
L'assassinat
de l'Impératrice Joséphine
au château de Malmaison
La terreur
Cette soudaine «maladie»,
puis la mort de leur mère, ne pouvait manquer de plonger
Hortense et Eugène dans le plus grand désarroi.
Cela ne vous aura pas échappé : Hortense et Eugène
n'assistèrent pas aux obsèques de leur chère
mère. Certains historiens ont invoqué l'étiquette
des Cours ! De quelle Cour veut-on parler ? Il ne pouvait désormais
y avoir d'autre Cour en France que celle du roi ! Non, ils furent
tout simplement interdits d'obsèques. On leur a fait comprendre
que leur présence incommoderait fortement le roi. Il ne
pouvait être question de donner à cette cérémonie
un caractère officiel. On ne devait pas porter en terre
l'Impératrice Joséphine, mais bien la Beauharnais,
ex-épouse de l'Usurpateur. On ne pouvait encore
moins y tolérer la présence d'une ex-reine et d'un
prince, vice-roi d'Italie, supposé être toujours
en exercice. Le titre de duchesse de Saint-Leu accordé
par le roi à Hortense le 20 mai précédent
avait un prix ! En les empêchant d'assister aux funérailles
de leur mère, on donnait aux souverains étrangers
l'argument de leur désistement. Hortense invoquera plus
tard dans ses mémoires, sa douleur et celle de son frère
pour justifier leur absence et leur repli à Saint-Leu.
Certes, ils furent affligés par cette perte cruelle, mais
cela ne peut justifier cette retraite précipitée
à Saint-Leu. Car elle fut bien précipitée
! C'est quelques heures SEULEMENT après la mort de leur
mère qu'ils quittèrent Malmaison comme nous le
rapporte Mlle d'Avrillion qui ayant appris l'horrible nouvelle
en ce dimanche 29 mai, quitta Paris pour se précipiter
au château de Malmaison : «Au moment où j'entrais
par une grille du parc, j'aperçus le prince Eugène,
la reine Hortense et ses enfants qui sortaient par une autre,
se rendant tous à Saint-Leu.» § Ils ne purent pas même veiller
une seule nuit la dépouille de leur pauvre mère
qui ne fut pourtant enterrée que quatre jours plus tard
! Qui organisa les obsèques de l'Impératrice ?
Sous quelle tutelle avait-on placée Malmaison et son personnel
? Autant de questions auxquelles je n'ai pu trouver de réponses,
comme si l'on avait jeté volontairement un voile ténébreux
sur cet épisode tragique. Eugène et Hortense adoraient
leur mère, et seule une raison impérieuse a pu
dicter leur étrange conduite. En réalité,
le roi faisait souffler le chaud et le froid. Ils étaient
terrorisés ! Quelques jours auparavant, Hortense, déjà
bien contrariée par le mal qui allait emporter sa mère,
fut informée par un journal, que son premier fils, Napoléon
(1802-1807), décédé en Hollande, et qui
reposait dans l'une des chapelles de la cathédrale Notre-Dame
de Paris, venait d'être exhumé et ses cendres avaient
été placées dans un cimetière communal
! Hortense et Joséphine en furent profondément
meurtries. La bonté du nouveau roi n'avait décidément
point de bornes.
Enterrement sans
titre, ni couronne
L'Impératrice
morte, le temps des honneurs était révolu pour
les Beauharnais, coupables d'alliance avec l'Usurpateur.
Les obsèques elles-mêmes furent de celles que l'on
donne à un particulier. Il fut interdit d'apposer couronne
et armoiries sur le linceul, ces symboles auraient par trop rappelé
le souvenir d'une élévation qui n'avait plus désormais
sa raison d'être. Et ces souverains étrangers, ceux
qui se trouvaient encore quelques jours auparavant à flatter
et à rassurer Joséphine, où étaient-ils
? Et ce bon Alexandre, pourquoi ne suivait-il pas le cortège
funèbre de celle dont il se prétendait l'ami ?
Il se contenta d'envoyer un détachement de sa Garde impériale
et fit savoir «qu'affecté trop profondément
de la mort de Sa Majesté, il voulait consacrer les trente-six
heures qu'il avait encore à rester à Paris à
l'excellent prince Eugène et à sa soeur.»
Allons donc ! Le tsar mettra à profit ces trente-six
heures pour, sans aucun scrupule, négocier à Eugène
la magnifique collection de tableaux de Malmaison. Ces
merveilles se trouvent encore aujourd'hui au musée de
l'Hermitage à Saint-Pétersbourg en Russie ! Sans
doute était-ce là, le prix de ses interventions
auprès de Louis XVIII. Et monsieur le duc de Polignac
dont la vie fut épargnée grâce à Joséphine,
n'aurait-il pas montré la plus éclatante preuve
de sa reconnaissance en menant au tombeau sa bienfaitrice ? Non,
Joséphine morte, leur mission (à leur corps défendant,
sans doute) était terminée et ils se feront représenter.
Voila tout !
De l'Impératrice Joséphine, il ne saurait plus
désormais être question. Son titre donnait la nausée
à la famille royale et à ses partisans. On l'a
lu plus haut, le Journal des Débats, pour annoncer
sa mort, contournera la difficulté en nommant l'Impératrice
«La mère du prince Eugène» Pour
annoncer sa mort, ce pauvre Eugène lui-même sera
«empêché» de nommer sa mère par
son titre dans les faire-parts de deuil. Il décidera donc
de ne pas les faire imprimer. Un comble, pour un personnage d'un
si haut rang ! Il les rédigera lui-même de sa main.
Il «omettra» même, tout comme Hortense, aux
dires des historiens, de faire parvenir la triste nouvelle à
celui qui demeurait leur père adoptif : Napoléon.
De mon côté, je préfère croire à
l'interception du faire-part par la police, aidé en cela
par le service des postes, tant la ficelle est grosse.
