet, qui commande la place sest
fort bien retranché dans un ancien château maure,
les brigands sont venus lattaquer très souvent avec
des forces supérieures, ils ont toujours été
contraints de se retirer après des pertes inutiles ; nous
apprenons le lendemain au moment de quitter Ayerbé, quun
convoi et des courriers qui marchaient derrière nous venaient
dêtre vigoureusement attaqués à la
tour des Maures distante de deux lieues et où nous avions
fait halte la veille. Un détachement de 60 dragons Napoléon
italiens[31], a chargé les brigands, leur a tué
une trentaine dhommes et a dégagé le convoi.
Nous laissons à Ayerbé
le bataillon du 81e et nous partons avec un détachement
de 40 chevaux du 18e et du 22e dragons[32] dun escadron
du 9e régiment de hussards[33] et dun bataillon,
devant nous accompagner seulement jusquau village de Gurrea
à 4 lieues dAyerbé. Nous faisons halte à
une demi-lieue pour réunir le convoi, parce quon
nous donne lavis que quelques partis ennemis rôdent
dans les environs ; cest là où je maperçois
que mon chien, le fidèle Mylord, me manquait ; jenvoie
un petit détachement pour le chercher, parce que nous
étions encore en vue de la ville, mais on vient me dire,
quon la vu parcourant la ville en poussant des cris
affreux, quil est entré et ressorti vingt fois du
logement que javais occupé, et quenfin il
avait disparu. Je fus, je lavoue, vivement affligé
de cette perte. Nous marchons dans un pays découvert et
stérile, laissant à droite le fleuve Gallego qui
nous sépare dun pays rempli dinsurgés,
nous nen voyons pourtant que fort peu dans un grand éloignement
et après avoir fait halte dans un ravin fort agréable
au village de Gurrea, nous nous remettons en marche et arrivons
à la nuit à Zuera, petite ville ruinée en
partie et dont la plupart des habitants se sont enfuis ; elle
est située sur le bord du Gallego que lon passe
sur un pont en bois et adossée à des collines qui
terminent limmense plaine que nous venions de parcourir.
Comme dans les gîtes précédents la troupe
de la garnison est renfermée dans un castillo (petit château
fort)[34] pour éviter toute surprise de la part des bandes
fort nombreuses dans ce pays, comme dans tout le nord de lEspagne.
[27] Introduit
en France en 1654, il est la boisson de laristocratie avant
la Révolution. Il se répand rapidement dans la
société française, à cause de ses
vertus toniques, et est servi dans les cafés. Il est la
boisson de 9 parisiens sur 10. Sous lEmpire, on le prend
désormais infusé et non plus à la turc.
Avec le blocus, il redevient une denrée rare.
[28] Si le vin
est au XIXe le grand champion de lalcool, lapparition
de leau-de-vie en Lorraine, en 1690, et en Bourgogne, précipite
lalcoolisation de la société sous lEmpire.
Ses dérivés sont légions : calvados, kirsch
et marc coulent à flot dans les gosiers français.
Le punch est à la mode dans les soirées mondaines,
tandis quun verre de rhum de la Jamaïque, pris entre
les rôti et les entremets, restaure lappétit.
[29] Avec les
menaces de la guérilla constante et ses actions toujours
plus osées, les déplacements sont font avec des
convois de plusieurs centaines voir milliers dhommes, tel
le convoi que prend Hippolyte dEspinchal, en janvier 1812,
de Bayonne pour se rendre à Madrid, se composant de 2
000 fantassins, deux pièces dartillerie et une centaine
dofficiers isolés.
[30] En 1814,
le 8e régiment dinfanterie napolitain est à
la division Harispe.
[31] Sagit
il sans doute de dragons de la Garde royale italienne, sous les
ordres du général Schmarz, au corps dObservation
des Pyrénées Orientales au 1er janvier 1808.
[32] Les 18e
et 22e dragons sont à la division Treillard de larmée
du Centre en juin 1813. Le 18e compte 2 escadrons pour 275 hommes
et le 22e compte 2 escadrons pour 388 hommes.
[33] Le 9e hussards
est présent en Espagne de 1810 à 1811. Le colonel
Morin fait sans doute ici référence au 9e bis de
hussards devenu 12e de larme.
[34] Ce type
de fortification est souvent le fruit du travail de la garnison
quil abrite. Ils sont répartis les long des grands
axes routiers vers des points névralgiques.
Les rapports que lon nous fait là nous apprennent
que la route jusquà Saragosse est infestée
; lescadron du 9e de hussards, navait pas ordre de
dépasser Zuera de sorte quil ne nous restait que
les 40 dragons venus de France et qui pour la plupart étaient
des enfants ; nous sollicitons en vain le commandant de la place
pour avoir quelques gendarmes à cheval[35] connaissant
le pays pour éclairer la route dans les endroits les plus
dangereux, il sy refuse, en nous assurant que nous avions
assez de monde pour voyager en toute sûreté, quil
ny avait aucun danger ; et cependant la veille dix hommes
avaient été enlevés à une lieue de
là avec un trésor quils escortaient ; nous
partons donc le lendemain, nous rencontrons quelques brigands
qui séloignent à notre approche et après
avoir fait deux lieues, arrivés sur une haute plaine doù
on découvre parfaitement Saragosse, nous faisons halte
pour envoyer davance un détachement au logement,
il y avait devant nous un ravin assez profond et une venta à
quelques pas sur la gauche ; nous étions bien loin de
nous douter que ce même endroit, doù lon
paraît toucher Saragosse, et où nous goûtions
tant de sécurité, devait être le lendemain
à la même heure le théâtre dune
sanglante tragédie ; en effet ce même convoi déjà
attaqué près de Ayerbé et qui était
à un jour derrière nous ayant détaché
avant darriver sur la hauteur 10 hommes pour aller au logement,
ils furent assaillis à ce même ravin où nous
étions arrêtés la veille, et accablés
par le nombre, ils furent tous égorgés à
lexception de deux à qui les brigands eurent la
cruauté de couper les mains et les pieds, on les rapporta
dans cet état à Saragosse où ils moururent
le lendemain.
Les environs de Saragosse[36] si riants autrefois ne sont plus
aujourdhui quun désert, les belles plantations
doliviers qui faisaient la richesse de ce pays ont toutes
été coupées pendant le siège, les
villages, les fermes, les campagnes si fertiles sur les bords
de lEbre, tout est dévasté.
Le
long siège que cette ville a soutenu, la résistance
inouïe quelle a opposé à nos armes,
sont des événements qui feront époque dans
lhistoire de la guerre[37]. Les fortifications qui défendaient
les approches de la ville ont été enlevées
pendant les premiers jours du siège, mais ensuite chaque
couvent, chaque maison devenait un fort dont il faillait faire
un siège particulier et dont on ne pouvait se rendre maître
quen y attachant le mineur et en les faisant sauter avec
tous leurs défenseurs, on a détruit ainsi 1 500
maisons, églises ou couvents et la capitulation na
eu lieu que lorsque les maisons du centre de lancienne
ville ont commencé à sauter ; cest particulièrement
sur le cosso, grande rue, qui entoure le centre de Saragosse
que lon voit des murailles énormes abattues à
coups de balles de fusil, il ny a pas une seule sur le
cosso qui ne soit entièrement criblée de balles
du haut en bas, cest dans cette même rue que des
batteries de canons étaient établies dans les chambres
dune maison à une autre maison, on semparait
du rez-de-chaussée, mais lennemi maître encore
du premier étage sy défendait, on le chassait,
il se retirait au second, toutes les maisons se communiquaient
les unes aux autres par des ouvertures, par des échelles
ou des ponts en planches. On se battait dans les rues, dans les
caves, dans les chambres, jusque sur les toits ; on ségorgeait
partout ; pendant que ces scènes dhorreurs se passaient,
une pluie de bombes et dobus tombait sur le centre de la
ville ; 54 000 habitants sont morts par le fer, le feu, la famine
ou les maladies ; on ne peut trouver dans cette ville immense
une seule maison qui ait été épargnée.
Une grande partie des femmes et des enfants sétaient
réfugiés dans la superbe église de Notre-Dame
del Pilar à laquelle ils avaient grande dévotion
et sur laquelle ils sétaient imaginés quaucune
bombe ne pouvait tomber parce que pendant les premiers jours
du siège on voulait ménager cet édifice
et sauver les trésors quil renfermait, mais cependant
plusieurs bombes perdues y tomberont à la fois et produisirent
un désordre épouvantable au milieu de la multitude
qui y était réunie. Toutes les rues étaient
jonchées de cadavres depuis quelque temps, on ne les enterrait
plus, les blessés, les malades étaient abandonnés
sans secours, la ville se rendit enfin ; cest alors que
les habitants connurent létendue de leur malheur
; on les força de brûler, denterrer ou de
jeter les cadavres dans lEbre. Dans les courses que jai
faites dans les quartiers renversés quoiquil se
soit passé trois ans depuis ce siège mémorable,
jai vu encore des restes effrayants de la résistance
opposée par les assiégés, des couvents sont
remplis de squelettes de moines ayant leurs habits. On y trouve
des soldats, des femmes, des enfants sans sépultures entassés,
au milieu de ce qui était autrefois des cours ou des jardins.
