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UN MARTYR DE LA TERREUR BLANCHE:
LE COLONEL CHARLES DE LA BEDOYERE
(1786-1815)
par Christophe Bourachot

Parcours d'un fidèle de l'Empereur :

harles-Angélique-François Huchet de La Bédoyère, issu d'une vieille famille bretonne, naît à Paris le 17 avril 1786. Après avoir grandi dans un royalisme ambiant, le jeune Charles, au sortir de la tourmente révolutionnaire n'a qu'un but : " Il est dévoré de la passion de servir à la grandeur française ", comme l'écrit Marcel Doher dans la biographie qu'il lui a consacré. Après un voyage au cours duquel, en compagnie de son frère Henry, il parcourt la France, la Suisse et l'Allemagne, il rencontre la célèbre Madame de Staël. Il devient d'ailleurs un des habitués de son salon de Coppet. Mais c'est la carrière des armes qui est son objectif ; en 1806, nous retrouvons Charles lieutenant en second à la 2ème compagnie des gendarmes d'ordonnance. Notons au passage que La Bédoyère était un cousin éloigné de Charles de Flahaut, lui même fils naturel de Talleyrand (et de Madame de Souza, une familière de la Reine Hortense). Selon Marcel Doher, c'est grâce à la bienveillance de cette dernière que le jeune Charles obtint son brevet de sous-lieutenant…

La compagnie de Charles jusque là cantonné à Mayence, part début 1807 afin de traquer quelques bandes de " partisans ". Il traverse donc l'Allemagne en direction de la Poméranie. La Bédoyère traverse Berlin, puis le voici en route pour Stettin et Colberg . Il participe à de " petits engagements avec des groupes de partisans en embuscade ". Après une opération à Degow, devant Colberg,, " en dehors des jours de combat, ce sont de longues reconnaissances, des bivouacs sur la neige, dans la solitude de forêts monotones et de lacs gelés ", écrit Marcel Doher. Le 14 juin 1807, La Bédoyère et ses camarades assistent à la bataille de Friedland. Après la dissolution des Gendarmes d'ordonnance, La Bédoyère est nommé lieutenant en 1er au 11ème chasseurs à cheval. Le 14 janvier 1808, il est nommé aide de camp de Lannes et le suit en Espagne. On le retrouve ainsi au siège de Saragosse, puis au printemps 1809 il part pour l'Autriche et participe à toute la campagne s'y déroulant. En juin 1809, La Bédoyère passe aide de camp du Prince Eugène et le suit en Italie. Il y séjournera jusqu'en 1812. En cette année douloureuse pour la Grande-Armée, La Bédoyère suit Eugène en Allemagne lorsque celui-ci prend le commandement du IV° corps de la Grande-Armée. Puis c'est lé départ pour la Russie…Il est présent à la bataille de La Moskowa (7 septembre 1812), à celle de Malo-Jaroslawetz (24 octobre 1812), puis lors du passage de la Bérézina (26-28 novembre 1812).

En 1813, Charles de La Bédoyère reçoit le commandement du 112ème de ligne, compris dans la 35ème division du Général Gérard (XI ème corps du maréchal Macdonald). Le 1er mai 1813 il est nommé colonel et participe à la bataille de Bautzen (20-21 mai 1813). Blessé à Golberg, il est mis en congé et rentre en France pour se soigner. Il épousera au cours de son séjour, Georgine de Chastellux, en novembre 1813. Les nouveaux époux profitent en cette fin d'année pleinement de leur bonheur.

1814 ! L'ennemi foule le sol de la France…La Bédoyère, proposé à deux reprises pour le grade de général de brigade par le général Gérard, est affecté au commandement provisoire de la 2ème brigade de la 1ère division de Paris. Il refuse ce poste " espérant rejoindre son régiment et désirant en garder le commandement ". Il est présent lors de la bataille de Paris, le 30 mars 1814, et " se dépasse sans compter " comme l'écrit si bien le Colonel Hippolyte de Marcas dans ses " Souvenirs ". Après la première abdication, Charles de La Bédoyère remet sa démission afin de ne pas servir le nouveau pouvoir mais c'est sans compter avec sa belle-famille les de Chastellux !