Manipulé par Talleyrand, le comte d'Empire Beugnot qui
devait à l'Empereur Napoléon sa bonne fortune,
se mit aussitôt au service du roi. Voici comment il annonça
à son nouveau souverain (deux jours après le décès
de l'Impératrice) la mort de cette dernière dans
son rapport de police quotidien. Ce texte, visiblement, a été
écrit pour écarter tous soupçons à
venir à l'endroit de la personne du roi, mais aussi à
être versé aux archives. Chaque mot a été
savamment choisi.
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Rapport de police du 31
mai 1814
par Monsieur
le comte Beugnot (35)
«La mort de Mme
de Beauharnais a excité généralement
des regrets. Cette femme était née avec de la douceur
et quelque chose d'élégant et d'aimable dans les
manières et l'esprit. Elle n'était pas sans instruction
et sans quelque goût des beaux-arts. Malheureuse à
l'excès durant le règne de son mari, elle s'était
réfugiée contre ses brutalités et ses dédains
dans la culture de la botanique et avait été assez
loin dans cette science aimable. Depuis sa retraite, elle avait
fait de Malmaison un séjour enchanteur et riche de trésors
de plus d'un genre. Le public était instruit des combats
qu'elle livrait pour arracher des victimes à Bonaparte,
et lui avait su gré d'avoir embrassé ses genoux
pour sauver le duc d'Enghien. Seule au milieu de ces Corses fastueux,
elle parlait la langue des Français et devinait leurs
coeurs. La bonne compagnie lui donne des regrets. Le peuple,
qui ne veut pas permettre aux personnages un peu fameux de mourir
de leur mort naturelle, veut qu'elle ait été empoisonnée.
La vérité est que, mal disposée mercredi
dernier, lorsque l'empereur de Russie l'honora de sa visite,
elle fit des efforts pour accompagner ce prince dans ses jardins
et qu'elle a gagné un refroidissement dont elle a été
si mal traitée qu'elle a succombé après
quatre jours de maladie. Son fils, le prince Eugène,
n'a point fait imprimer de billets de part, mais il en a
envoyé à la main de fort modestes et où
il a éludé la difficulté de donner des
titres à sa mère. Il s'est retiré avec
sa soeur dans la terre de Saint-Leu qui appartient à cette
dernière.»
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Document étonnant
n'est-ce pas ! Ce n'est plus un rapport de police, c'est presque
une biographie de Joséphine de Beauharnais ! On y dépeint
Joséphine comme ayant été la meilleure des
femmes, surtout à l'égard de ceux de l'Ancien régime.
On y présente Bonaparte comme un homme brutal, dédaigneux
et assassin. On y insulte les Corses. On y méprise le
peuple. On continue néanmoins de ménager Eugène
en lui donnant du prince et enfin, on confirme au roi
son obéissance dans l'affaire des faire-parts et son retrait
à Saint-Leu pendant la durée des obsèques,
avec sa soeur Hortense. Le roi peut être rassuré.
Tout s'est déroulé comme prévu !
Dans ce texte odieux, Beugnot se croit autorisé à
rapporter l'opinion du peuple qui, écrit-il, croit à
un empoisonnement. Il s'agit là d'une manoeuvre et personne
ne doit s'y tromper. Que pouvait-il savoir de l'opinion du peuple
moins de quarante-huit heures après la mort de l'Impératrice
? Il n'y avait à cette époque, ni radio, ni télévision
et aucun journal ne s'est avisé d'y faire la moindre allusion.
Beugnot s'est empressé de répondre à une
question qui n'était pas encore posée ! La méthode
est classique.
Déjà, en 1670, pour annoncer à Monsieur
Mons de Ponponne la mort de la duchesse
d'Orléans, morte quelques heures après avoir avalé
un verre de «chicorée», Hugues de LIONNE (1663-1671),
marquis de Fresne, seigneur de Berny et ambassadeur de Louis
XIV écrivit : «Sa Majesté est inconsolable,
et avec beaucoup de raison; car on ne pouvait faire ici de plus
grande perte, de quelque côté qu'on la regarde.
Cependant,
comme dans les morts subites des grands princes, le public est
pour l'ordinaire fort enclin à soupçonner qu'elles
peuvent avoir été précipitées, j'ai fait dresser pour
votre information une petite relation de la manière dont
cette disgrâce est arrivée, et de ses véritables
causes.» Comme on le voit, les mêmes causes produisent
souvent les mêmes «écrits» !
Le déguisement
Il ne restera plus désormais,
qu'à accomplir la suprême formalité qui mettra
définitivement à l'abri, les serviteurs zélés
de Louis XVIII et de son frère. Joséphine étant
décédée le 29 mai, la déclaration
officielle de son décès ne sera effectuée
que tout juste deux heures avant ses obsèques, le 2 juin
1814, soit quatre longs jours après sa mort. André
Castelot, l'un de nos grands historiens français, dans
son ouvrage consacré à Joséphine, voit en
l'officier de l'état civil qui rédigea l'acte,
un homme affolé qui finira par se résoudre à
écrire les lignes suivantes :
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Acte de décès
Registre
d'état civil de la mairie de Rueil
Mil huit cent quatorze
le deux juin à dix heures du matin.
Acte de décès de l'impératrice Joséphine,
née Marie Joséphine Rose Tasher de Lapagerie le
vingt quatre juin mil sept cent soixante huit, mariée
à Napoléon Bonaparte Général en chef
de l'armée d'Italie le huit mars mil sept cent quatre
vingt seize, sacrée et couronnée Impératrice
le Deux Décembre mil huit cent quatre, décédée
dans son salon (sic) de la Malmaison, commune de Rueil, le vingt
neuf mai dernier à midi. Sur la déclaration faite
à nous par messieurs André de la Bonninière
- marquis de Beaumont âgé de cinquante deux ans,
Grand cordon des ordres de la couronne civile de Bavière
et de la Fidélité de Bade, membre de la Légion
d'honneur française... et de Pierre-Louis de Busset,
âgé de soixante dix huit ans, ancien maréchal
de camp, au service de France, chevalier de l'ordre Royal et
militaire de St- Louis, tous deux domiciliés à
Rueil, Et ont signé. Constaté et donné lecture
de l'acte par nous Léonard Alexis Bertin maire de cette
commune faisant les fonctions d'officier public de l'Etat civil
soussigné...