Je suis resté trois jours
dans cette malheureuse ville et jai éprouvé
une bien grande satisfaction de pouvoir en partir le 17 octobre
pour aller à Pina ; à deux lieues de Saragosse,
nous avons rencontré environ 50 chevaux de la bande dun
certain Pablo qui ne fait que commencer, ils se sauvèrent
lorsque nous voulûmes marcher à eux. La disette
est grande dans le pays où nous sommes, tour à
tour foulés par les bandes qui y sont fort multipliées
et par le passage des troupes françaises, ces malheureux
habitants sont réduits aux plus cruelles extrémités
; en effet, nous navons pu à Pina rien obtenir ni
pour les hommes ni pour les chevaux.
Le 18 nous rencontrons encore
quelques partis en allant à Bujarolos qui ne vaut pas
mieux que Pina ; je trouvai en route, un ancien maréchal
des logis du 7e de dragons qui est maintenant gendarme à
cheval ; cest le plan rude de tous les métiers,
ils sont employés aux escortes des courriers et convois,
ils sont attaqués presque tous les jours parce que les
brigands toujours prévenus de leur passage les attendent
au retour ; à une auberge dans un pays isolé et
désert, où nous faisons halte, 30 soldats espagnols
au service du roi Joseph, avaient tué la veille leur capitaine
et un courrier et ensuite avaient pris parti parmi les brigands.
Nous trouvons les cadavres de ces malheureux, nous les faisons
enterrer.
Le 19 en allant à Caspé
nous rencontrons quelques hommes à cheval qui suivent
de loin le convoi dans lespoir denlever quelques
traînards. On marchait en ordre et ils nosent sapprocher
trop près de larrière-garde. Nous séjournons
le 20 à Caspé, cette ville bâtie sur une
colline de lautre côté de lEbre peut
avoir 4 000 âmes de population ; elle présente encore
des ressources, les bandes nombreuses qui se trouvent sur la
rive gauche de lEbre traversent rarement le fleuve, par
conséquent, nayant à fournir quaux
troupes françaises, cette ville est moins foulée
que les autres qui sont obligées dalimenter les
deux partis.
Le 21 octobre nous remettons
en route pour aller à Abatea où nous arrivons à
la nuit après avoir traversé un pays fort difficile
et presque désert ; la troupe nest pas mal dans
ce village, cest la première fois que lon
fait une distribution de garouffes pour les chevaux, au lieu
dorge, cest une espèce de cosse longue et
humide qui vient sur un arbre, les chevaux ont beaucoup de peine
à sy faire ; de là on va coucher à
Pinell toujours par des chemins de montagne fort dangereux, on
y est mal parce que le village est pauvre et ruiné.
Nous
quittons Pinell le 23 pour aller à Tortose, le pays est
toujours aussi misérable et aussi dépeuplé
jusque près de Xerta à deux lieues de Tortose,
la scène change alors et nous trouvons des champs bien
cultivés, arrosés avec intelligence, des orangers,
des grenadiers, et chose fort rare en Espagne des prairies.
Le pays est le même jusquà
Tortose et présente partout limage de la plus abondante
fertilité. Il y a dans ces parages fort peu de brigands
et on y voyage en sûreté avec une escorte de quatre
hommes ; en arrivant au bord de lEbre pour entrer dans
Tortose, nous sommes arrêtés là fort longtemps
à cause de larrivée dun convoi beaucoup
plus considérable que celui que javais vu à
Sacca lors de mon séjour dans cette ville ; il était
composé de plus de 300 voitures, toutes attelées
de 4, 5 , 6 et 7 mules, dun nombre prodigieux de militaires
malades ou blessés, enfin cétait en partie
toutes les administrations supérieures espagnoles sorties
de Madrid à lapproche de larmée anglaise.
Quoique Tortose[38] soit une ville fort grande, jai été
bien heureux de trouver place pour moi chez un muletier et pour
mes chevaux dans le cloître dun couvent. Les magasins
furent épuisés en un moment ; japprends là
des nouvelles de mon régiment par le chef descadron
Rocourt[39] qui rentre en France, il me donne lespoir de
le rejoindre du côté de Valence, Tortose a beaucoup
moins souffert que Saragosse pendant le siège[40], mais
cependant cette ville est bien loin dêtre ce quelle
était autrefois, les passages continuels des troupes et
des convois qui la plupart du temps y séjournent, ont
épuisé les ressources des campagnes qui lentourent.
Tout y était hors de prix un poulet sy vendait 10
francs, un uf six sous et la livre de pain 20 sous.
Nous avions heureusement pris
séjour à Caspé car le gouverneur que nous
allâmes voir le soir, et qui assez maladroitement donnait
un bal ce jour-là, nous dit que la disette de vivres le
forçait à nous faire partir le lendemain, nous
en fûmes satisfaits et nous quittâmes sans regret
cette ville où la troupe éprouvait beaucoup de
privations. Nous nous étions donné rendez-vous
hors de la ville, parce que toutes les voitures affluant par
différentes rues à la seule issue qui mène
au pont, elles y restèrent emmêlées dans
un désordre inextricable ; nous les laissons se dépêtrer
et nous nous mettons en marche à 9 heures du matin par
une chaleur excessive, et dévorés par des milliers
de cousins que lEbre fait naître, nous traversons
une plaine assez fertile et nous quittons la grande route pour
prendre à travers champs et éviter de passer sur
celle qui côtoie la mer où une station anglaise
inquiète par son feu les convois, tuant indifféremment
Français et Espagnols ; nous arrivons à 4 heures
à Ull de Cona, village charmant où la troupe et
nous sommes parfaitement bien, il y avait dans mon logement au
premier une terrasse ombragée par des orangers, des roses
et des jasmins où on respirait une odeur délicieuse.
Il ny a pas de brigands dans les environs ; la sage administration
de M. le maréchal duc dAlbufera, qui empêche
les troupes de mener le paysan, en leur faisant donner tout ce
dont elles ont besoin, a conservé la tranquillité
sur plusieurs points du royaume de Valence et elle ny est
troublée que par des bandes qui viennent quelques fois
des provinces voisines y faire des incursions.
Le pays est toujours également
beau et également bien cultivé jusquà
Benicarlos où on va se coucher le lendemain en passant
par la jolie petite ville de Vinaroz qui fait un commerce de
contrebande fort considérable ; nous y faisons une ample
provision de rhum[41] à 40 f. la bouteille pendant la
halte, quy fait le convoi.
Benicarlos est fameux pour les
vins quon y récolte ; ce village grand et bien bâti,
était fort riche autrefois, mais il a été
souvent ravagé par larmée qui y a séjourné
; cependant nous y avons été fort bien sous tous
les rapports ; nous avons visité mes camarades et moi,
pendant le séjour que nous y avons fait le lendemain,
la forteresse de Peniscola[42] placée sur un rocher dans
la mer, on aurait inutilement fait le siège de ce fort
tant quil aurait eu des vivres ; il sest rendu sans
coup férir après la capitulation de Valence
Nous nous remettrons en route
le 27 octobre pour aller coucher à Torreblanca où
nous trouvons encore un convoi de malades et de blessés
rentrant en France ; le village offrant peu de ressources, nous
y sommes fort mal, on nous dit quil ny a plus de
brigands et que lon peut voyager seul. En effet, nous navons
été nullement inquiétés.
Le convoi se dirige le 28 sur
Castellon de la Plana ; le colonel Mermet du 19e régiment
de dragons[43] tombe malade en route ; il revient heureusement
nous rejoindre le soir avec les douze hommes que nous avions
laissé pour le garder. Le colonel Duchastel du 21e régiment
de chasseurs perd pendant la nuit un très beau cheval
arabe, qui séchappe de lécurie ; il
envoie courir après un maréchal des logis de son
régiment, un chasseur et un trompette ; ils nétaient
pas revenus quand nous quittons Torreblanca, le lendemain mais
vingt-quatre heures après notre arrivée à
Valence, ils ramènent ce cheval quils avaient trouvé
près du village dAlcala et arrivés à
lauberge où le colonel Mermet était resté
malade et dont il nétait parti que depuis un quart
heure, ils trouvèrent un parti de 150 chevaux de la bande
de Frayle, le maréchal des logis ne perdit pas la tête,
il ordonna au trompette de sonner des appels, comme sil
avait eu une troupe nombreuse à réunir, il fit
plusieurs commandements comme si son prétendu escadron
fut réuni dans un ravin près de là. Les
brigands qui marchaient à lui sarrêtèrent
; ils étaient à 25 pas. Alors il cria : escadron
en avant ; au trot ! marche ! Les brigands firent demi-tour,
et le maréchal des logis et les deux hommes en firent
autant et firent bien, et se sauvèrent à toute
course ; les brigands ne se voyant point poursuivis et apercevant
trois hommes seulement qui se sauvaient, saperçurent
de la ruse mais il était trop tard, nos trois hommes arrivèrent
avant eux à Torreblanca doù on envoya un
détachement après eux ; ils se retirèrent
aussitôt dans les montagnes.
Nous trouvons Castellon de la
Plana encombré dun autre convoi qui part pour la
France ; celui-là était tout composé de
militaires venant de larmée du Midi ; les habitants
qui avaient vu passer tous les autres se figurent que nous allons
quitter tout à fait lEspagne et sont par conséquent
fort étonnés de voir dautres troupes françaises
qui arrivent ; depuis quelques jours un détachement du
4e de hussards[44] sétait joint à nous ;
de sorte que nous avions environ 150 chevaux. Castillon que lon
appelle un village est immense et le convoi est fort bien établi
ainsi que nous ; il y a de superbes maisons, et malgré
la grande quantité de monde quil y avait à
loger, personne se nest plaint.
