|
"Pour décrire la
personne de Napoléon, je me reporte à l'époque
de son second mariage. Ce n'est déjà plus le Napoléon
que M. de Bourrienne a longtemps suivi ; ce n'est pas encore
celui que les écrivains de Sainte-Hélène
nous dépeindront plus tard; c'est celui que j'ai connu.
Commençons en style de signalement: sa taille était
de cinq pieds deux pouces; il était petit, mais bien fait
; cependant il avait le cou un peu court et peut -être
déjà trop de ventre. La fibre était molle
et la lymphe épaisse. Son teint n'était jamais
coloré; ses joues étaient d'un blanc mat, ce qui
lui faisait un visage plein et pâle, mais non de cette
pâleur qui dénote une personne malade. Je ne l'ai
jamais vu incommodé à se mettre au lit. Jamais,
comme il le disait, il n'a senti sa tête ni son estomac.
Je ne lui ai connu d'indisposition qu'une gêne à
la vessie, qui lui était quelquefois incommode. Il me
semble que les médecins attribuaient ce malaise à
la répercussion d'anciennes dartres ou plutôt de
la gale qu'il avait prise et mal guérie au siège
de Toulon.
Ses cheveux châtains étaient coupés courts
autour de la tête et le coiffaient à plat. Il avait
la tête ronde, le front large et élevé; des
yeux gris-bleus, le regard doux, le nez bien fait, la bouche
d'une forme gracieuse et les dents belles. Sa vue n'était
pas excellente; il y suppléait à l'aide d'une lorgnette
de spectacle qu'il portait toujours. Chez lui, l'odorat était
extrêmement susceptible. Je l'ai vu s'éloigner de
plus d'un serviteur qui était loin de soupçonner
la secrète aversion qu'il avait encourue.
La régularité de ses traits prenait facilement
dans le travail et la préoccupation une teinte de sévérité
imposante ; mais, dans le laisser-aller de l'intimité,
son sourire reprenait une grande amabilité. Il riait rarement;
quand il riait, il poussait des éclats, mais c'était
plutôt pour forcer l'ironie que par grosse joie. Au surplus,
nul visage d'homme ne changeait plus vivement au gré des
impressions de l'âme: de ce même regard qui naguère
était caressant, tout à coup il en sortait des
éclairs.
C'est à tort qu'on lui a reproché l'usage immodéré
du café et du tabac. Il prenait du café comme tout
le monde. Il ne faisait que respirer son tabac; mais il changeait
de tabatière à chaque instant. Dès qu'il
avait flairé, il renversait la tabatière et la
tendait à l'un de nous en lui disant: « Allez
me chercher du tabac.» C'était un de nos dérangements
habituels. Nous trouvions sur la commode de sa chambre à
coucher une file de tabatières préparées
d'avance pour suffire aux renouvellements de la journée.
Dans les appartements, cette commission était la plus
fréquente qu'il donnât à ses chambellans.Pendant
le Conseil, j'ai vu plus d'un ministre la rechercher comme une
faveur.
Le reproche qu'on a fait à Napoléon d'abuser des
bains est plus fondé; il en prenait trop et les prenait
trop chauds. Il est probable qu'il a dû à cette
mauvaise habitude l'embonpoint prématuré dont ses
peintres d'histoire ne lui ont guère fait grâce.
On ne peut, du moins, l'imputer à la bonne chère,
car, certes, celui-là n'était pas ami de la table
! Il était sobre, il vivait frugalement et mangeait vite,
trop vite pour tout son monde. Au surplus, la nature l'avait
doué d'un avantage assez singulier, celui de ne pouvoir
commettre d'excès de table, quand même il l'aurait
voulu: « Si je dépassais le moins du monde mon
tirant d'eau, disait-il, mon estomac rendrait aussitôt
le superflu.»
Quand il se promenait dans les allées de son jardin, il
aimait à marcher un peu courbé, les mains dans
ses poches, ou bien en se dandinant, les mains derrière
le dos. Il avait un autre tic d'habitude que M. Bourrienne a
très bien remarqué: c'était, en parlant
ou en dictant, un inconvénient involontaire de l'épaule
droite qu'il relevait en même temps qu'il lui échappait
un léger pincement de la bouche, de gauche à droite.
Cela se répétait surtout quand il se laissait fortement
préoccuper.
Il dormait quand il voulait et comme il voulait. Quelque besoin
qu'il eût de sommeil, trois ou quatre heures pouvaient
suffire. Je le voyais se relever sans aucun effort au premier
réveil de la nuit, se mettre au travail ; ensuite se recoucher
et se rendormir promptement. Dans l'été, il aimait
à faire la méridienne.