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Sur l'analyse de ce document capital, André Castelot,
qu'il me pardonne, semble cruellement manquer de perspicacité.
De toute évidence, le maire de Rueil n'a pas tracé
ces lignes dans l'affolement. On les lui a dictées ! Le
marquis de Beaumont ainsi que Pierre-Louis de Busset furent des
témoins chargés de mission. Pour cette mission,
Monsieur de Beaumont, grand chambellan de l'Impératrice,
se verra imposer la présence d'un témoin dont la
fidélité aux Bourbons était acquise depuis
bien des lustres : Pierre-Louis de Busset. Natif de Rueil,
il avait été sous Louis XVI lieutenant et grand
juge de la Compagnie des Cent Suisses de la Garde Ordinaire du
Roi. Rien de moins ! On ne pouvait espérer trouver dans
la commune de Rueil, personnage plus sûr. Aller le dénicher
dans sa paisible retraite (il avait soixante dix-huit ans) pour
une formalité, somme toute assez classique, est lourd
de signification.
Rendre son titre à l'Impératrice, rappeler qu'elle
fut «sacrée et couronnée»
sur son acte de décès relève de la poudre
aux yeux destinée là encore aux historiens. Si
l'acte eût comporté la mention «mariée
à Napoléon 1er, ex-Empereur des français»,
la chose eût pu être crédible. En l'état,
elle ne l'est pas ! Rappeler son mariage avec «Napoléon
Bonaparte Général en chef de l'armée d'Italie»
est la preuve flagrante d'une intervention externe ne pouvant
émaner que du roi ou de son entourage. Par mépris,
l'Empereur Napoléon ne sera plus nommé jusqu'à
sa mort que par son grade : général Bonaparte
ou Buonaparte. Journaux et écrivains s'y conformeront
sous peine de poursuites ! Lorsqu'il sera captif des anglais
en 1815, et jusqu'à sa mort, ces derniers agiront de la
sorte. Ce mépris délibéré était
du reste parfaitement contraire à l'article 2 du traité
de Fontainebleau qui stipulait : «LL. MM. l'empereur
Napoléon et l'impératrice Marie-Louise conserveront
ces titres et qualités pour en jouir leur vie durant.»
Ce document est accablant et porte en lui la signature de ses
auteurs fleurdelisés !
Le commanditaire
On le voit bien, sauf
à être toujours aveuglé par cette poudre
aux yeux royale répandue ici et là pour travestir
la réalité, les Bourbons ne sont pas étrangers
à la mort de l'Impératrice Joséphine. Tout
dans leur conduite porte la signature du crime qu'ils ont commandité,
comme ils s'efforceront, avec quelques bourses remplies d'or,
de recruter des hommes pour tenter de faire enlever et d'assassiner
l'Empereur Napoléon exilé à l'île
d'Elbe.
Il ne fait aucun doute que nous sommes confrontés à
un cas d'empoisonnement tel qu'on savait le pratiquer à
l'époque. On affaiblissait alors la victime en lui faisant
prendre le poison de façon espacée. Lorsque l'état
général était bien affaibli, on donnait
alors le coup de grâce ! Ce dernier lui sera donné
une première fois le 25 mai. L'Impératrice aura
alors la gorge en feu, symptôme entre autres de l'empoisonnement
à l'arsenic. Dotée d'une constitution robuste,
Joséphine, bien que considérablement affaiblie,
n'en rendra pas l'âme pour autant. Au contraire, dès
le 26 mai, son organisme reprendra le dessus, à tel point
que la duchesse d'Abrantès, qui lui rendit visite ce jour
là, se vit proposer une promenade au Butard pour
le 28 en compagnie de l'ambassadeur d'Angleterre, et quitta l'Impératrice,
"très peu alarmée pour sa santé.".
Voila qui ne dut pas faire les affaires du criminel, puisque
le surlendemain 28, il lui infligera un nouveau coup de grâce
qui cette fois sera le bon. La thèse selon laquelle le
mal aurait emporté Joséphine en trois ou quatre
jours n'est pas plus réaliste que la cause du mal. Le
meurtre s'est opéré sur dix-neuf jours.
Du 10 au 29 mai !
Le docteur Horeau s'est montré d'une telle incompétence
qu'on a peine à imaginer qu'elle fut réelle. Soutenir
le diagnostic du rhume, envers et contre tous, relève
sinon de sa culpabilité, du moins de sa complicité.
En soignant l'Impératrice pour un simple rhume, il a permis
au poison, qu'une main criminelle lui servait au moment des repas,
d'agir selon un scénario bien rôdé. Pourtant
le Dr Horeau, au lendemain du malaise de Saint-Leu, soit le 15
mai, soupçonna bien l'empoisonnement puisqu'il prescrivit
l'émétique, ce médicament vomitif à
base de mercure, bien que l'émétique soit fortement
déconseillé comme le rappelait déjà
quatorze années auparavant Étienne-Louis Geoffroy,
dans son manuel de médecine pratique, paru chez G. De
Bure aîné, Paris, 1800.
L'auteur a écrit : «L'arsenic, cette substance métallique
et saline, dont les effets malheureux sont si connus, est un
poison très-actif, qui, à l'extérieur, fait
l'effet d'un caustique, et qu'on ne doit guère employer
extérieurement, encore moins à l'intérieur,
quoique quelques médecins anglois l'aient proposé
à petite dose, comme fébrifuge.
symptômes. quand une personne a eu le malheur de
prendre de l'arsenic, elle sent d'abord un froid qui se répand
par tout son corps, mais surtout aux extrémités.