On part de bonne heure le 29
octobre, quelques-uns avaient pris lavance sur lassurance
positive quil ny avait absolument rien à craindre
des bandes ; nous faisons halte au village de Nulès et
vers midi nous nous remettons en marche pour Murviedro ; le convoi
pour la première fois marchait mal ordre ; à un
quart de lieue du village dAlmenara, je vois deux chevau-légers
de la Garde qui faisaient partie du convoi et qui comme moi étaient
en avant de lavant-garde, courir ventre à terre
en se dirigeant vers une montagne à la droite de la route,
je pique des deux pour voir le motif dune pareille course
; lavant-garde me suit au galop, le convoi fait halte et
se réunit, et nous apercevons une douzaine de brigands
à cheval, qui emmenaient des hommes, garrottés,
ils les lâchent à notre approche et se sauvent à
toute course ; ils avaient trop davance et nous ne pouvons
les joindre. Nous ramenons les deux soldats quils avaient
pris un moment auparavant et qui étaient nus de la tête
aux pieds, ils voyageaient isolément et nous dirent quau
détour de la montagne où ils avaient été
arrêtés, les brigands en avaient déjà
pris plusieurs, quils les massacraient à mesure
et quon allait les poignarder au moment où la tête
de la colonne sétait présentée ; on
leur donne quelques hardes pour les couvrir et ils marchent avec
nous. A quelques pas de là nous trouvons les cadavres
de quatre de ces infortunés, un avait la tête coupée
et les trois autres les pieds et les mains, un seul respirait
encore, nous lemportons, mais il meurt un instant après[45].
[35] Le 23
janvier 1810, 20 escadrons de gendarmerie sont formés
en Espagne. En fin dannée, des gendarmes chevau
légers armés de lances sont entraînés
pour être incorporés dans des unités.
[36] «
Grande, très belle, bien peuplée & commerçante
ville dEspagne sur la rive gauche de lEbre, quon
passe sur deux ponts, dans un terrain fertile & abondant
en tout ce qui est nécessaire à la vie »
in dictionnaire géographique portatif de 1795.
[37] Saragosse
connaît deux sièges. Le premier commence le 15 juin
1808 et dure jusquau 9 août. Il est mené par
Moncey, Junot, Verdier et Lefèbvre-Desnouettes. Le second
siège commence le 20 décembre 1808 et se termine,
le 27 janvier 1809, avec la prise de la ville. Il est conduit
par Lannes. Les pertes espagnols sont estimées à
plus de 50 000 mort, celles des français à 3 000
tués et 5 000 blessés.
[38] «
ville & viguerie dEspagne sur la rive gauche de lEbre,
dans la Catalogne, avec un évêché succursale
de Taragone, une petite université & un château.
Léglise cathédrale est très belle
» in dictionnaire géographique portatif de 1795.
[39] Capitaine
au 5e dragons, il est blessé à Ocana, le 19 novembre
1809.
[40] Le siège
de la ville est fait le Suchet, fin 1810. La garnison est alors
de 11 000 hommes avec « des provisions considérables
» (PIGEARD (Alain) : « agenda des batailles de Napoléon
1805 1815 » hors série n°9 Tradition
Magazine). Elle tombe le 2 janvier 1811 livrant ente 9 400 et
10 000 hommes, 182 pièces dartillerie et 30 000
boulets. 4 à 500 soldats français y trouvèrent
la mort.
[41] Durant le
1er Empire, le rhum et le punch, sont des alcools très
à la mode.
[42] «
très forte ville dEspagne, au royaume de Valence,
à 12 lieues S.O. de Tortose, sur le bord de la mer, sur
une pointe de terre fort élevé » in dictionnaire
géographique portatif de 1795.
[43] Joseph Antoine
Mermet. Né en 1775 à Belfort. Colonel du 19e dragons
le 14 octobre 1811. Décède à Montpellier,
Hérault en 1820.
[44] Le 4e hussards
arrive en Espagne dès 1808.
[45] Un charnier
de 173 corps retrouvés à lextérieur
de Valencia atteste de cette barbarie des guérilleros.
Voir « les horreurs de la guérilla à Valencia
» in Feuille de Route n°51, novembre 2005.
Enfin nous arrivons à
Murviedro[46] ; cest lancienne Sagunte, il nen
reste rien que des pierres éparses où lon
voit des caractères inconnus ; mais on y voit encore un
superbe amphithéâtre bâti du temps des Romains,
et qui aujourdhui serait encore tout entier, sil
navait été détruit dans ces derniers
temps par les Espagnols pour bâtir la forteresse de Sagunte[47]
sur lemplacement de lancienne ville ; elle se trouve
sur un mont isolé ; elle était déjà
du temps des Espagnols dun accès fort difficile,
mais les travaux immenses que M. le duc dAlbufera y a fait
faire la rendent, pour ainsi dire, imprenable, elle est parfaitement
armée et approvisionnée et il paraît presquimpossible
de la prendre de vive force. La route de Murviedro à Valence
est tellement couverte de beaux villages pendant 4 lieues que
cest comme un faubourg de cette grande ville, lagriculture
est poussée à sa perfection dans ce pays ; partout
des canaux dirrigation rafraîchissent la terre qui
sans cela serait brûlée par un soleil ardent ; cette
partie du royaume de Valence jouit dun éternel printemps
; il ny gèle jamais et il y pleut fort rarement
; on commence à voir des palmiers ; les orangers, les
citronniers et les cédrats y sont fort communs. Le faubourg
de Murviedro par où lon entre a beaucoup souffert,
il est entièrement dévasté. Le Guadalaviar[48]
que lon traverse sur cinq ponts superbes nest autre
chose quun misérable ruisseau, où on peut
à peine faire boire un cheval ; le moindre de ces ponts
est aussi beau que le Pont Royal à Paris, ils ont tous
dix et douze arches et bien rarement il passe de leau sous
eux.
Valence[49] est une ville bien
grande, bien populeuse et très riche ; elle est fort irrégulièrement
bâtie, nest point pavée, ce qui, malgré
les fréquents arrosements, occasionne une poussière
fort désagréable dans les beaux jours et une boue
dont on a peine à se tirer à la moindre pluie ;
à la vérité il y pleut bien rarement et
le ciel y est presque toujours serein. On peut citer à
ce sujet létablissement des Serenos qui, la nuit
en parcourant les rues avec une lanterne et une pique annoncent
les heures et le temps quil fait ; ils vont criant dune
voix glapissante : Ave Maria Purissima, son las doce, Sereno
! Je vous salue Marie, il est minuit, le temps est serein ! et
comme le temps est pour ainsi dire toujours le même, le
nom de Sereno leur est resté. Cest au reste un établissement
fort utile puisque ces hommes rôdant toujours peuvent sopposer
aux vols qui seraient sans doute fort fréquents dans une
ville aussi populeuse ; ils sont encore fort utiles aux étrangers
pour indiquer les logements, quils retrouveraient fort
difficilement, attendu quil ny a guère dautres
réverbères que ceux qui sont placés devant
les madones et que passé dix heures du soir la ville ressemble
à un désert ; on prétend quon a plusieurs
fois essayé de paver les rues, mais on a craint des pétitions
de la part des villages dont la Valence est entourée,
et qui viennent en ville ramasser la poussière ou la boue
pour fumer leurs terres.
Je nai eu que de lagrément
à Valence ; le maréchal duc dAlbufera mayant
ordonné de regarder sa maison comme la mienne et madame
la duchesse ayant bien voulu me dire la même chose, je
me suis trouvé tout dun coup aussi bien quil
soit possible ; je trouvai aussi à Valence le général
Saint-Cyr Nuguès[50], mon vieux ami, de sorte que bien
reçu par les premières autorités, je le
fus de même partout. Je retrouvai à Valence jusquà
ce gros Dalté, fournisseur de larmée dAragon
et que javais connu en Italie, heureux mortel ! Riche et
sans soucis, il na dautre bonheur que de manger son
argent avec des amis ; cétait lui faire la plus
cruelle injure que de rester plusieurs jours sans aller déjeuner
chez lui ; et quels déjeuners !! Enfin pour quil
ne manquât rien à mon bien-être on mavait
logé dans un superbe palais, où lon meut
prodigué tout ce qui peut rendre la vie agréable,
si javais eu besoin de quelque chose.
Les spectacles à Valence
quoique bien préférables à ceux de Vitoria
et de Saragosse me parurent toujours également insipides.
Les comédies sont insoutenables par les invraisemblances
et les platitudes quelles renferment, je nai vu jouer
quune seule tragédie, le héros enfant au
premier acte, meurt au 5e dans une prison, âgé de
90 ans et avec une barbe qui descend jusquà terre.
La musique des opéras, ou pour mieux dire des saynettes
qui sont de petites pièces chantées, ne peut inspirer
que du dégoût à un Français qui a
été longtemps en Italie ; mais la danse est enivrante,
cest tout ce quon peut voir de plus vif et de plus
voluptueux. Il est bien extraordinaire que le peuple espagnol
naturellement grave prenne autant de goût à des
danses aussi vives, et les femmes qui paraissent aussi réservées
saniment et applaudissent avec un transport qui tient du
délire, les gestes plus que libres des danseurs ; Anda
! Anda ! sécrie-t-on de toutes parts, lorsque les
danseurs paraissent dans livresse du plaisir ! Anda Muchacha
! Allons, allons petite ! Cest ça, courage, allons
! Il faut avoir vu pareilles scènes pour y croire.
