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Baron Fain
Mémoires
2001, Arléa - Diffusion Seuil
Ouvrage recommandé par le site Napoléon 1er

 

Lorsque, le 27 octobre 1795, le général Bonaparte s'installe à l'hôtel de la première division militaire, rue des Capucines, à Paris, il y trouve un adolescent de dix-sept ans: Agathon-Jean-François Fain. Durant le Directoire, le Consulat et l'Empire, Fain ne quittera plus le consul, puis l'empereur. En 1806, devenu secrétaire-archiviste, il est désormais un des proches de Napoléon.

"Dans le cabinet je me taisais; si depuis je me suis mis à écrire, c'est qu'il m'a semblé que j'avais un dernier devoir à remplir ", déclare Fain.

Avec le baron Fain, nous pénétrons dans le cabinet de travail de l'empereur, mais aussi dans ses appartements privés. Nous suivons Napoléon au conseil des ministres ou au Conseil d'État, nous sommes en voiture lorsque le secrétaire accompagne l'empereur dans cette France aux cent trente départements, ou en campagne, sur le théâtre de ses conquêtes. Fain ouvre grands les yeux, entend tout, note tout. Rien ne lui échappe, et son témoignage sur Napoléon -le souverain, l'homme d'État, mais aussi l'homme privé- est tout à fait exceptionnel.
Editions Arléa -Diffusion Seuil
Paris, 2001. Prix : 145 FF.


TEXTE CHOISI

L'Empereur Napoléon à quarante ans.

"Pour décrire la personne de Napoléon, je me reporte à l'époque de son second mariage. Ce n'est déjà plus le Napoléon que M. de Bourrienne a longtemps suivi ; ce n'est pas encore celui que les écrivains de Sainte-Hélène nous dépeindront plus tard; c'est celui que j'ai connu.

Commençons en style de signalement: sa taille était de cinq pieds deux pouces; il était petit, mais bien fait ; cependant il avait le cou un peu court et peut -être déjà trop de ventre. La fibre était molle et la lymphe épaisse. Son teint n'était jamais coloré; ses joues étaient d'un blanc mat, ce qui lui faisait un visage plein et pâle, mais non de cette pâleur qui dénote une personne malade. Je ne l'ai jamais vu incommodé à se mettre au lit. Jamais, comme il le disait, il n'a senti sa tête ni son estomac. Je ne lui ai connu d'indisposition qu'une gêne à la vessie, qui lui était quelquefois incommode. Il me semble que les médecins attribuaient ce malaise à la répercussion d'anciennes dartres ou plutôt de la gale qu'il avait prise et mal guérie au siège de Toulon.

Ses cheveux châtains étaient coupés courts autour de la tête et le coiffaient à plat. Il avait la tête ronde, le front large et élevé; des yeux gris-bleus, le regard doux, le nez bien fait, la bouche d'une forme gracieuse et les dents belles. Sa vue n'était pas excellente; il y suppléait à l'aide d'une lorgnette de spectacle qu'il portait toujours. Chez lui, l'odorat était extrêmement susceptible. Je l'ai vu s'éloigner de plus d'un serviteur qui était loin de soupçonner la secrète aversion qu'il avait encourue.

La régularité de ses traits prenait facilement dans le travail et la préoccupation une teinte de sévérité imposante ; mais, dans le laisser-aller de l'intimité, son sourire reprenait une grande amabilité. Il riait rarement; quand il riait, il poussait des éclats, mais c'était plutôt pour forcer l'ironie que par grosse joie. Au surplus, nul visage d'homme ne changeait plus vivement au gré des impressions de l'âme: de ce même regard qui naguère était caressant, tout à coup il en sortait des éclairs.

C'est à tort qu'on lui a reproché l'usage immodéré du café et du tabac. Il prenait du café comme tout le monde. Il ne faisait que respirer son tabac; mais il changeait de tabatière à chaque instant. Dès qu'il avait flairé, il renversait la tabatière et la tendait à l'un de nous en lui disant: « Allez me chercher du tabac.» C'était un de nos dérangements habituels. Nous trouvions sur la commode de sa chambre à coucher une file de tabatières préparées d'avance pour suffire aux renouvellements de la journée. Dans les appartements, cette commission était la plus fréquente qu'il donnât à ses chambellans.Pendant le Conseil, j'ai vu plus d'un ministre la rechercher comme une faveur.

Le reproche qu'on a fait à Napoléon d'abuser des bains est plus fondé; il en prenait trop et les prenait trop chauds. Il est probable qu'il a dû à cette mauvaise habitude l'embonpoint prématuré dont ses peintres d'histoire ne lui ont guère fait grâce. On ne peut, du moins, l'imputer à la bonne chère, car, certes, celui-là n'était pas ami de la table ! Il était sobre, il vivait frugalement et mangeait vite, trop vite pour tout son monde. Au surplus, la nature l'avait doué d'un avantage assez singulier, celui de ne pouvoir commettre d'excès de table, quand même il l'aurait voulu: « Si je dépassais le moins du monde mon tirant d'eau, disait-il, mon estomac rendrait aussitôt le superflu

Quand il se promenait dans les allées de son jardin, il aimait à marcher un peu courbé, les mains dans ses poches, ou bien en se dandinant, les mains derrière le dos. Il avait un autre tic d'habitude que M. Bourrienne a très bien remarqué: c'était, en parlant ou en dictant, un inconvénient involontaire de l'épaule droite qu'il relevait en même temps qu'il lui échappait un léger pincement de la bouche, de gauche à droite. Cela se répétait surtout quand il se laissait fortement préoccuper.