A ce froid succède une chaleur intolérable dans
le gosier, l'oesophage et l'estomac, un abattement, des défaillances
et des vomissemens. Ensuite la fièvre s'allume avec des
mouvemens convulsifs,la paralysie de différens membres,
de violentes tranchées, et enfin des sueurs froides qui
sont suivies de la mort. Ce terrible poison ne manque guère
de faire périr, si après les premiers vomissemens,
le pouls reste petit et enfoncé, si le ventre est resserré
et rentré, ou si les matières que rend le malade
ont une odeur infecte et putride.
traitement. le traitement de cet accident est à
peu-près le même, que pour les poisons acides. Ainsi,
lorsque le médecin arrive assez tôt, et que l'arsenic
est encore dans l'estomac, il tâchera d'exciter le vomissement
pour le faire rejetter, non en employant l'émétique,
qui irriteroit encore l'estomac, mais par le moyen de l'eau tiède,
de l'huile, des bouillons gras, des décoctions mucilagineuses,
auxquels on joindra quelques grains de foie de soufre, si on
en a sous la main. Si la fièvre, qui survient, est vive,
et que le malade soit sanguin et pléthorique, on peut
faire une saignée.[...]
Il semble
pour le moins incroyable que le Docteur Horeau ait ignoré
ces prescriptions, lui l'élève du grand Corvisart,
médecin de l'Empereur Napoléon.
Que s'est-il passé ensuite ? Reçut-il des instructions
pour maintenir le diagnostic ridicule du rhume et ne délivrer
ses soins que pour cette affection bénigne ? Nous sommes
en droit de le penser. Attaché à la Maison de l'Impératrice
depuis l'époque du divorce, son avenir ne risquait-il
pas d'être remis en cause en raison des incertitudes politiques
qui entouraient le sort de l'Impératrice et de sa famille
? Comme bon nombre de serviteurs de l'Empire au début
de la Restauration, il dut choisir son camp ! Lorsque Napoléon
reprendra le pouvoir moins d'un an plus tard, il questionnera
le Dr Horeau sur la maladie de l'Impératrice :
- Vous n'avez
pas quitté l'Impératrice pendant toute sa maladie
?
- Non, sire.
- Quelle a été, selon vous, la cause de cette maladie
?
- L'inquiétude...le chagrin...
- Vous croyez ? D'où venait ce chagrin ?
- De ce qui se passait, sire; de la position de Votre Majesté.
De ce qui se passait surtout... De ce qui allait se passer pour
elle ! (36)
Donc, de
ce qui risquait de se passer pour lui ! Comme le coup du «rhume»
lui collait à la peau, il n'osa pas le resservir à
l'Empereur. Il opta pour «l'inquiétude et le chagrin»,
tant il est vrai que c'est avec un médicament vomitif
que l'on combat habituellement l'inquiétude et le chagrin
! Un mensonge en entraînant un autre, il ajouta : «Sa Majesté
éprouvait peu de souffrances.» (37) Ce
qui est parfaitement faux comme on l'a vu dans les différents
témoignages des proches de l'Impératrice.
Puisse le dernier document qui va suivre, confondre une dernière
fois le commanditaire. Cela nécessite un rappel. Le fameux
traité de Fontainebleau qui fixait le sort de l'Impératrice
Joséphine en lui accordant 1 000 000 F. et la jouissance
de tous ses biens, mais n'avait pas été ratifié
par le roi, ce traité ne sera approuvé par le roi
qu'après que ce dernier eut confirmation de la mort de
l'Impératrice Joséphine par le rapport officiel
du comte Beugnot publié plus haut, c'est à dire
le 31 mai 1814. Talleyrand sera chargé d'annoncer
la bonne nouvelle. Deux jours après les obsèques
de Joséphine, le roi le nommera pair de France à
vie, avant de le titrer prince de Talleyrand quelques mois plus
tard, prix de ses «services» au rétablissement
de la paix générale.
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Déclaration
en forme d'accession au nom de Louis XVIII.
- Je soussigné,
ministre secrétaire d'État au département
des affaires étrangères, ayant rendu compte au
roi de la demande que Leurs Excellences Messieurs les plénipotentiaires
des cours alliées ont reçu de leurs souverains
l'ordre de faire relativement au traité du 11 avril, auquel
le gouvernement provisoire a accédé, il a plu
à sa Majesté de l'autoriser, de déclarer
en son nom que les clauses du traité à la charge
de la France, seront fidèlement exécutées.
Il a, en conséquence, l'honneur de le déclarer
par la présente à Leurs Excellences.
Paris, le 31
mai 1814.
Signé le prince DE BÉNÉVENT.
[Talleyrand]
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Vous avez bien lu ! 31
mai 1814. Il faudrait être bien naïf pour voir
dans cet engagement du roi et deux jours après la mort
de la seconde principale bénéficiaire, un hasard
fortuit de calendrier, combien même la paix générale
fut-elle signée au lendemain de la mort de Joséphine.
De qui se moque-t-on ? On le sait, l'Impératrice morte,
le roi ne respectera pas davantage son engagement à l'égard
de Napoléon, sagement installé à l'île
d'Elbe. Il ne recevra pas le moindre franc ! Ce qui aura pour
conséquence, entre autres, de précipiter son retour
moins d'un an plus tard.
Le mobile de l'assassinat
La situation bien particulière
de Joséphine après l'effondrement de l'Empire justifiait-elle
son élimination physique ? Son seul tort était-il
d'avoir été l'épouse d'un empereur déchu
? Etait-elle détentrice d'un terrible secret que le roi
ne souhaitait pas voir jeter en pâture à l'opinion
publique ? Cette dernière question ne peut être
écartée, ne serait-ce que par l'abondance d'encre
qu'elle fit couler au 19ème siècle. Alors, me direz-vous,
quel pouvait être ce secret qui la précipita dans
la tombe sitôt la royauté rétablie ? Ce secret
ne serait-il pas en rapport avec «l'Affaire du Temple»
qui défraya la chronique tout au long du dix-neuvième
siècle ? Rappelons les faits brièvement : Le 13
août 1792, en pleine révolution française,
la Convention décide d'incarcérer le roi Louis
XVI et sa proche famille au Temple. A savoir : Marie-Antoinette
(1755-1793), épouse du roi, Madame Elisabeth de France
(1764-1794), soeur du roi, ainsi que les deux enfants du couple
royal, Marie-Thérèse-Charlotte (1778-1851) et Louis-Charles
(1785-1795?), âgé de sept ans, dit le Dauphin. Nous
passerons sur les conditions odieuses de leur détention
qui n'honorent pas la mémoire de ceux qui la supervisèrent.