Je nai rien dit jusquà
présent de lhabillement des femmes espagnoles, il
est presque partout le même, cest une robe en baskine
de soie noire avec une taille fort longue, dessinant parfaitement
les formes quelles exagèrent tant quelles
peuvent ; car plus elles sont prononcées plus elles sont
bien, et une mantille ou voile noir sur la tête ; avec
ce costume, elles ont lart dêtre très
séduisantes ; elles sont dailleurs très libres
en propos, et on croirait à les entendre quelles
sont toutes de fort mauvaise compagnie, mais ce serait à
tort, lusage veut que dans ce pays les paroles soient comptées
pour rien, on ne juge que sur les faits ; malgré luniformité
apparente du costume, cependant on distingue le grand monde,
par la recherche des broderies en jais, la multiplicité
des franges qui prennent quelquefois depuis le bas de la taille,
jusquau bas de la robe et aussi par la dentelle prodiguée
au milieu de tout cela, et enfin par la chaussure qui est un
des points essentiels attendu lexiguité des baskines
qui ne descendent guère que jusquau mollet. Elles
ont en général la gorge fort mal, quand elles ne
se sont pas très jeunes, parce quelles sobstinent
à la serrer et à la réunir, quelques-unes
à présent la fatiguent moins et on prétend
quelles doivent cet avantage aux Français.
Il y avait autrefois à
Valence une superbe promenade appelée lAlameyda,
mais on la entièrement détruite pendant le
siège, elle allait depuis la ville jusquau Grao
ou port distant de près dune lieue. Il ny
a guère au Grao que des pêcheurs et de grands magasins
vides aujourdhui à cause de la guerre ; je ne pense
pas non plus que Valence ait jamais eu un commerce maritime bien
considérable parce que le port de Grao, malgré
les grandes dépenses quon a pu y faire pour creuser
le bassin, ne peut recevoir des bâtiments ordinaires quà
300 toises du rivage où se fait alors le déchargement
qui peut être fort dangereux dans les mauvais temps. Il
y a dans Valence beaucoup de fort belles maisons, mais je ny
ai vu dautres édifices remarquables par une fort
belle architecture que la douane dont on a fait un château
fort. Singularité avec laquelle la ville est bâtie
rend la connaissance des rues fort difficile et je ne puis dire
la connaître parfaitement quoique jy ai passé
deux mois et que jaie beaucoup couru.
Le peuple y paraît malheureux,
il y a beaucoup de mendiants, comme dans toutes les villes dEspagne,
et là, plus que partout ailleurs, ils ont une manière
de demander laumône qui ne leur réussit guère
auprès des Français parce quils y mettent
une audace et une exigence insupportables ; ils entrent sans
cérémonie dans les maisons en disant Ave, dun
ton humble, ensuite Ave Maria, dun ton plus haut, puis
auprès du ton le plus arrogant, Ave Maria Purissima !
et ils le répètent à tue-tête jusquà
ce quon leur ait donné ou de largent ou des
coups.
Pendant le séjour que
jai fait à Valence, je suis allé plusieurs
fois avec M. le maréchal visiter son duché[51],
cest-à-dire le fameux lac dAlbufera dont il
est propriétaire. Le rapport de la chasse et de la pêche
est fort peu de chose puisque cela ne rapporte guères
que 20 ou 30 mille francs ; mais ce qui en fait la véritable
richesse, cest une lisière de 4 à 500 toises
de terrain qui entoure presque partout le lac dont la longueur
est de trois lieues sur une lieue et demie de largeur, et où
lon recueille une quantité énorme de riz
et de safran ; cet objet rapporte plus de 400 mille francs par
an tous frais faits. Il y a cinq ou six villages qui font partie
de cette belle propriété.
[46] Le 23
septembre 1811, Murviedro tombe aux mains des troupes du général
Habert. Les troupes françaises utilise cette position
pour procéder au siège de Sagonte.
[47] Le 25 octobre
1811, après un siège mené daprès
les plan des généraux du génie Valée
et Rogniat, et après avoir repoussé deux assauts,
les 28 septembre et 18 octobre 1811, Sagonte tombe aux mains
de Suchet après un combat opposant les 30 000 hommes de
larmée de Valence, sous les ordres de Blake, aux
17 000 hommes de Suchet. Malgré une bonne contenance,
les espagnols qui ne résistent pas aux baïonnettes
françaises, laissent 12 canons, 4 700 prisonniers et 4
drapeaux. Les français perdent 700 hommes, morts ou blessés.
La prise de Valence a pour but de lancer le corps darmée
de Suchet dans le royaume de Murcie et de Grenade.
[48] «
rivière dEspagne qui prend sa source dans les montagnes
qui séparent la nouvelle Castille du royaume de Léon,
& se jette dans la Méditerranée au dessous
de Valence » in dictionnaire géographique portatif
de 1795.
[49] Ou Valença
dAlcantara, ville considérable dEspagne très
forte par sa situation, sur un roc, près de la rivière
de Savar, dans lEstramadure, sur les fronts du Portugal
avec nu vieux château » in dictionnaire géographique
portatif de 1795. La ville subie un premier siège très
court le 28 juin 1808. Un second, mené par Suchet, amène
sa rédition le 9 janvier 1812.
[50] Né
à Romans, Drôme, en 1774. Général
de brigade le 6 août 1811. Chef détat major
général de larmée dAragon le
15 septembre 1811. Décédé à Vichy,
Allier en 1842.
[51] Suchet est
fait duc dAlbuféra le 24 janvier 1812.
On apprend le 20 octobre que lennemi fait des mouvements
dans les environs dAlicante et quil paraît
vouloir se porter en force sur Valence ; larmée
dAragon[52] quoique animé du meilleur esprit, bien
payée, bien nourrie, bien habillée, est cependant
bien faible pour résister à des forces aussi considérables
que des Espagnols et des Anglais réunis. Le maréchal
se dispose à quitter Valence pour aller à leur
rencontre, il a la bonté de me proposer dêtre
de la partie et de laccompagner dans la visite quil
va faire de son armée. Je pars avec lui pour San Felipe
ou Jaliva et là et dans les environs, je vois les troupes
les plus belles de larmée française. Je visite
avec le maréchal les positions où il se propose
de recevoir lennemi et les points de retraite dans le cas
où il serait obligé de quitter ses positions. Lennemi
savance vers Almanza[53], on lenvoie reconnaître
et on lui prend 80 cavaliers et leurs chevaux. Le général
ennemi détache un corps nombreux sur le flanc droit du
maréchal pour déboucher par Requena et tomber sur
Valence dont nous étions éloignés de 15
lieues. La position devenait assez critique, cependant le maréchal
tint bon ; son audace en impose à lennemi qui, comme
par enchantement, évacue une belle nuit toutes ses positions
; je nai jamais pu savoir le motif dune pareille
démonstration ni dune pareille fugue.
[52] Au 1er
janvier 1814 larmée dAragon se compose du
1er régiment d'infanterie légère, 3e régiment
d'infanterie légère, 23e régiment d'infanterie
légère, 7e régiment d'infanterie de ligne,
14e régiment d'infanterie de ligne, 16e régiment
d'infanterie de ligne, 20e régiment d'infanterie de ligne,
44e régiment d'infanterie de ligne, 60e régiment
d'infanterie de ligne, 67e régiment d'infanterie de ligne,
79e régiment d'infanterie de ligne, 114e régiment
d'infanterie de ligne, 115e régiment d'infanterie de ligne,
116e régiment d'infanterie de ligne, 122e régiment
d'infanterie de ligne, 4e hussards, 12e hussards, 29e chasseurs,
24e dragons, 13e cuirassiers, 5e bataillon des équipages
militaires, 11e bataillon des équipages militaires, 2e
compagnie dinfirmiers plus des gendarmes, de lartillerie,
du train dartillerie et des sapeurs.
San Felipe est une ville
située dans un climat enchanteur, elle est adossée
à une montagne qui la garantit des vents froids, elle
est arrosée par un nombre prodigieux de très belles
fontaines qui vont fertiliser les campagnes au-dessous de la
ville ; ces fontaines sont alimentées par un aqueduc fort
curieux, cest un ouvrage des Maures, les campagnes sont
couvertes de palmiers, doranges, de grenadiers, de cannes
à sucre, on croirait être dans lOrient, ces
palmiers immenses chargés de fruits, les maisons toutes
terminées par des terrasses donnent au paysage un air
tout à fait étranger. San Felipe fait un commerce
considérable dhuile, de soie et doranges ;
je vais faire une course avec M. le maréchal à
Moxente, petite ville où se trouve lavant-garde
de larmée, nous passons devant le château
de Monteza ancien chef-lieu de lordre de ce nom, ce nest
plus aujourdhui quun monceau de ruines. Quelques
jours après le maréchal retourne à Valence
; il me donne lordre en quittant San Fhelipe de prendre
le commandement de tous les dépôts de cavalerie
de larmée du Midi[54], qui, depuis peu, se trouvaient
réunis à Cullera petite ville à lembouchure
de Xacar, et de lui proposer les mesures que je croirais les
plus convenables pour utiliser 500 chevaux et 700 hommes environ
qui les composaient.
Je trouve en effet cette troupe
dans létat le plus déplorable, mais sur ma
demande, le maréchal donne draps, souliers, chemises et
solde pour les hommes et un peu dorge pour les chevaux
qui ne pouvaient saccoutumer à manger les garouffes.