"César de Chastellux, le frère aîné de Georgine, émigré servant aujourd'hui dans la Garde Royale , effectue une démarche, que Charles n'aurait jamais faite, auprès du Ministre de la Guerre ", écrit Marcel Doher. La Bédoyère est nommé le 4 octobre 1814, colonel du 7ème de ligne et doit rejoindre sa garnison à Chambéry. Le 25 octobre de la même année, Georgine donne naissance à un petit garçon : Georges-César-Raphaël. En janvier 1815, Charles de La Bédoyère est toujours à Paris ! Il ne semble pas pressé de rejoindre son régiment…Il quitte enfin la capitale le 22 février et arrive à sa destination quatre jours après.

"Adieu, Madame, dans huit jours je serai fusillé ou Maréchal d'Empire ! "

Déjà en France, devant le mécontentement général, certains ont le regard tourné vers l'île d'Elbe… " Que diriez-vous si vous appreniez que mon régiment a pris la cocarde tricolore et les aigles ?… " demandait Charles à la Reine Hortense avant son départ…

Le 26 février, jour de son arrivée à Chambéry, l'Aigle quitte son rocher ;il est en route vers les côtes de France…Le général Marchand, commandant la place de Grenoble apprend le débarquement le 4 mars au soir. Le lendemain après une réunion avec tous les officiers de la garnison, Marchand envoie une dépêche à un certain Devilliers, commandant la brigade de Chambéry : il doit faire mouvement sur Grenoble afin de s'opposer à la progression du " Corse " ! Le 7ème et le 11ème de ligne se mettent en route. Le 7ème ayant à sa tête le très bonapartiste La Bédoyère. Celui-ci au cours d'une halte chez une certaine Madame de Bellegarde aurait déclaré : " Adieu , Madame, dans huit jours je serai fusillé ou Maréchal d'Empire ! ". Puis c'est l'arrivée à Grenoble... On connaît l'épisode inoubliable de Laffrey… La Bédoyère n'y assistera pas: il est à Grenoble dans la ville en état d'alerte.

Après avoir déjeuné avec le Général Marchand, ce 7 mars 1815, il rassemble son régiment aux cris de " Vive l'Empereur ! " et après un conciliabule avec ses officiers et ses soldats, il sort de Grenoble, allant à la rencontre de l'Empereur qu'il retrouve " avant Vizille, entre Tavernolles et Brié ".

Marcel Doher écrit : " Celui-ci voit s'approcher le jeune et ardent colonel. L'an passé, aux jours douloureux de Fontainebleau , La Bédoyère s'est mis spontanément à sa disposition, demeurant auprès de lui jusqu'au dernier moment, à l'heure de tous les reniements ". L'empereur embrasse La Bédoyère et voyant que ce dernier n'a pas de cocarde tricolore, décroche celle qui orne son chapeau et la lui donne. Plus tard c'est la prise de Grenoble, après bien des aléas. La Bédoyère suit l'Empereur vers Paris. Ce dernier y arrive le 20 mars vers 21 heures. Le Lendemain , à 3 heures du matin, Le 7ème de ligne commandé par La Bédoyère y fait son entrée. L'Empereur nomme La Bédoyère général de brigade et aide de camp. Il a vingt-neuf ans. Notons, que le "bon" roi Louis XVIII ne reconnaîtra pas cette nomination…

Le 4 juin, Charles de La Bédoyère est fait comte de l'Empire et nommé membre de la Chambre des pairs.

La campagne de Belgique débute alors. Le 12 juin 1815, l'Empereur quitte Paris, accompagné, notamment de son nouveau général de brigade. Ligny, les Quatre-Bras puis Waterloo…Durant cette ultime grande bataille, La Bédoyère parcourt les rangs afin de transmettre les ordres de l'Empereur. L'Empire vit ses derniers jours…C'est la retraite. L'Empereur entre dans Philippeville ; La Bédoyère n'est pas loin, accompagné des autres aides de camp : Flahaut, Dejean, Bussy, Corbineau et Canisy.

Le 21 juin, Napoléon est à Paris. Charles de La Bédoyère se démène à la Chambre des députés afin de soutenir la reconnaissance de Napoléon II ; mais en vain …Pendant son vibrant playdoyer, le maréchal Masséna lui assène cette phrase cinglante: "Jeune homme, vous vous oubliez !". Le 29 juin, l'Empereur quitte la Malmaison pour Rochefort. Sensible à la fidélité de La Bédoyère il le veut près de lui dans son exil. Mais Charles, tout occupé à réconforter sa chère Georgine, arrive trop tard. : Napoléon est parti et les prussiens approchent de la Malmaison.