Le roi, la reine et la soeur du roi furent jugés, condamnés
à mort et exécutés. En 1795, seuls, étaient
encore retenus prisonniers au Temple, les deux enfants de Louis
XVI et de Marie-Antoinette. A la mort de Louis XVI, le jeune
Dauphin pouvait donc, en toute légitimité, être
appelé Louis XVII par les monarchistes. Il devenait ainsi
leur nouveau roi. Sa mort survint officiellement le 8 juin 1795
dans sa prison du Temple. Sa soeur, Marie-Thérèse,
sera libérée le jour de ses dix-sept ans, soit
le 19 décembre suivant pour être conduite à
la frontière suisse afin d'y être échangée
contre des prisonniers français (le général
Beurnonville, les ambassadeurs Maret et Sémonville) retenus
par l'empereur François II d'Autriche, futur beau-père
de Napoléon. L'enfant décédé, la
couronne de France revenait de plein droit à son oncle,
alors en exil, le comte de Provence (1755-1824), frère
de feu Louis XVI. Prenant alors le nom de Louis XVIII, il s'empressa
d'en informer les Cours européennes afin d'être
reconnu d'Elles. Ce qui fut fait.
Cette affaire aurait pu en rester là. Seulement la mort
du jeune roi fut rapidement contestée et l'on parla bien
vite de son évasion et de sa substitution par un autre
enfant au Temple. Barras (1755-1829), l'un des principaux tombeurs
de Robespierre se rendra au Temple le 28 juillet 1794 visiter
les malheureux enfants du roi guillotiné. Cette visite
est mentionnée dans les mémoires de l'ex-captive
Marie-Thérèse, future duchesse d'Angoulème.
Qui poussa le régicide Barras à se rendre auprès
des enfants royaux ? Etait-ce sur les conseils de Joséphine
qui à cette époque était sa maîtresse
? Nous sommes en droit de le penser. Pour cette époque,
les interventions de Joséphine au profit des royalistes
sont désormais bien connues. Barras, au lendemain de sa
visite au Temple procédera au remplacement du précepteur
de l'enfant-roi, l'exécrable Simon. Il nommera à
sa place un homme de confiance s'appelant Jean-Jacques Laurent,
créole de la Martinique comme Joséphine, qui veillera
sur l'enfant du 29 juillet 1794 au 31 mars 1795, date à
laquelle il sera remplacé à son tour par Etienne
Lasne. Son départ le 31 mars 1795 était-il en rapport
avec la pseudo-évasion ? Pourquoi ne pas l'avoir maintenu
à son poste jusqu'à la mort de l'enfant annoncée
trois mois plus tard ? Le départ de Laurent coïnciderait-il
avec cette machination ?
Y a-t-il eu réellement substitution d'enfant et évasion
au profit du jeune Louis XVII ? C'est ce que certains ont affirmé.
Le rôle de Joséphine a été à
de nombreuses reprises mis en avant dans cette affaire. Dans
son Histoire de Louis XVII, Edouard Burton nomme les protagonistes
de l'enlèvement de l'enfant : Mme de Beauharnais, le général
de Frotté, Ojardias, Joseph Paulin, la comtesse de Emilie
des Cars et Mme Athlins, duchesse de Ketteringham. § Malheureusement, tout ce qui touche
au mystérieux suscite bien souvent des vocations et le
dix-neuvième siècle verra apparaître au fil
des années de nombreux imposteurs qui tenteront de se
faire passer pour Louis XVII. Il semble pourtant que deux (!)
d'entre eux furent pris au sérieux : le baron de Richmont
(1785-1853) dont le roi Louis-Philippe aurait offert la main
de sa fille Clémentine à la condition qu'il renonce
à ses prétentions. Ce qu'il refusa tout net. Eugénie
de Guérin qui le prenait pour un charlatan, écrira
à son père le 23 février 1841 : «Ce
qui est frappant, c' est une singulière ressemblance avec
le profil de Louis XVI.» (38)
On lira avec intérêt son histoire, parmi celles
de ses nombreux concurrents dans Les faux Louis XVII par
Léon de la Sicotière Paris, V. Palmé, 1882.
Selon cet auteur, il mourut le 10 août 1853, d'une apoplexie
foudroyante au château de Vaux-Renard à Gleizé,
proche de Villefranche. «Il demeurait [depuis une dizaine
de jours] chez la comtesse d'Apchier, dont le mari avait été
page de Louis XVI. [...] On avait gravé sur la tombe du
défunt l'inscription suivante :
Ci-gît
Louis Charles de France
né à Versailles le 27 mars 1785
mort à Gleizé le 10 août 1853
En 1858, la police fit
disparaître cette inscription qui fut ainsi remplacée
:
1785
Nul ne dira sur ma tombe
Pauvre Louis
Que tu fus à plaindre !
Le second, Charles Guillaume
NAUNDORFF, tentera d'obtenir la reconnaissance de ce qu'il prétendait
être sa véritable identité, sans succès.
Une analyse ADN dont les conclusions ont été rendues
en avril 2000 est venue infirmer les prétentions des descendants
du sieur Naundorf. Encore que les prélèvements
choisis pour cette analyse sont fortement mis en cause. L'analyse
fut aussitôt contestée par ses partisans, mais aussi
par le Dr Olivier Pascal du CHU de Nantes, expert près
la Cour de cassation. Après avoir parcouru l'Europe, notre
prétendant se fixera en janvier 1845 à Delft (Hollande).
Inventeur d'un procédé pyrotechnique, le roi Guillaume
II de Hollande l'autorisera à diriger une usine dans cette
ville. Sept mois plus tard, il sera pris de violents vomissements
et après une agonie de huit jours s'éteindra le
10 août 1845. La Hollande (dupée ?) autorisera ses
descendants à porter le nom de Bourbon et ne s'opposera
pas à cette inscription sur sa tombe :
Duc
de Normandie
Louis XVII
Roi de France et de Navarre
De toute évidence,
nous sommes confrontés à un Louis XVII de trop
! Ce qui m'incite à m'abstenir d'évoquer les nombreux
autres prétendants. Ce n'est d'ailleurs pas l'objet de
cette étude.