Il dormait quand il voulait et comme il voulait. Quelque besoin qu'il eût de sommeil, trois ou quatre heures pouvaient suffire. Je le voyais se relever sans aucun effort au premier réveil de la nuit, se mettre au travail ; ensuite se recoucher et se rendormir promptement. Dans l'été, il aimait à faire la méridienne.

Habituellement il dormait à peu près sept heures sur vingt-quatre; mais c'était toujours en plusieurs sommes, s'interrompant à volonté la nuit comme le jour. Pendant l'évacuation de Leipzig, il a pu dormir tranquillement deux heures sur un fauteuil : l'explosion du pont vint le réveiller. S'il était depuis trop longtemps en repos, il s'imposait quelque rude exercice; si au contraire il se trouvait à bout d'une trop grande fatigue, il se condamnait à vingt-quatre heures d'un repos forcé. Il appelait cela « rétablir l'équilibre ».

Il s'était fait infatigable, non seulement à cheval, mais aussi à pied; il marchait quelquefois cinq à six heures de suite sans s'en apercevoir. Revenant d'Espagne au mois de janvier 1809, je l'ai vu faire à franc étrier en moins d'une matinée la course de Valladolid à Burgos (vingt-trois lieues). On a déjà cité quelque part sa promenade de Vienne au Semmering. La distance est de dix-huit à vingt lieues. Il la parcourut à cheval dans la matinée, déjeuna au Semmering et revint aussitôt. Il faisait souvent des chasses de trente-six lieues. Dans les plus rudes journées de la retraite de Moscou, il quittait volontiers sa voiture et, prenant un bâton à la main, marchait avec les grenadiers de la garde."


L'Empereur, derrière son bureau au château de Compiègne.
Photo-montage



Baron Fain
Mémoires
2001, Arléa - Diffusion Seuil

Ouvrage recommandé par le site Napoléon 1er

TABLE DES MATIÈRES

PREMIÈRE PARTIE
CABINET INTÉRIEUR

La matinée de l'Empereur
dans son appartement intérieur.


Chapitre I - La chambre à coucher
Chapitre II - L'appartement du cabinet.
Chapitre III - Premier coup d'oeil sur les papiers.
Chapitre IV - Les secrétaires du cabinet.
Chapitre V - Premier travail de la matinée.
Chapitre VI - Le lever
Chapitre VII - Le déjeuner
Chapitre VIII - Les livrets
Chapitre IX - Fin d'une matinée du cabinet.

DEUXIÈME PARTIE
NAPOLÉON DANS SON CABINET EXTÉRIEUR
ET DANS SES CONSEILS

Chapitre l - Le cabinet extérieur. Travail avec le Prince de Neuchâtel
Chapitre II -
Travail avec l'intendant général et les principaux officiers de la maison. Soins que l'Empereur donnait à ses dépenses de maison.
Chapitre IV -
Conseils d'administration.
Chapitre V -
Conseil d'État.
Chapitre VI -
La secrétairerie d'État.
Chapitre VII -
M.Maret
Chapitre VIII -
M.Daru
Chapitre IX -
Fin de la marinée

TROISIÈME PARTIE
NAPOLÉON DANS LES HEURES CONSACRÉES
À LA COUR ET À L'INTIMITÉ, DANS SES GRANDS
VOYAGES ET DANS SES CAMPAGNES DE GUERRE

Chapitre I - Le dîner.
Chapitre II -
Le salon et la soirée.
Chapitre III -
La semaine. Le dimanche. Les promenades, la chasse et les palais de plaisance.
Chapitre IV -
Voyages dans l'intérieur de l'Empire.
Chapitre V -
Suite des voyages dans l'intérieur.
Chapitre VI -
Voyages de guerre.
Chapitre VII -
Travail du cabinet.

QUATRIÈME PARTIE
NAPOLÉON DANS SA PERSONNE, SON CARACTÈRE
ET DANS SES OPINIONS INDIVIDUELLES

Chapitre l - Avantages des mémoires originaux. Coup d'oeil sur quelques auteurs qui ont déjà parlé de la personne de Napoléon.
Chapitre II -
Napoléon à quarante ans.
Chapitre III - Caractère de Napoléon.
Chapitre IV - Ses grandes qualités, ses passions et ses faiblesses
Chapitre V - Ses opinions.
Chapitre VI - Conclusion.


PIÈCE ANNEXE N° 1 - Liste des étrangers ayant appartenu au conseil d'État par suite des réunions faites à l'Empire.

PIÈCE ANNEXE N° 2 - Itinéraire chronologique du cabinet contenant l'indication du lieu où Napoléon a couché chaque jour pour servir à la vérification des dates de l'Empire depuis 1806 jusqu'en 1815 par le Baron Fain.

 



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