La Reine Hortense, amie fidèle , l'engage à quitter Paris sans délai. Il part de la capitale le 12 juillet en direction de Riom afin d'aller saluer son ami Exelmans qui lui a réservé le poste de chef d'état-major du 2ème corps de cavalerie. Mais partout en France, les royalistes crient vengeance… Il faut songer à quitter la patrie. Aussi, après s'être procuré un passeport pour l'Amérique, La Bédoyère remonte à Paris embrasser une dernière fois son épouse et son fils. Le 24 juillet 1815, est publiée l'ordonnance du Roi (dont Fouché et Talleyrand sont les véritables auteurs) poursuivant les anciennes gloires de la Grande-Armée. Ney, Les frères Lallemand, Drouet d'Erlon, Bertrand, Drouot, Cambronne et…La Bédoyère sont cités dans celle-ci. Ils ne sont pas les seuls… Charles de La Bédoyère prend cette fois la décision d'aller en Amérique mais avant il tient à aller à Paris… Repéré durant son voyage, il est arrêté le 2 août 1815 et expédié à la Préfecture de police. Interrogé par Decazes, le nouveau ministre de la police, " il reconnaît et prend à sa charge tous les actes qu'il a accomplis ". Transféré à la Conciergerie puis à la prison de l'Abbaye, La Bédoyère attend sereinement son jugement. Son procès est fixé au lundi 14 août 1815. Entre temps, a lieu une tentative pour le faire évader. Elle n'aboutira pas.

Après un procès mémorable, Charles de La Bédoyère est condamné à la peine de mort.

Chateaubriand, en bon courtisan, écrira au Roi : " Vous avez saisi ce glaive que le souverain du ciel a confié aux princes de la terre pour assurer le repos des peuples… Le moment était venu de suspendre le cours de votre inépuisable clémence…votre sévérité paternelle est mise au premier rang de vos bienfaits. " (Cité par Henry Houssaye (dans son " 1815.La seconde abdication.-La terreur blanche ". Paris, Perrin, 1905)

Actas est fabula ! La pièce est jouée !

Malgré une dernière tentative de sa femme afin d'intercéder auprès de Louis XVIII, le destin de La Bédoyère semble devoir s'achever d'une façon irrémédiable….Jugé par un conseil de guerre 5 jours auparavant, il est fusillé en fin de journée le 19 août 1815 à la Barrière des Ministres par un peloton dont il commanda lui-même le feu…

Le 22 août 1815, son corps est transféré au cimetière du Père-Lachaise où il repose depuis.
Son fils Georges le rejoindra en 1867 et Georgine en 1871.

 


Le jugement de l'Empereur à Sainte-Hélène.

«Le Colonel de La Bédoyère était animé des plus nobles sentiments ; il avait été aide de camp du maréchal duc de Montebello et du vice-roi d'Italie. Jeune homme de trente ans, il avait été élevé dès sa plus tendre enfance aux cris de «Vive l'Empereur !» et était enivré de la gloire de la France. La conduite des Bourbons, leur asservissement à l'étranger, le déshonneur dont ils couvraient la nation, avaient révolté tous les sentiments de son âme, et, quoique sa famille, une des anciennes familles de Bretagne, fût attachée à la cour des Bourbons, il resta constamment en opposition, frémissant de l'avilissement de la France, et il appelait de tous ses souhaits, à grands cris, celui que la France voulait et que les étrangers redoutaient tant. Napoléon le reçut et le loua de son généreux dévouement, il y avait du courage, car il était le premier qui se ralliait à l'empereur, et il l'avait fait hardiment, au milieu de la place de Grenoble. Il n'y avait dans cet acte aucun sentiment personnel, aucune vue d 'ambition, même aucun sentiment d'amour-propre.»

(Le Mémorial de Sainte-Hélène ).

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A Sainte-Hélène c'est par Gourgaud, qui l'avait lu dans les journaux reçus, que Napoléon apprit la mort de Charles de La Bédoyère. Nous étions le 7 décembre 1815, autre date sombre puisque ce fut ce même jour qu'était fusillé le Maréchal Ney, avenue de l'Observatoire…


De g. à d. : La Bédoyère, Ney et Lavalette
Coll. Bibl. mun. de Grenoble
Cl. Piccardy

 

Dans son Testament en date du 15 avril 1815, l'Empereur lègue 100 000 francs aux enfants de La Bédoyère. Dans son Codicille (daté du 24 avril 1821) il ajoute la somme de 50 000 francs aux mêmes. (Source : " Mémorial de Sainte-Hélène. ". Edition établie par Marcel Dunan (Paris, Garnier, 1983, 2 volumes).