Si Joséphine avait réellement participé
à l'évasion de Louis XVII et favorisé sa
sécurité en le plaçant chez quelques parents
adoptifs, en 1814 elle détenait à coup sûr
une arme redoutable contre Louis XVIII. En faisant réapparaître
Louis XVII, c'est toute la légitimité de Louis
XVIII qui s'écroulait ! Il usurpait alors la couronne
et le trône au détriment de son propre neveu, toujours
vivant ! Qu'un sombre témoin de l'affaire eût voulu
parler, on l'aurait écouté et immédiatement
interné à Charenton sans que l'affaire troublât
l'opinion. En revanche, le témoignage d'une impératrice
aurait eu de quoi ébranler les partisans de Louis XVIII
et attirer à Elle le soutien d'une partie non négligeable
de la population.
Dans sa récente et remarquable biographie sur Joséphine,
Françoise Wagener écrit : «Cette mort foudroyante
a un énorme retentissement : Joséphine était
universellement aimée, elle ne laissait que de bons souvenirs
autour d'elle. Son entourage est inconsolable, le peuple, la
société, les souverains, tous sont atterrés
de la soudaineté de sa disparition. À tel point
que des rumeurs se font jour : pourquoi la bonne Impératrice
a-t-elle été enlevée si vite ? Aimée
de Coigny, la mieux informée toujours, évoquera
crûment Barras sachant «le secret de la substitution
du Dauphin [au Temple]. Par-là, il a tenu, il tient tous
ceux qui l'ont entouré ou qui lui ont succédé.
Quelqu'un qui en savait autant, qui a eu le tort d'en parler
mal à propos, malgré son rang en est morte».
Ce quelqu'un, ajoute Françoise Wagener, c'est Joséphine,
qui, bien sûr, se trouvait aux côtés de Barras,
en 1795, et qui si elle en parla «mal à propos»,
le fit au Tsar, en ces jours d'avril et de mai 1814. Dans les
milieux royalistes, on étouffa bien vite ces échos.»
(39) Joséphine avait-t-elle réellement
participé à cette évasion ? S'en était-elle
ouverte auprès du Tsar Alexandre pour mieux appuyer quelques
revendications ? N'attendait-elle pas du roi qu'il lui confirmât
son titre de duchesse de Navarre accordé par Napoléon
?
Quoi que le Tsar Alexandre ne portait pas les Bourbons dans son
coeur, s'il reçut de Joséphine cette confidence,
il voulut sans doute en obtenir confirmation auprès de
Monsieur de Talleyrand qui avait contribué au retour de
Louis XVIII. La suite est aisée à deviner. Sa maladresse,
si ce fut le cas, aura été fatale à Joséphine.
Sa majesté très-catholique régnera de 1814
à 1824 (excepté les Cent-jours de 1815). Le roi
avait-il un doute quant à la survie de son jeune neveu
? Redouta-t-il la colère de Dieu ? Toujours est-il qu'il
renonça à se faire sacrer roi de France comme
le veut l'usage ! Renoncement fort curieux, non ? Son frère,
le comte d'Artois et futur Charles X, son heure venue, n'aura
aucun scrupule.
Conclusions
J'entends déjà
s'élever les protestations des partisans de l'historiquement
correct. Ceux qui ne donnent de crédit qu'aux versions
officielles. Les historiens abusés dans cette affaire
se comptent à la pelle. Je trouve infiniment navrant que
certains d'entre eux abandonnent leurs investigations dès
lors qu'on leur présente un compte-rendu officiel d'autopsie.
Quand il s'agit d'un crime d'Etat, il va de soi que toutes les
précautions sont prises pour le déguiser. Rien
n'est laissé au hasard. Pas même le choix du médecin-légiste.
Aussi, je suis bien triste lorsque je relis l'éminent
historien que fut Paul Fleuriot de Langles dans un article qu'il
écrivit en juillet 1964 pour la Revue de l'Institut Napoléon,
p. 101 : «Si rapide qu'eût été cette
mort, le procès-verbal d'autopsie invite à ne rien
retenir de l'hypothèse selon laquelle Joséphine
aurait été victime d'un empoisonnement.»
Partant de là, l'affaire est entendue et il n'y a
plus à revenir dessus ! Un peu commode, non ? Plus proche
de nous, cela me rappelle également l'éloge
funèbre que prononça Philippe Seguin, alors président
de l'Assemblée Nationale, le 18 mai 1993, à l'occasion
des obsèques de monsieur Pierre Bérégovoy,
ancien Premier ministre et dont le suicide officiel suscita quelques
doutes parmi ses proches et dans une partie de l'opinion. «[...]
Préservons aujourd'hui le mystère du geste qui
brisa cette vie. [...] Il y a eu assez d'exégèses
de cette mort brutale, assez d'hypothèses agitées,
de théories répandues et de certitudes assenées
pour ne pas en ajouter de nouvelles.» Loin de moi l'idée
de sous-entendre quoi que ce soit sur la cause réelle
du décès de Pierre Bérégovoy. En
revanche, les propos tenus par Philippe Seguin étaient-ils
réellement commandés par un désir d'apaisement
face à la rumeur qui circulait dans l'opinion ? On ne
peut en douter ! Mais reconnaissons que ces propos ont dû
être ressentis bien cruellement par les partisans du suicide
déguisé qui y ont probablement vu une invite à
la justice à préserver le mystère. Comme
pour cette dernière, il n'est pas du rôle de l'historien
d'avoir à préserver des mystères, mais bien
à les résoudre !
Pour ma part, devais-je me taire face à tous ces éléments
qui attestent que la mort de l'Impératrice Joséphine
ne fut point une mort naturelle ? Je veux bien croire qu'elle
fut la victime d'un «refroidissement», mais seulement
dans le sens populaire du terme : on l'a «refroidie !»
Pour de nombreux criminels, la mort par empoisonnement est restée
fort longtemps la méthode la plus sûre pour se débarrasser
de quelqu'un sans risquer de se faire prendre. Les symptômes
des poisons ingurgités présentaient souvent l'avantage
d'être confondus avec ceux de maladies bien réelles.