En peu de jours, tout change de face et le 6e jour je fais partir
100 chevaux tout équipés. Cependant la ville de
Cullera offrait peu de ressources parce que le terrain qui lenvironne
est très sablonneux à cause des débordements
fréquents du Xucar[55] et du voisinage de la mer ; on
y trouvait par conséquent fort peu de vert dont les chevaux
avaient un si grand besoin pour se remettre. Je demande au maréchal
et jobtiens pour ces dépôts la garnison de
Lyria. Je pars le premier jour de lAn pour Valence par
un temps affreux
Jai pensé me noyer 20 fois
dans les torrents qui inondaient les champs de toutes parts,
les routes avaient totalement disparu, jarrive cependant
grâce à la vigueur de mes chevaux et aux relais
que javais établis à Alleyra et à
Almuzafes ; je voyageais dans des chemins aussi mauvais et par
un temps aussi détestable pour me trouver le soir même
à une fête à laquelle monsieur le maréchal
mavait engagé à ne pas manquer.
Cependant le temps passait, on
parlait confusément du départ dun convoi
considérable pour Madrid ; je navais que cette occupation
de rejoindre mon régiment et jattendais ce moment
avec une impatience bien vive ; cétait pourtant
une contrariété pour moi de retourner par Saragosse,
où il était possible que ce convoi sarrêta
fort longtemps, à cause du rassemblement général
des insurgés qui, instruits de ce départ, le guettaient
au passage dans les défilés qui se trouvent du
côté de Calatayad. Le 17 janvier 1813, le maréchal
fait disposer des piquets et des postes de distance en distance
sur la route et chacun pour son compte, et se rend à Murviedro,
distant de 4 lieues de Valence ; je prends le commandement de
toutes la cavalerie de larmée du Midi et dune
troupe espagnole appelée Los Escopetoros ; ces derniers
sont de vrais chenapans ou autrement des contre-brigands. On
ne peut leur faire entendre raison quà coups de
sabres ; jai toutes les peines du monde à les empêcher
de dévaliser les paysans. Le lendemain le convoi se met
en route ; le trésor derrière les premières
troupes, les voitures sur deux de front, chacun selon son rang,
il y en avait 410 de toutes espèces, et au moins 2 000
chevaux ou mules portant des bagages. On arrive sans accident
à Castillon de la Plana. Le convoi avait une grande demi-lieue
de longueur ; cest le général Lallemand[56]
qui le commandait.
[53] «
petite ville dEspagne dans la nouvelle Castille, sur les
frontières du royaume de Valence » in dictionnaire
géographique portatif de 1795.
[54] Les régiments
de cavalerie de cette armée sont, au 21 juin 1813, le
2e hussards, le 21e chasseurs, le 4e dragons, le 5e dragons,
le 12e dragons, le 14e dragons, le 16e dragons, le 17e dragons,
le 21e dragons, le 26e dragons, le 27e dragons.
[55] «
rivière dEspagne qui prend sa source dans la nouvelle
Castille, dans la sierra de Cuenza & se jette dans la Méditerranée
entre Collera & Gandie » in dictionnaire géographique
portatif de 1795.
[56] François
Antoine Lallemand, né à Metz en 1774. Général
de brigade le 6 août 1811. Il est rappelé en France
le 21 juin 1812. décède à Paris en 1839.
Le convoi poursuit sa route jusquà Benicarlos où
il arrive le 20 janvier ; javais poussé ce jour-là
avec ma cavalerie jusquà Vinaraz. Cest là
quon me prévient quil y a de nouveau contre-ordre
et que le convoi retourne à Valence ; il faisait un temps
admirable et chacun prit son parti gaîment, moi surtout,
car malgré le chemin que nous venions de faire inutilement
il y avait plus dapparence pour moi de rejoindre promptement
en passant par la route directe, quen prenant celle de
Saragosse, qui dailleurs outre les dangers provenant de
la présence de lennemi était presque impraticable
pour les voitures. Je rentre donc à Vinaros doù
jétais déjà sorti, jy séjourne,
le convoi rentre aussi à Benicarlos, les marquis Saint-Adrien,
grand-maître des cérémonies et Aravacca,
majordome du Roi et leur famille viennent me demander lhospitalité
parce quils étaient horriblement pressés
à Benicarlos. Nous nous amusons beaucoup, chacun met la
main à louvrage ; nous finissons par déjeuner
fort bien et dîner mieux encore. On ne part enfin pour
Valence, mais après deux jours de marche et à deux
lieues du village de Castillon, on reçoit encore un contre-ordre
qui nous alarma tous, parce quon croyait être obligé
de retourner encore par Saragosse. Nous avions dépassé
déjà le village de Villaréal et le convoi
sacheminait vers Valence, lorsque ce contre-ordre arriva.
Il était motivé sur la présence dune
escadrille anglaise qui menaçait dun débarquement
et celle dune bande commandée par Frayle, qui avait
paru la veille à Nulès avec 5 ou 600 chevaux. Quon
se figure un convoi aussi nombreux devant faire une contre-marche,
par un temps très mauvais, sur une route qui, quoique
belle est cependant trop étroite pour lopérer
avec deux voitures de front, toutes ces dames qui étaient
enchantées de retourner à Valence se voyant obligées
de rétrograder de nouveau ; lennemi de tous côtés,
les hommes à cheval cherchant tous à gagner la
tête du convoi pour éviter le danger, les femmes
pleurant et criant de crainte dêtre prises, une terreur
panique semparant de tous ces gens-là, chacun enfin
cherchant à fuir, on ne pourra pas encore se faire une
idée du désordre qui eut lieu pendant un moment
; heureusement en partant de Castillon, je faisais larrière-garde
avec 200 chevaux ; je me trouvai pas conséquent en tête
du convoi lors de la retraite et à laide de quelques
coups de sabre aux plus peureux et en barrant entièrement
la route, je parvins à arrêter tout ce qui voulait
marcher plus vite que moi. Je me mis en position de lautre
côté du village de Villaréal et après
avoir vu défiler tout le convoi où il ny
avait plus besoin de vaguemestre pour faire serrer les voitures,
je reçus ordre daller métablir à
Buriana sur le bord de la mer pour mopposer autant que
possible à toute tentative de débarquement.
Je traversai pour my rendre
une troisième fois ce même village de Villaréal,
au grand étonnement des habitants qui ne savaient que
penser de cette fluctuation et jarrivai à 9 heures
du soir à Buriana par une pluie épouvantable. Après
avoir établi tous les postes, je me retirai chez moi avec
tous les officiers ; il ny eut rien de nouveau jusquau
lendemain à 4 heures après-midi que je reçus
lordre de me rendre à Marviedro. Je partis 10 minutes
après ; javais 9 lieues dEspagne qui en sont
au moins 13 de France et de chemins de traverse et un temps vraiment
déplorable ; jarrivai à 2 heures du matin
et pour consolation, on me prévint à mon arrivée
quil ny avait rien dans les magasins et quil
fallait bivouaquer ou se loger militairement. Je préférai
le dernier parti attendu que nous nous trouvions sous la protection
de la forteresse de Sagunte.
Je partis seul le lendemain pour
Valence, jallais chez le gouverneur pour me faire donner
le même logement que javais eu auparavant et qui
mavait été conservé par ordre du maréchal
; en arrivant sur la place San Augustino où il loge, je
vis une compagnie de dragons que je pris pour une compagnie de
grenadiers de la Garde royale ; je mavançai vers
le commandant pour lui demander quelle était cette
troupe ; quel fut mon étonnement lorsque jappris
que cétait la compagnie délite[57]
de mon régiment qui venait me chercher à Valence
! Quel fut également létonnement des officiers
et de la troupe en voyant que la première personne qui
leur parle à Valence était leur colonel annoncé
depuis si longtemps.
Le maréchal fit séjourner
le convoi à Valence, passa le lendemain la revue de ma
compagnie délite et il eut la bonté de dire
mille choses flatteuses au capitaine Decoux[58] qui commandait
cette compagnie. Il remarqua que les porte-manteaux étaient
mauvais et il me donna du drap et 3 000 francs pour en faire
confectionner pour tout le régiment.
La communication étant
ouverte, outre les armées du Centre[59], du Midi[60] et
de lAragon[61] ; le maréchal se décide à
faire passer le convoi par Requena[62] et la Manche ; mais malgré
les représentations du général Sparre[63],
qui devait le commander, aux personnes qui avaient des voitures
et des chariots à leur suite, malgré la certitude
où lon était de tout perdre si le mauvais
temps continuait, en passant les montagnes de las Cabrillas et
de Contreras, personne ne se rendit, et tout partit avec la même
sécurité que si lon avait dû suivre
la grande route ; une dizaine de voitures restèrent embourbées
le 2 février jour de notre départ de Valence, le
reste arriva à la nuit à Bunol où toutes
les voitures parquèrent sur une hauteur à lentrée
du défilé de Cabrillas ; le lendemain on senfourna
dans la montagne où plusieurs voitures et caissons qui
ne purent suivre furent brûlés ; tous ceux qui avaient
des voitures furent obligés de marcher, par bonheur, le
temps se remit subitement et on arriva assez en désordre
à 9 heures du soir à Requena ; on voulut comme
la veille faire parquer les voitures, mais il ny avait
pour cela quun terrain de lautre côté
de la ville, de sorte que dans lobscurité et la
confusion inséparable dun pareil convoi, chacun
tournait à gauche, à droite ou sarrêtait
pour entrer dans les logements, et lon se trouva bientôt
arrêté sans pouvoir avancer ni reculer, ce qui augmenta
encore lembarras, cest que ceux qui suivant lordre
dans le champ désigné ne voyant point arriver dautres
voulurent aussi revenir avec leurs voitures devant leur logement
; on ny voyait goutte, on ne sentendait plus, les
piétons étaient froissés par les bêtes
de somme qui se trouvaient alors pêle-mêle avec les
voitures, chacun saccrochait, criait, jurait ; il ny
eut que le temps et le jour qui purent mettre fin à ce
désordre. Je me rappelle davoir dit à un
ministre espagnol qui le premier avait quitté la route
du parc pour faire conduire sa voiture devant son logement que
lordre du général était de faire brûler
toutes celles qui nétaient pas au parc. Le moyen
est doux, me répondit-il. Eh bien ! Monseigneur, lui expliquai-je,
si celui-là ne convient pas, on en prendra de violents.