 

Etat des services de Charles de La Bédoyère
(d'après celui donné par Marcel Doher dans son livre)

Gendarme d'ordonnance de la Maison de l'Empereur……………………........11 octobre 1806
Lieutenant en second……………………………………………………..........….4 novembre 1806
Passé au 11ème chasseurs à cheval………………………………………..10 septembre 1807
Aide de camp du Maréchal Lannes……………………………………..............….14 janvier 1808
Capitaine ………………………………………………………………..................…....9 janvier 1809
Aide de camp du Prince Eugène……………………….……………..............….....….10 juin 1809
Chef d'escadron..…………………………………………………….......….…....26 décembre 1811
Colonel commandant le 112ème d'infanterie de ligne……………........…….……1er mai 1813
Commandant provisoirement la 2ème brigade de la 1ère division de Paris......3 février 1814
Commandant les 1er et 4ème bataillons de son régiment à l'armée de Lyon..14 mars 1814
Colonel du " Régiment d'Orléans " (7ème de ligne)………………………......... 4 octobre 1814
Maréchal de camp. Aide de camp de l'Empereur. ………………………..........…26 mars 1815
Condamné à mort par jugement du 2ème Conseil de guerre de la 1ère division militaire-Confirmé…………………………………….................……………………………...…19 août 1815
Exécuté dans la plaine de Grenelle………………………...…………………..........19 août 1815

Campagnes

-1806 et 1807: Grande-Armée
-1808: Espagne
-1809: Armée d'Allemagne
-1810 et 1811: Italie
-1812: Russie
-1813: Saxe
-1814: France
-1815: Armée du Nord

Blessures

Blessé à Tudela (Espagne)………………………………………….……19 novembre 1808
Blessé à Essling (Allemagne)………………………………………....……........22 mai 1809
Coup de feu à la cuisse gauche sur les hauteurs de Golberg en Silésie…23 août 1813

Décorations

Membre de la Légion d'honneur…………........ mai 1809
Officier de la Légion d'honneur…………..... 21 juin 1813
Chevalier de la Couronne de Fer …………11 août 1809

Le souvenir de Charles de La Bédoyère à Paris.

Le lieu où il fut exécuté, la Barrière des Ministres (plus tard Barrière de Grenelle), une des portes du mur des Fermiers-Généraux qui ceinturait alors Paris, se trouve à la hauteur du 61, Boulevard de Grenelle (XV°). Plus précisément à l'emplacement du guichet de vente de la station de métro " Dupleix " (ligne 6). Aucune plaque commémorative ne rappelle bien sûr l'événement. A noter que c'est également en cet endroit que fut exécuté en 1809 Armand de Chateaubriand (frère de l'écrivain royaliste) et en 1812, les généraux Malet, Lahorie et Guidal.

Généralement, les condamnés sortaient de Paris par cette porte, puis étaient adossés au mur face à la campagne. (Source: Jacques Hillairet : " Dictionnaire historique des rues de Paris ". Paris, Editions de Minuit, 1963, 2 volumes et un supplément).

La sépulture de La Bédoyère se trouve au Cimetière du Père-Lachaise dans la 16ème division (1ère ligne face à la 17ème division).




Photo: Dominique Timmermans



Photo: Dominique Timmermans

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Bibliographie sur Charles de La Bédoyère.

-Marcel DOHER : " Des rêves de gloire au peloton d'exécution. Charles de la Bédoyère, 1786-1815, aide de camp de l'Empereur. Préface du Commandant Henry Lachouque ". Paris, J. Peyronnet et Cie, 1963.

-Comte de LA BEDOYERE et André de MARICOURT : " Idylle et drame (1790-1815).Georgine de Chastellux et Charles de La Bédoyère ". Paris, Emile-Paul frères, 1924.

-Duc de CASTRIES : " La Terreur blanche. L'épuration de 1815 ". Paris, Librairie Académique Perrin, 1981 (L'affaire La Bédoyère y est abordée , pp.56-86).

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