Les médecins furent bien longtemps bernés. Certains
criminels ne se firent prendre qu'en raison du trop grand nombre
de gens qu'ils faisaient passer de vie à trépas.
Ce fut le cas de la célèbre marquise de Brinvilliers
au XVIIIème siècle. Au XIXème siècle,
ce fut également le cas d'Hélène Jegado,
femme de chambre, native de Plouhinec (56), qui fut reconnue
coupable d'avoir empoisonné 23 personnes à l'arsenic.
Condamnée à mort, elle fut guillotinée à
Rennes en 1852. En revanche, si l'assassin se montrait «raisonnable»,
son crime pouvait parfaitement tromper l'entourage de sa victime
ainsi que le médecin de cette dernière.
Dans un autre genre, la propre mère de Joséphine
sera victime d'une tentative d'empoisonnement par l'adjonction
de verre pilé dans ses aliments en 1806. Ainsi faisant,
la coupable espérait obtenir la mort de sa victime par
hémorragie interne. Elle sera démasquée,
jugée et condamnée à être brûlée
vive. La sentence sera exécutée au lendemain du
jugement. (40) Il serait fastidieux
de rappeler ici le nom de toutes les victimes d'empoisonnement
pour raison d'Etat que compta l'histoire du monde et dont les
commanditaires ne furent jamais inquiétés. Cepandant,
que l'on veuille bien me pardonner d'avoir ici une pensée
particulière pour la reine Caroline d'Angleterre, princesse
de Galles (1768-1821) qui tomba malade le 30 juillet 1821 alors
qu'elle se trouvait au théâtre de Drury-Lane et
succomba le 7 août suivant d'un «refroidissement»
et d'une «inflammation d'entrailles.» Son mari, Georges
IV, venait d'accéder au trône et ne la voulait point
pour reine. Il demanda le divorce. Les tribunaux le lui refusèrent
quelques semaines seulement avant la cérémonie
du sacre. Juridiquement parlant, rien ne s'opposait plus désormais
à ce que la princesse de Galles soit sacrée reine
d'Angleterre. Quinze jours avant la cérémonie du
sacre, il lui fut fait interdiction d'y paraître. Ne pouvant
divorcer, Georges IV ordonna probablement son empoisonnement,
ce qui lui permit de se faire sacrer seul ! Les obsèques
de la reine "outragée" faillirent tourner à
l'émeute ! La destinée tragique de cette princesse
de Galles en évoque curieusement une autre : celle de
Lady Diana dont les circonstances de la mort ne sont pas acceptées
par tous, encore que la thèse accidentelle semble la plus
sérieuse. Néanmoins, il est des morts bien arrangeantes
! C'est sous ce même Georges IV, alors prince-régent
d'Angleterre, que Napoléon sera trompé et déporté
à Sainte-Hélène jusqu'à sa mort par
empoisonnement lui aussi, en 1821, comme l'a démontré,
avec un talent et une ténacité qui forcent le respect,
le canadien Ben Weider, en sollicitant les plus éminents
toxicologues mondiaux.
Depuis fort longtemps, les propriétés mortelles
de certaines plantes étaient connues. En respirer certaines
n'est pas sans risque. Des mains criminelles versaient parfois,
quelques pincées de poudre toxique sur les oreillers,
les vêtements et même des bouquets de fleurs ! Certaines
décoctions étaient vendues fort chères à
qui savait où s'en procurer. Longtemps les plantes tinrent
la vedette au fond des petites fioles qui circulaient sous le
manteau. Puis vinrent les poisons chimiques. L'arsenic régna
alors en maître. Il présentait le délicieux
avantage d'être inodore et sans saveur. Un savant dosage
permettait l'obtention d'une mort foudroyante dont la crise qui
précédait s'apparentait à une crise «apoplexique».
Mais plus souvent, on servait à la future victime des
doses infinitésimales, sur une période pouvant
aller de quelques semaines à plusieurs mois, de telle
sorte que l'entourage suivait l'évolution du mal sans
en soupçonner la cause réelle. La mort survenait
inéluctablement. On diagnostiquait alors «l'infection
pulmonaire». En réalité, c'était tout
le corps qui était infecté. Bien des médecins
furent bernés par ces deux méthodes.
A propos de l'annonce officielle de la mort par «apoplexie»
du tsar Paul 1er, le prince de Talleyrand écrira : «Ils
pourraient changer de temps en temps.» (41)
Le prince de Talleyrand n'a jamais compté au rang des
naïfs. Cela se saurait ! Je ne puis m'empêcher de
rappeler ici que le prince Eugène, fils de Joséphine,
mourra à son tour en 1824, d'une crise «d'apoplexie»
à l'âge de 42 ans et 5 mois. Bien que vivant en
Allemagne sitôt après la mort de sa mère,
aux yeux de bien des bonapartistes de France, il demeurait toujours
un recours face aux Bourbons. Quant au malheureux fils de Napoléon
retenu prisonnier à Vienne, il mourra à l'âge
de 21 ans et 4 mois d'une «maladie de poumons». Je
note encore que le Docteur Béclard, médecin-légiste
qui pratiqua l'autopsie du corps de Joséphine, décèdera
le 16 mars 1825 à l'âge de 39 ans. Ce décès
prématuré l'empêchera d'assister au sacre
du comte d'Artois qui se déroulera le 29 mai suivant,
soit onze années jour pour jour après la mort de
Joséphine. Le comte d'Artois s'est-il débarassé
de celui dont il sollicita la complicité en mai 1814 ?
On ne le saura sans doute jamais.
La chute de l'Empire et la Restauration, commandèrent
aux plus intuitifs la plus extrême prudence, mais personne
n'était dupe. En ce printemps de 1814, la France était
toujours envahie par les armées étrangères.
Elle comptait ses morts et pansait ses blessures. A part cela,
sur la demande de Talleyrand, Beugnot et Pasquier avaient fait
dire au comte d'Artois dans le Moniteur, pour saluer le
retour du roi : «Rien n'est changé en France; il
n'y a qu'un français de plus !» Il y avait surtout
une impératrice de moins ! La version officielle du décès
de l'Impératrice Joséphine ne suscitera donc aucune
protestation. Pas même de sa famille.