A la bonne heure, Monsieur, dans ce cas je vais faire parquer
ma voiture.
Le 4 février nous arrivons
de bonne heure à Utiel où je trouve mon régiment
en entier qui attendait sous les armes mon arrivée ; je
suis reçu colonel par le général Sparre
mon prédécesseur au 5e de dragons. Le voilà
donc enfin ce régiment après lequel je cours depuis
si longtemps[64]. Les officiers et les sous-officiers viennent
me rendre visite et je suis fort satisfait de la tenue et de
la tournure des uns et des autres. On me rend compte que la 5e
compagnie du régiment avait deux jours auparavant surpris
une bande de brigands ; il y en eut 5 de tués et 4 de
pris, ceux-ci furent fusillés à notre départ
dUtiel.
[57] Les
compagnies délite des régiments de dragons
portent les épaulettes rouges et le bonnet doursin
sans plaque.
[58] Sous-lieutenant
au 5e dragons, il est blessé à la bataille dAusterlitz
le 2 décembre 1805. Capitaine, il est blessé, le
3 novembre 1809, au combat de la Guardia.
[59] Sous le
commandement de Drouet dErlon.
[60] Sous le
commandement de Gazan.
[61] Sous le
commandement de Suchet.
[62] «
ville fortifiée dEspagne sur la petite rivière
dOlian, qui se jette dans le Xucar, dans le royaume de
Castille, sur les confins du royaume de Valence, avec un château
» in dictionnaire géographique portatif de 1795.
[63] Louis Ernest
Joseph Sparre, né en 1780 à Paris. Colonel du 5e
dragons le 28 mars 1808. Général de brigade le
11 avril 1812. Chef dune brigade de la 3e division de larmée
du Midi le 4 avril 1813. Décédé en 1845
à Paris.
[64] Il compte
265 hommes répartis en deux escadrons, au 1er janvier
1814.
Le convoi se remet en marche après une halte de trois
heures et arrive encore à la nuit à Villalgordo,
misérable village ravagé maintes fois par les bandes
et les troupes espagnoles. On ny trouve rien, quelques
habitants seulement y étaient encore et nous demandaient
laumône. Le régiment bivouaque sur une hauteur
en arrière du village, ce qui restait de maisons sur pied
est démoli pour les feux de la partie du convoi et des
troupes qui bivouaquent.
Le 5 le convoi couche à
Minglanilla et traverse non sans peine pour y arriver les montagnes
de Las Contreras ; le régiment qui ce jour-là faisait
en partant larrière-garde, après avoir fait
halte pendant trois heures au pont de la Venta de Contreras doit
reprendre la tête ; il a beaucoup de peine à se
tirer daffaire dans les mauvais chemins de la montagne.
On arrive à la nuit.
Le 6 le régiment couche
à Ledana et je reste à Ynienta où était
le quartier-général de la division. Cest
le général Digeon[65] qui la commande, homme aimable
sous tous les rapports et dont je reçois un accueil fort
gracieux.
Le 8 le régiment séjourna
à Ledana. Je profite de ce séjour pour aller jusquà
Villanueva de la Jarra conduire le convoi et y faire mes adieux
à toutes les connaissances tant françaises quespagnoles
; la division du général Darricau[66] prend sous
sa garde le convoi et il part avec elle.
Le régiment loge seul
le 9 à Gambaldon, misérable village presque abandonné.
Le 10 à Buenache de Alarion où nous achetons quelques
chevaux à des officiers dinfanterie pour remonter
nos hommes à pied.
Le 11 en passant par Valverde[67],
nous allons à La Parra où je suis forcé
de faire mettre mon hôte le curé au bivouac sans
feu pour obtenir de lorge pour mon régiment, jai
eu la cruauté de ne pas me laisser attendrir par trois
jolies nièces qui intercédaient pour lui.
Le 12 à Cuenca[68], nous
y trouvons 45 malades de la bande de lEmpecinado qui sont
faits prisonniers. Cette ville est bâtie partie sur le
haut et partie sur le penchant dune colline fort escarpée
; tout ce quil y avait de riche et les principaux habitants
se sont enfuis à notre approche. Le général
Digeon me donne le commandement de cette place où nous
sommes obligés de prendre des mesures violentes pour ne
pas mourir de faim. Je fais des visites domiciliaires dans tous
les couvents pour y découvrir les blés cachés
; je fais arrêter et conduire en prison la plupart des
abbesses. Le général me donne lordre de faire
arrêter toutes les nièces ou gouvernantes des chanoines
émigrés, cette mesure a lieu et cent au moins sont
mises dans différents couvents, elles pleurent beaucoup
mais elles finissent par payer pour leur oncle ou pour leur maître
tout le montant de la contribution. Les maisons des émigrés
qui navaient pas de représentants sont saccagées
par les soldats et la plupart rasées jusquà
terre. Le régiment est mal à Cuenca parce quon
est obligé daller fourrager à trois ou quatre
lieues de là et que les hommes et les chevaux ny
avaient pas une minute de repos.
Nous restons dans cette ville
jusquau 26 février et nous nous séparons
du général Darricau qui était venu nous
y rejoindre et sous les ordres duquel la division de dragons
sest trouvée pendant son séjour à
Cuenca ; cet officier général ancien colonel du
32e régiment dinfanterie et avec lequel jai
fait la guerre ma traité avec une bonté toute
particulière ; nous couchons le 26 à Valverde à
six lieues de là ; il nest pas inutile de dire quune
lieue dEspagne équivaut à 2 lieues de poste
de France. Il faut une heure et quart pour en parcourir une au
grand pas dun cheval. Ce village de Valverde est extrêmement
fatigué ; il a beaucoup souffert à cause des bivouacs
fréquents qui ont eu lieu dans les environs et la moitié
au moins des maisons sont démolies ; le 27 nous passons
par Honrrubia pour aller coucher à San Clemente, bourg
très considérable de la Manche il y a presque
toujours eu dans cet endroit une junte insurrectionnelle de sorte
que toujours à lapproche des troupes françaises
les habitants quittent leurs maisons et se sauvent dans les campagnes.
Cest une chose fort triste que la sombre solitude de ces
villes désertes et cest en même temps un inconvénient
fort fâcheux parce quon ne sait à qui sadresser
pour tout ce dont on peut avoir besoin. Les soldats dailleurs
ne trouvent personne dans les logements où ils se placent,
commettent mille désordres quil est impossible dempêcher.
San Clemente est toujours désert quand les Français
y arrivent. Le peu de misérables qui y restent se répandent
au départ de la troupe dans les maisons abandonnées
et détruisent ou volent ce qui sy trouve encore,
on a cherché plusieurs fois à dissuader les habitants
de recourir à une si fâcheuse extrémité
; mais leur haine pour les Français est plus forte que
le désir de conserver leurs propriétés.
Le 28 le régiment couche
à San Pedroneras où il est bien.
Le 1er mars, nous arrivons au
Toboso patrie de lhéroïne de la Manche.
Cest un beau et bon village, il paraît que depuis
le temps où laimable auteur de Don Quichotte a écrit
sa joyeuse histoire, les femmes de Toboso, nont pas embelli,
celles que nous avons vues auraient pu passer pour autant de
Dulcinées. Il est fort plaisant de lire cette véridique
histoire en voyageant dans le pays où sest illustré
ce fameux guerrier, de reconnaître lexactitude géographique
de son auteur et de sarrêter à chaque pas
dans ces lieux consacrés par les hauts faits du héros.
Quaurait dit Don Quichotte sil était arrivé
à Toboso pendant notre séjour, en voyant tant de
chevaliers le casque en tête et armés de toutes
pièces.
Le lendemain 2 nous rencontrons
en passant à Quintanar les géants contre lesquels
Don Quichotte livra ce fameux combat qui lui fut si fatal, les
moulins nont pas changé de place. Nous couchons
à El Coral del Almaguer où nous sommes parfaitement
bien, hommes et chevaux.
Le 3 après avoir fait
halte au village de Villatolas, nous arrivons à Ocana[69]
où sest livrée il y a quatre ans la bataille
de ce nom, on en voit peu de débris, parce quil
y eut peu de monde tué et quune grande partie de
larmée espagnole fut faite prisonnière de
guerre. Ocana est une assez jolie ville située à
lextrémité de la plaine immense de la Manche
et sur le bord des ravins qui avoisinent la Tage. Quoique cette
ville ait beaucoup souffert par les combats livrés sous
ses murs, nous y trouvons encore des ressources et les habitants
nous accueillent avec cordialité. Nous nous y établissons
trois régiments de dragons, le 5e, 12e et 21e. Je profite
de quelques jours de repos pour faire de nombreuses réparations.
Le 19 mars je reçois lordre de partir avec deux
cents chevaux pour aller en colonne mobile pour la rentrée
des contributions en argent, mules et grains ; je vais ce même
jour au village de Santa Cruz où je reçois 200.
000 réaux. Jemmène en otage lalcalde
et les corregidors pour me répondre du transport à
Ocana de 600 sacs de grains que je parviens à réunir.
