mpossible pour le napoléonien
d'aujourd'hui d'ignorer la capitulation de Baylen. La postérité
y associe le fameux Général Dupont. A l'occasion
de cette date-anniversaire, nous avons voulu rappeler quelques
faits.
Bailén
: les faits.
Selon
Alain Pigeard : " Le général Dupont de l'Etang,
héros de Friedland, se trouvait isolé en Andalousie.
A peine arrivé à Andujar, soucieux d'assurer sa
retraite, il ordonna aux généraux Gobert et Vedel
d'occuper les positions de la Carolina et de Bailén. Il
s'agissait là d'une erreur tactique car le général
dispersait ses petites forces en un territoire particulièrement
hostile. Le 14 juillet, le général espagnol Castanos
arriva devant Andujar et fit tirer quelques projectiles ; Vedel
abandonna la ville et rejoignit son chef. A ce moment, Reding
attaqua les troupes de Gobert qui se firent décimer en
défendant l'importante position de Bailén. Dupont
se trouva alors pris entre deux feux ; il fit face aux troupes
espagnoles renforcées par les unités du général
La Pena qui vinrent se joindre à celles de Castanos.
Vedel apparut sur le champ de bataille vers 17 heures et attaque
Reding, mais il reçut l'ordre du Général
Dupont de déposer les armes et s'y refusa. Le lendemain,
Dupont signa à Jaen la capitulation ; Vedel, reçut
l'ordre de la rejoindre et de capituler également. Cette
défaite eut des conséquences morales immenses sur
les troupes espagnoles et françaises : ce fut la première
fois dans les guerres de l'Empire, qu'une armée constituée
capitula en rase campagne. Le général espagnol,
fou d'orgueil, fit broder des drapeaux où figuraient les
inscriptions " Aux vainqueurs des vainqueurs d'Austerlitz
"
Mais ce n'étaient pas les soldats d'Austerlitz.
Ensuite, la Junte refusa de reconnaître la capitulation
française, en prétextant que le général
espagnol n'était pas mandaté officiellement. C'est
ainsi que, ce texte ayant été violé, de
nombreux soldats français se retrouvèrent prisonniers
à Cabrera. "
La
capitulation d'Andujar, l'anti-chambre de Cabrera
Cette capitulation
stipulait notamment que les troupes françaises battues
seraient rapatriées dans leurs pays à bord des
navires espagnols . Elle sera violée par la Junte de Séville.
D'après
Alain Pigeard, "environ 9000 prisonniers débarquèrent
à Cabrera entre 1809 et 1813. De ce nombre, 1500 hommes
furent évacués, débauchés ou réussirent
à s'évader. Sur les 7500 hommes restants, 3389
rentrèrent en France le 6 juillet 1814 ". Dans notre
préface à la réédition des "
Souvenirs " du Caporal de Louis-Joseph Wagré,
nous remarquions "
que sous le Premier Empire, aucuns
des prisonniers étrangers en France ne subiront de telles
épreuves que celles voulues par les anglais et les espagnols
".
Quelques
chiffres
(d'après
Alain Pigeard)
Forces françaises
: 9400
hommes (7800 français et 1600 suisses, dont la grande
partie cesse de combattre dans la journée selon Thiers).
Forces espagnoles
: 16
000 hommes.
Pertes françaises
: 1800
tués et blessés ; le reste est prisonnier.
Pertes espagnoles
: 243
tués, 755 blessés.
Un
témoignage sur Bailén
Le récit
qui suit est celui d'un médecin, le Docteur Treille, qui
était attaché à l'ambulance de la 1ère
division, présente à Bailén.
"Le 17 juin 1808, la division Dupont, forte d'environ neuf
mille hommes de toutes armes, partit d'Andujar. Le 18, vers trois
heures du matin, la tête de la colonne, arrivée
à peu près à une lieue de Baylen, rencontra
l'ennemi. Il nous fallut manuvrer et combattre dans un
cercle d'une lieue et demie de diamètre, les hauteurs
étant partout couronnées de bataillons de volontaires
espagnols qui, ce jour-là, montrèrent de la résolution
;
Notre petite armée avait plus de bagages qu'une armée
de 150,000 hommes. De simples capitaines et des civils assimilés
à ce grade avaient des carrosses à quatre mules.
On comptait au moins cinquante chariots par bataillon ; c'étaient
les dépouilles de la ville de Cordova. Nos mouvements
en étaient gênés. Nous dûmes notre
perte à la cupidité des chefs.
A onze heures du matin, on capitula : il fut réglé
que la division entière serait dirigée sur Cadix
et y serait embarquée pour rentrer en France.
L'ambulance française avait été établie
à la ferme de Rombar : on peut dire que c'était
sur le champ de bataille même, les lignes ennemies n'étant
pas à une portée de canon. On arrêta qu'un
chirurgien major, un aide major, dix sous-aides et un pharmacien
resteraient pour soigner les blessés et que leurs noms
seraient tirés au sort.
Cela se passait au quartier général. J'étais
pour le moment occupée à l'ambulance. On tira pour
moi. Ce fut un des douze billets noirs.