Barras écrira dans ses mémoires : «Depuis
la mort de cette femme, il lui est échu un trousseau de
vertus extraordinaires. On a voulu surtout lui donner la bonté
en partage, et il est proverbialement reçu de dire : «la
bonne Joséphine». (42) En effet, sitôt
après sa disparition, le gouvernement autorisera, pour
ne pas dire encouragera, la publication de nombreux petits ouvrages
à la mémoire de cette bonne «Joséphine»
qui ne laissait derrière Elle que des regrets. Comble
du raffinement posthume, on l'y présentera comme un modèle
de dévouement à la royauté ! Dans l'un d'eux,
on lui fera dire sur son lit d'agonisante : «Le sang a trop longtemps coulé.
Souverains légitimes, les Bourbons rentrent dans des droits
imprescriptibles; rien ne doit plus s'opposer à leurs
généreux desseins. Je meurs en faisant des voeux
sincères pour leur bonheur et la prospérité
de leurs états.» (43) Tous ces mensonges et
autres louanges posthumes n'avaient qu'un but : endormir le peuple
! A cet égard, ce fut amplement réussi, car j'ai
le regret de le constater après bientôt deux siècles
écoulés : il dort encore !

Tombeau de Joséphine |
|
Joséphine reposera
onze années dans la cave du presbytère de Rueil,
jusqu'à ce que le tombeau érigé dans une
des chapelles de l'église Saint-Pierre Saint-Paul et commandé
par Eugène et Hortense soit prêt à recevoir
ses restes mortels. On peut toujours l'y voir, priant à
genoux, représentée sous la forme d'une statue
en marbre blanc de Carrare.(Oeuvre de Cartellier). Attitude qui
n'est pas sans rappeler celle qu'elle adopta un certain deux
décembre 1804, quand elle reçut des mains de l'Empereur
Napoléon 1er, la couronne qui faisait d'elle la première
impératrice d'une dynastie qui allait étonner le
monde. |
Le monument, qui fut
dessiné par l'architecte Berthaud, sera terminé
en 1825. Le comte d'Artois ayant succédé à
son frère Louis XVIII sous le nom de Charles X, afin de
ne pas lui déplaire, on taira son titre à l'impériale
défunte. On gravera simplement sur le socle du monument
:
A
JOSEPHINE
HORTENSE ET EUGENE
1825
|
|
L'année de sa
mort ne devant pas être associée à la première
Restauration de 1814, on se gardera bien de la faire figurer.
Ainsi faisant, on justifiera plus aisément l'absence de
celle de sa naissance ! Troublant, non ? Si sa fille Hortense
repose bien dans cette église, son tombeau est situé
dans une autre chapelle. Quant à son fils Eugène,
depuis 1824, il repose dans la crypte des rois de Bavière
à Munich. Autre précision de taille que nous rapporte
sa servante : «Le monument de l'Impératrice est
placé près de celui où reposent les restes
de M. Tasher, oncle de Sa Majesté, qu'elle-même
lui avait fait ériger, et dont en 1816, on a fait disparaître
les inscriptions.» (44)
A-t-on fait
disparaître également le coeur et les entrailles
de Joséphine qui furent placés après l'autopsie
dans une boite de vermeil, elle-même déposée
dans son tombeau le jour des funérailles ? Les descendants
de l'Impératrice seraient bien inspirés de s'en
assurer. Car en confiant cette boite de vermeil à un laboratoire
scientifique, malgré les années écoulées,
peut-être pourrions-nous encore découvrir la nature
du poison qui emporta la première épouse de Napoléon
un dimanche de Pentecôte, dans la maison du mal,
en cette fin de mai 1814.
Nous donnerons le mot de la fin à Monsieur de Talleyrand,
prince de Bénévent, grand diplomate, expert en
intrigues de toutes sortes et dont le cerveau, après sa
mort, finira dans les égouts de Paris : «Un monarque n'est jamais cruel
sans nécessité; les gouvernements commettent des
fautes, jamais de crimes. Un criminel ne redevient dangereux
que lorsqu'il est gracié; il n'y a que les morts qui ne
racontent pas d'histoire et qui ne reviennent pas. Quant au remords,
c'est l'indigestion finale des imbéciles qui manquent
d'estomac.» (45)
A. Martin - Mai
2002
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Sources :
35 - Napoléon et la police sous la première Restauration
- d'après les rapports de police du comte Beugnot au roi
Louis XVIII - Annotés par Eugène Welvert - pp.
20-21 - Roger et Chernoviz - SD
36 - Joséphine - André Castelot - p. 616 - Librairie
Académique Perrin - 1964
37 - Mémoires de Mademoiselle Avrillion - Première
femme de chambre de l'Impératrice - p.312 - Mercure de
France - 1969
38 - Lettres d'Eugénie de Guérin -1831-1847 pp.
409 - publ. avec l'assentiment de sa famille - par G. S. Trébutien
- Paris INALF - 1961
39 - L'Impératrice Joséphine - par Françoise
Wagener - pages 402 et 403 - Grandes Biographies - Flammarion,
1999
40 - L'Impératrice Joséphine - par Françoise
Wagener - pages 89, 90, 415 à 426 - Grandes Biographies
- Flammarion - 1999
41 - La confession de Talleyrand - 1754-1838 - Charles-Maurice
de Talleyrand-Périgord - Ed. L. Sauvaitre - Paris 1891
42 - Mémoires de Barras - Membre du Directoire - tome
4 - P. 314 - Paris - Hachette - 1896
43 - L'Impératrice Joséphine - Bernard Chevallier
et Christophe Pincemaille - pp. 432,433 - Presses de la Renaissance
- Paris, 1988
44 - Mémoires de Mademoiselle Avrillion - Première
femme de chambre de l'Impératrice p. 317 Mercure de France
- 1969
45 - La confession de Talleyrand - 1754-1838 - Charles-Maurice
de Talleyrand-Périgord - p. 142 - Ed. L. Sauvaitre - Paris
1891
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8.10.2002
- Jacques Macé ne croit pas à un assassinat
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