Je fais le lendemain la même opération à
Tarancon en passant par la Zarza misérable hameau imposé
à une contribution considérable et où il
ny avait que 4 ou 5 maisons, je nen exige rien. Il
y avait à mon arrivée à Tarancon un poste
de la partida de lEmpecinado, fort de 12 à 15 hommes
; je le fais charger et il se sauve dans la montagne, Tarancon
située dans un pays très fertile est une ville
du 3e ordre, mais elle a tant souffert par la présence
des armées françaises et espagnoles et des bandes
quelle est entièrement aux abois. Cest peine
perdue que vouloir en rien tirer à présent ; dailleurs
les principaux habitants se sauvent toujours quand les Français
arrivent ; jaurais fait démolir leurs maisons si
jen avais eu le temps, je voulais dabord les brûler,
mais par ce moyen, linnocent voisin du coupable aurait
été victime.
Je vais le lendemain coucher
à Torrubia qui est un fort bon village en passant par
Fuente Pedroneras y Acebron où jenlève des
otages pour garant du payement des contributions. Je me remets
en marche le 22 pour aller coucher à Vittatobas. A la
hauteur de Fuente Pedroneras, je rencontre un escadron ennemi
que je fais charger par un peloton soutenu dun autre ;
il se sauve, je marche toujours avec le reste de ma troupe ;
à une lieue de-là ces pelotons que javais
à la poursuite de lennemi engagent une fusillade
assez vive ; je presse ma marche et malgré lavantage
que présentait le terrain pour découvrir, je naperçois
plus lennemi ni les nôtres. Après avoir marché
un certains temps je prends le parti de marrêter
pour faire chercher ce que pouvaient être devenus ces pelotons,
quun paysan qui se sauvait et que je fis heureusement attraper
me dit avoir vu se dirigeant sur ma gauche poursuivant lennemi
à toute course ; après une demi-heure dattente,
je vis une poussière très forte à travers
de laquelle brillaient les casques ; je fis aussitôt sonner
le ralliement par tous les trompettes et nos gens se dirigèrent
sur moi ; je fis de violents reproches à lofficier
de navoir pas rendu compte à temps de ce que cétait
que cette troupe et de la direction quelle prenait car
si jeusse été prévenu, jaurais
parfaitement pu lui barrer le chemin ; ils ne firent aucuns prisonniers
; ils donnèrent seulement quelques coups de sabre aux
plus paresseux qui pourtant parvinrent à se sauver à
cause que nos chevaux fatigués des courses précédentes
et de celles quils venaient de faire pour les joindre,
refusaient le service et dailleurs cette troupe, qui était
de la bande de lAbuelo (grand-père) avait formé
son arrière-garde des hommes les mieux montés.
Nous nous remettons en route,
à une demi-lieue du village de Vittatobas ; je fais halte
et sortir dix hommes pour aller reconnaître le village,
sous les ordres du capitaine adjudant major Riguerer ; je maperçois
un instant après sur la grande route qui était
à un quart de lieue sur ma droite un piquet dhommes
à cheval qui sortaient à toute course du village
; je fais partir sur le champ douze hommes au galop pour soutenir
ladjudant major dans la crainte que lennemi noccupât
ce poste et je mets au trot le reste de la troupe ; le village
ne saperçoit par le chemin que nous tenions que
lorsquon en est à une portée de fusil ; en
le découvrant je vis sortir ladjudant major au grand
galop avec un de mes sapeurs[70] qui avait cinq chevaux en main
; aussitôt quils me voient, ils lâchent tous
ces chevaux et rentrent dans le village ; ne sachant que penser
de cette manuvre, je partis au galop avec 50 chevaux et
laissai le reste pour garder largent et les otages et jentrai
moi-même dans le village où je trouvai la place
jonchée de morts et de mourants et pas un Français,
ni un paysan ; étonné dun pareil carnage,
jallais moi-même, ne voyant plus dennemis à
combattre, sortir du village pour le faire cerner et réunir
ma troupe dans la crainte de quelquembuscade, lorsque je
vis arriver le capitaine Rigueur que je croyais pris ou tué
dans cette échauffourée, avec sept hommes, le sabre
à la main ; il me raconta alors, quaussitôt
après mavoir quitté, il avait trouvé
un troupeau quil y avait laissé trois hommes des
dix qui étaient partis avec lui, et que près darriver
au village, il avait surpris une vedette ennemie, quil
lavait tuée et que daprès cela, jugeant
le poste occupé, il avait dit à ses sept hommes
quil fallait faire voir à leur nouveau colonel à
quels hommes il commandait quils allaient se porter au
grand galop sur la place, quils y trouveraient lennemi
et le surprendraient, quils étaient trop peu pour
soccuper à faire des prisonniers et quil fallait
tout tuer. Tout cela fut exécuté en un instant.
Cet officier me dit ensuite quil était certain davoir
tué plus dhommes que ceux qui étaient étendus
là et que pour son compte, il avait tué ou blessé
mortellement le chef dont en effet on trouva le chapeau et le
sabre et quil lavait laissé pour mort sur
les marches de la maison de ville. Il me dit quil avait
trouvé environ 50 cavaliers sur la place et que sans leur
donner le temps de monter à cheval, ils en avaient tué
tant quils avaient pu, mais que nétant que
huit, ils navaient pu empêcher que quelques-uns ne
se sauvassent ; je fis soigneusement cerner le village et visiter
les maisons , qui avoisinaient la place, on y trouva 20 chevaux
et quelques hommes blessés mortellement. Jenvoyai
chercher lalcalde et lui ordonnai de faire sur le champ
publier un ban pour prévenir les habitants, que lui alcalde,
allait être pendu au balcon de la municipalité si
on trouvait des brigands dans les recherches qui allaient être
faites dans les maisons et que le chef de famille où un
seul serait trouvé sans être dénoncé
serait également pendu. Je ne donnai quun quart
dheure à lalcalde pour faire trouver le chef
de la bande qui ne pouvait être loin puisque lon
suivait ses traces par le sang quil avait perdu, jusquà
la maison même de lalcalde ; le quart dheure
passé et rien narrivant, on lui mit la corde au
col et on le hissait déjà lorsque sa famille vient
annoncer quon allait amener Cherimbolo, chef de ces brigands
; en effet on lapporta aussitôt sur la place, il
avait deux coups de sabres terribles sur la figure, et un coup
de lance[71] donné par un de mes sapeurs et qui le traversait
de part en part, je le fis porter dans une maison où on
en avait déjà réuni six autres aussi blessés
que lui, on décrocha lalcalde qui me supplia de
lui donner 10 grenadiers pour faire la recherche lui-même.
Ce même Cherimbolo que je menaçai de faire fusiller
sur le champ si on trouvait dautre officier que lui, mindiqua
une maison où se trouvait un autre chef nommé Don
Juan Martinez, brigand fort réputé dans le pays
et qui était entré dans le village avec dix hommes
un moment avant laction. Jenvoyai sur-le-champ un
officier avec 20 hommes et lordre de faire pendre tous
les habitants de cette maison en commençant par le chef
de la famille si, dans cinq minutes, ce chef nétait
découvert ; ils nièrent dabord que personne
fut caché chez eux et surtout la maîtresse de la
maison qui paraissait najouter aucune foi aux menaces quon
lui faisait, mais quand elle se vit enlever de terre, elle fit
signe quelle voulait parler, il était temps ; elle
indiquait du doigt un espèce de belvédère
où était caché ce Martinez déjà
déguisé en paysan et qui de sa cachette observait
tout ce que nous faisions sur la place. On lui fit reprendre
ses habits qui était ceux dun commissaire des guerres
quil avait pris deux jours avant et sur lequel il sétait
avisé de placer des épaulettes dofficier
général français. On me lamena et
il se jeta à mes genoux en me suppliant de ne le faire
pas fusiller parce que, disait-il, il navait jamais tué
de Français que les armes à la main ; je fus fâché
quon ne lait pas tué en le prenant, mais je
ne crus pas devoir faire massacrer un homme désarmé.
Quelques recherches que nous ayons pu faire après cela,
nous navons pu en découvrir que 17 en tout tués
ou blessés, excepté ce seul Martinez qui, se trouvant
dans la maison où on le découvrit au moment de
laction, échappa au carnage. Nous navons pas
eu un seul homme blessé. Ce village outre toutes ses contributions
paya 60 000 réaux[72] pour navoir pas annoncé
à Ocana la présence des brigands.
[65] Alexandre
Elisabeth Michel vicomte Digeon, né en 1771 à Paris.
Général de brigade le 31 mars 1807. Commandant
la 1ère division de dragons de larmée dAndalousie
le 10 octobre 1812. Il décède en 1826 à
Ronqueux.
[66] Augustin
Darricau, né en 1773 à Tartas. Général
de division le 31 juillet 1811. Commandant la 6e division de
larmée du Midi en janvier 1812. Il décède
en 1819 à Dax.
[67] «
Petite ville dEspagne sur les frontières du Portugal,
dans un vallon fort agréable, dans lEstramadure
» in dictionnaire géographique portatif de 1795.
[68] «
Ville dEspagne, dans la Nouvelle Castille, capitale du
pays de la Sierra, avec un évêché succursale
de Tolède, sur la rivière de la Xucar » in
dictionnaire géographique portatif de 1795.
[69] «
Ville dEspagne, dans la Nouvelle Castille, dans une belle
plaine & très abondante » in dictionnaire géographique
portatif de 1795. Les 18 et 19 novembre 1809, Soult y gagne une
victoire sur les Espagnoles de Don Juan de Arizagua. Ces derniers
y perdent 5 000 hommes, 15 000 prisonniers, 46 canons, 23 drapeaux
et 3 000 chevaux.