Six semaines auparavant, en pleine paix, Mançanarez et
à la Caroline, le peuple s'était porté sur
des hôpitaux pleins de blessés français et
y avait lâchement tout égorgé : malades,
chirurgiens et infirmiers. Ce souvenir était présent
aux blessés et aux chirurgiens de Baylen.
Lorsque, instruit de la capitulation et de l'article qui nous
concernait, j'arrivai au quartier général, je trouvai
ceux de mes camarades, désignés par le sort, dans
une triste disposition d'esprit et se lamentant : " On nous
sacrifie, nous sommes perdus. "
Je pris congé de quelques amis ; je reçus mon ordre
signé du chirurgien en chef et je repartis pour l'ambulance.
J'avoue que j'avais le cur oppressé, je me rendais
à une mort presque certaine, et quelle mort ! Tout ceux
des blessés qui purent se traîner, eurent hâte
de quitter l'ambulance ; les autres furent établis dans
la cour de la ferme. Un poste espagnol occupa le très
petit bâtiment.
Assis en dehors, l'il fixé sur le chemin, j'attendis
les collègues qui devaient venir partager avec moi la
périlleuse tâche. Personne ne se présenta.
La division avait commencé à se mettre en route
; le chirurgien en chef passe à cheval ; je lui expose
que je suis seul à mon poste et que, malgré mon
bon vouloir, il me sera impossible, à moi seul, d'être
utile à ce grand nombre de blessés. J'ai à
peine du linge dans les caissons, les médicaments sont
épuisés ; j'assisterai, sans les armes de ma profession,
à l'agonie de ces malheureux. Moi, plein de vie, je suis
lié à des demi-cadavres sans aucun moyen de les
sauver.
Le chirurgien en chef constate l'absence de toute personne en
état de m'aider, le manque complet de médicaments
et il termine par me dire avec l'accent des la douleur : "
Je vous laisse libre de faire ce que vous voudrez. " Sur
quoi, il part.
N'étant plus, dès lors engagé par aucun
ordre de service, je me dispose à le suivre. Néanmoins,
je veux auparavant exposer à des officiers blessés
la situation telle qu'elle est, et que, si je pars, c'est uniquement
parce que je ne vois aucun moyen de les secourir.
Entré dans la cour de la ferme, le spectacle de ces malheureux
qui gisent, couverts de sang, dans la poussière, leurs
cris de souffrance et de désespoir m'ôtent tout
à coup la force de déclarer ma résolution.
Une rougeur me monte au front, j'oublie la France que la division
va revoir alors [l'auteur le croyait alors], tandis que je serai
prisonnier et que mon avancement sera perdu. Je me dis : l'honneur
est de rester ici.
J'avais à soigner cinq cents blessés. Dénué
de tous médicaments, j'arrosai toutes les plaies, celles
d'armes à feu comme les autres, avec de l'eau pure. Je
continuai mes pansements de cette façon pendant vingt
et un jours que nous restâmes, depuis le 19 juin au 10
juillet, sous un ciel brûlant, ayant la terre pour lit
et pour tout ombrage, les faibles rameaux de quelques oliviers.
Comme il m'aurait été impossible de panser seul
cinq cents blessés dans la journée, j'en avais
fait trois sections ; j'en pansais une chaque jour ; les malades
des deux autres se pansaient eux-mêmes. Nous avions quelque
peu de linge et, pour unique aliment du riz. Un soldat, du nom
de Joseph, avait conservé un peu l'usage de ses jambes
: je l'élevai aux fonctions d'aide.
La situation était terrible. Chaque nuit, nous entendions
les paysans armés rôder autour de nous, alléchés
qu'ils étaient par l'espoir du butin, et chaque nuit,
nous nous attendions à être assassinés. Le
poste qui nous gardait se composait en tout de dix-huit hommes
du régiment d'Afrique commandés par le lieutenant
Vincente. Sa conduite fut au-dessus de tout éloge. Malheureusement,
je n'en puis dire autant de celle d'un proto-médico (chef
des trois services : médecine, chirurgie, pharmacie) et
d'un prêtre de Baylen, qui eurent le triste courage de
venir nous visiter, non pour nous secourir et nous exhorter,
mais pour nous accabler d'injures et de malédictions.
Et pourtant, dans ces circonstances des plus défavorables
que l'on puisse imaginer pour une cure, sept ou huit plaies seulement
se gangrenèrent et je n'eus que deux tétanos. Je
perdis en tout trente-deux hommes. "
Bibliographie.
-Alain PIGEARD
: "
Dictionnaire de la Grande-Armée ". Paris, Tallandier,
2002.
-Louis-Joseph
WAGRE :
" Souvenirs d'un caporal de grenadiers, 1808-1809. Les prisonniers
de Cabrera. " Paris, à la Librairie, des Deux Empires,
2003.
- "Les
suites d'une capitulation. Relation des captifs de Baylen
et de la glorieuse retraite du 116ème régiment.
Extraits choisis par Lorédan Larchey ". Paris, 1884
(Volume d'où est extrait le témoignage du Docteur
Treille).