Habituellement il dormait à peu près sept heures
sur vingt-quatre; mais c'était toujours en plusieurs sommes,
s'interrompant à volonté la nuit comme le jour.
Pendant l'évacuation de Leipzig, il a pu dormir tranquillement
deux heures sur un fauteuil : l'explosion du pont vint le réveiller.
S'il était depuis trop longtemps en repos, il s'imposait
quelque rude exercice; si au contraire il se trouvait à
bout d'une trop grande fatigue, il se condamnait à vingt-quatre
heures d'un repos forcé. Il appelait cela « rétablir
l'équilibre ».
Il s'était fait infatigable, non seulement à cheval,
mais aussi à pied; il marchait quelquefois cinq à
six heures de suite sans s'en apercevoir. Revenant d'Espagne
au mois de janvier 1809, je l'ai vu faire à franc étrier
en moins d'une matinée la course de Valladolid à
Burgos (vingt-trois lieues). On a déjà cité
quelque part sa promenade de Vienne au Semmering. La distance
est de dix-huit à vingt lieues. Il la parcourut à
cheval dans la matinée, déjeuna au Semmering et
revint aussitôt. Il faisait souvent des chasses de trente-six
lieues. Dans les plus rudes journées de la retraite de
Moscou, il quittait volontiers sa voiture et, prenant un bâton
à la main, marchait avec les grenadiers de la garde."
 |
L'Empereur, derrière
son bureau au château de Compiègne.
Photo-montage
Baron Fain
Mémoires
2001, Arléa
- Diffusion Seuil
Ouvrage
recommandé par le site Napoléon 1er
TABLE
DES MATIÈRES
PREMIÈRE
PARTIE
CABINET INTÉRIEUR
La matinée
de l'Empereur
dans son appartement intérieur.
Chapitre I - La chambre à
coucher
Chapitre II - L'appartement du cabinet.
Chapitre III - Premier coup d'oeil sur les papiers.
Chapitre IV - Les secrétaires du cabinet.
Chapitre V - Premier travail de la matinée.
Chapitre VI - Le lever
Chapitre VII - Le déjeuner
Chapitre VIII - Les livrets
Chapitre IX - Fin d'une matinée du cabinet.
DEUXIÈME
PARTIE
NAPOLÉON DANS SON CABINET EXTÉRIEUR
ET DANS SES CONSEILS
Chapitre l
- Le
cabinet extérieur. Travail avec le Prince de Neuchâtel
Chapitre II - Travail avec l'intendant général
et les principaux officiers de la maison. Soins que l'Empereur
donnait à ses dépenses de maison.
Chapitre IV - Conseils d'administration.
Chapitre V - Conseil d'État.
Chapitre VI - La secrétairerie d'État.
Chapitre VII - M.Maret
Chapitre VIII - M.Daru
Chapitre IX - Fin de la marinée
TROISIÈME
PARTIE
NAPOLÉON
DANS LES HEURES CONSACRÉES
À LA COUR ET À L'INTIMITÉ, DANS SES GRANDS
VOYAGES ET DANS SES CAMPAGNES DE GUERRE
Chapitre I
- Le
dîner.
Chapitre II - Le salon et la soirée.
Chapitre III - La semaine. Le dimanche. Les promenades, la
chasse et les palais de plaisance.
Chapitre IV - Voyages dans l'intérieur de l'Empire.
Chapitre V - Suite des voyages dans l'intérieur.
Chapitre VI - Voyages de guerre.
Chapitre VII -Travail du cabinet.
QUATRIÈME
PARTIE
NAPOLÉON DANS SA PERSONNE, SON CARACTÈRE
ET DANS SES OPINIONS INDIVIDUELLES
Chapitre l
- Avantages
des mémoires originaux. Coup d'oeil sur quelques auteurs
qui ont déjà parlé de la personne de Napoléon.
Chapitre II - Napoléon à quarante ans.
Chapitre III - Caractère de Napoléon.
Chapitre IV - Ses grandes qualités, ses passions
et ses faiblesses
Chapitre V - Ses opinions.
Chapitre VI - Conclusion.
PIÈCE ANNEXE N° 1 - Liste des étrangers
ayant appartenu au conseil d'État par suite des réunions
faites à l'Empire.
PIÈCE ANNEXE N° 2 - Itinéraire chronologique
du cabinet contenant l'indication du lieu où Napoléon
a couché chaque jour pour servir à la vérification
des dates de l'Empire depuis 1806 jusqu'en 1815 par le Baron
Fain.
 |
|
|