[70] Les sapeurs
des régiments de dragons portent le bonnet à poil
sans plaque et pas le casque.
[71] Les régiments
de dragons ne sont pas armés de la lance, sauf les sapeurs
des 7e et 13e régiments, sil ne sagit pas
dune lance dun cavalier espagnol retournée
contre ses propriétaires, le 5e serait le 3e régiment
à doter ses sapeurs dune telle arme.
[72] 16 000 francs
germinal.
Je rentre le 24 mars à Ocana où japprends
que malgré nos recherches cinq ou six brigands blessés
étaient partis le jour même que nous de Villatobas.
Les chevaux pris à ces brigands ont servi à remonter
20 hommes à pied de mon régiment.
Le 30
larmée fait un mouvement pour se concentrer en arrière
du Tage ; la division part dOcana et fait halte à
Aranjuès[73] où elle passe ce fleuve. Cette résidence
royale qui, autrefois, était un séjour enchanteur
est presque entièrement dévastée, on a abattu
à cause des nombreux bivouacs et pour le service de lartillerie
une partie des plus beaux arbres ; les jolies habitations des
personnes attachées à la Cour sont la plupart démolies,
le peuple fait chaque jour de nombreux dégâts pour
avoir les fers et les plombs ; le château seul a été
respecté jusquà ce moment ; il na rien
de bien extraordinaire, mais cependant avec toutes ses dépendances,
ce séjour devait autrefois être digne de sa destination.
Nous séjournons le 31 à Colmenar de Dreja[74] et
nous nous établissons le 1er avril à une lieue
en arrière du village de Chinchon, qui autrefois présentait
de grandes ressources mais qui a été saccagé
en 1811 pour avoir fait feu sur un régiment français
qui y passait ; il y a eu plus de 200 habitants massacrés
par les soldats. Cependant le pays est si productif que nous
y avons trouvé beaucoup de ressources encore et de bons
logements. Nous y restons jusquau 5 que nous en partons
pour aller coucher à Madrid ; nous avons soin demporter
des vivres en tous genres pour 5 jours attendu quon ne
peut rien obtenir des magasins de Madrid. Nous faisons halte
au hameau de Peralecco pour y prendre de la paille et nous arrivons
à 3 heures à Madrid[75]. Nous nous formons en bataille
sur le Prado. Les officiers de la brigade vont rendre visite
à M. le général comte Gazan[76], commandant
en chef larmée du Midi en labsence du maréchal.
Il y aurait de linconséquence à juger de
Madrid sur ce que jai pu en voir pendant deux ou trois
jours que jy ai été. Tout ce que je puis
dire, cest que la ville est parfaitement bien bâtie,
que les promenades sont très belles et les fontaines qui
les décorent du meilleur goût et plus belles sans
contredit que ce que lon voit à Paris dans ce genre.
Le palais des Rois qui est dune architecture un peu lourde
nest pas achevé, mais il présente une masse
noble et imposante. Je crois quautrefois, Madrid devait
être une ville fort belle et fort agréable ; aujourdhui
elle est dans un état de délabrement qui fait pitié
; les rues ne sont plus nettoyées parce que les mules
destinées à lenlèvement des immondices
ont été employées au service de larmée
; beaucoup de maisons sont abandonnées et détruites,
le peuple dans la plus affreuse misère se porte à
mille excès violents pour vivre. Le libertinage occasionné
par le besoin est poussé à un point qui fait horreur.
Enfin cest une immense population entièrement abandonnée
à elle-même sans magistrats pour soccuper
de pourvoir à la subsistance et réprimer les délits.
Le désordre, la confusion et la misère y sont au
comble.
[73] «
Maisons de plaisance du roi dEspagne dans la Nouvelle Castille
sur le Tage » in dictionnaire géographique portatif
de 1795.
[74] «
Bourg de la Castille Vieille » in dictionnaire géographique
portatif de 1795.
[75] «
Belle, bien peuplée, & très grande ville, capitale
de lEspagne, résidence ordinaire des rois, dans
la Nouvelle Castille, avec un beau palais, une grande quantité
déglises & autres édifices publics magnifiques,
une académie fondée par Philippe IV, une très
belle bibliothèque publique, plusieurs places superbes
les
rues quoique très belles & ornées de fontaines
de marbre & décorées de statues, sont mal propres
& mal pavées
Madrid jouit dun air pur &
serein. Madrid est dans un terrain fertile & agréable
« in dictionnaire géographique portatif de 1795.
[76] Honoré
Théodore Maxime Gazan, né en 1765 à Grasse.
Général de division le 19 octobre 1799. Commandant
de larmée dAndalousie le 3 janvier 1813. Il
décède à Grasse en 1845.
Les villages et les maisons qui se trouvent sur les routes avoisinant
Madrid sont renversés, toute la campagne est ravagée.
Nous allons le 6 avril à Colmenarejo où le régiment
bivouaque parce que toutes les maisons sont détruites.
Nous étions fort près
de lEscurial où jai regretté de ne
pouvoir aller cependant ce que jen ai vu ma frappé
détonnement et je nai pu concevoir pourquoi
on avait précisément choisi pour bâtir un
édifice aussi extraordinaire, un pays aride et adossé
à une montagne qui ne présente que des rochers
affreux.
Le lendemain nous passons les
montagnes de Guadarrama[77] pour un temps superbe, quelques jours
avant 200 hommes dinfanterie y avaient péris dans
une tourmente ; lors de notre départ de Madrid beaucoup
de personnes, entre autres lambassadeur de France, les
ministres et les officiers de la maison du Roi partirent avec
nous, ce qui ne laissait pas que de former un convoi considérable
; nous nous trouvions en queue de ce convoi au bas de la montagne
et recevant ordre de gagner la tête. Nous marchons pendant
deux heures au milieu de tout cet attirail et nous arrivons à
la nuit à Villacastine. Le régiment est tout entier
logé dans une seule maison, on met les chevaux dans un
immense magasin qui, je crois, servait autrefois de dépôt
pour les laines de la province de Ségovie. Il y a beaucoup
de ces établissements à Villacastine, je ne pense
pas quils soient utilisés de longtemps parce que
tous les troupeaux sont détruits, les régiments
en traînent des milliers à leur suite pour les distributions
de la viande.
[77] «
Petite ville dEspagne dans la Vieille Castille
Elle
est remarquable par son trafic de fromages » in dictionnaire
géographique portatif de 1795.
Le 8 avril nous allons à
Arrevalo[78] nos provisions en tous genres étaient épuisées
surtout lorge ; je fais prendre quelques sacs de blé
dans deux ou trois villages par où nous passons. Nous
aurions été fort bien à Arrevalo si le quartier-général
ne sy était trouvé avec nous.
Le 9
nous nous rendons à Medina del Campo où nous trouvons
les premières troupes de larmée du Portugal
qui nous paraissent fort bien tenues[79]. Lon nous donne
des vivres pour la première fois depuis notre départ
de Chinchon.
Le 10 nous nous mettons en marche
à 4 heures du matin pour venir à Toro[80] où
nous arrivons à 8 heures du soir. 10 chevaux meurent de
fatigue pendant la route.
On nous avait fait craindre la
famine dans larmée du Portugal, mais nous trouvons
de grandes ressources en blé, orge et vin à Toro.
Cette ville est bâtie sur une éminence bien élevée
au bord du Duero, que lon traverse sur un pont de pierre,
elle est assez considérable, mais la cavalerie y manque
deau ; il faut aller à la rivière qui, quoiquau
bas de la montagne sur laquelle est la ville ne laisse pas den
être éloigné dune demi-lieue à
cause des détours quil faut prendre. Le général
en chef Reille[81] commandant larmée du Portugal
arrive le lendemain ; il nous promet que nous ne manquerons de
rien sur son territoire.
Nous restons à Toro jusquau
25 de mai. Dans notre séjour à Toro, je moccupe
de réparation et de confections pour remettre mon régiment
en état de faire campagne[82] ; je suis également
chargé de la rentrée des contributions de la province
et je pars avec deux cents chevaux pour activer cette opération
sur la rive gauche du Duero. Je reste dix jours en colonne mobile,
je nai aucune occasion de tomber sur les brigands qui infectent
cette province. Ils sont instruits de tous mes mouvements et
se sauvent toujours à mon approche. Dans ces différentes
courses, jai prélevé un million de réaux.
[78] «
Petite ville dEspagne dans la Vieille Castille, avec titre
de duché » in dictionnaire géographique portatif
de 1795.
[79] Le 22 juillet
1812, larmée du Portugal est battu aux Arapiles
et contrainte à la retraite.
[80] «
Ancienne ville dEspagne au royaume de Léon
au
bout dune plaine, sur un coteau qui fournit dexcellent
vin » in dictionnaire géographique portatif de 1795.
[81] Honoré
Charles Michel Joseph comte Reille, né en 1775 à
Antibes. Général de division le 30 décembre
1806. Commandant en chef de larmée du Portugal le
16 octobre 1812. Il décède en 1860 à Paris.
[82] Sans doute
refait il faire des pantalons en drap de bure comme le donne
Charmy dans son type de 5e dragons en Espagne.
Le 25 mai au soir, on est instruit que les armées espagnoles
et anglaises se sont portées en force sur Salamanque qui
a été évacuée par nos troupes ; je
reçois lordre de me tenir prêt à marcher
avec mon régiment pour aller à leur rencontre à
une marche de Toro et je pars le 26 mai à 4 heures du
matin pour aller les combattre.
La suite à lordinaire
prochain.
Toro 26 mai à 2 heures
du matin, an 1813.