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"Le traité de Lunéville
permettait au gouvernement français de tourner toutes
ses forces contre l'Angleterre, qui devenait notre seul adversaire.
La France se prêtait volontiers à faire de nouveaux
efforts pour combattre un peuple qu'elle regardait vraiment alors
comme son seul ennemi traditionnel et national. Une guerre maritime
ne l'effrayait pas. La glorieuse défaite d'Aboukir avait
déjà montré ce dont notre marine était
encore capable, et le Premier Consul, dès les premiers
mois de son gouvernement, avait prouvé par ses instructions
et ses actes qu'il entendait bien que la France, profitant de
la situation privilégiée que la nature lui a donnée,
et reprenant sa tradition historique, fût puissante sur
mer comme sur terre. De plus, nous avions l'alliance de deux
nations bien déchues sans doute, mais dont la flotte n'était
pas à dédaigner, l'Espagne et la Hollande. Aussi
l'Angleterre s'inquiétait-elle vivement de voir la France
ainsi débarrassée de tout ennemi sur le continent.
Il est vrai qu'elle pouvait encore compter sur nos troubles intérieurs.
Plus le nouveau gouvernement s'affermissait et devenait populaire,
plus l'autorité se montrait ferme, juste et active, plus
les partis étaient exaspérés, car ils perdaient
toute espérance d'une révolution nouvelle. Louis
XVIII avait dans son entourage un certain nombre d'esprits chimériques,
qui pensaient que Bonaparte se contenterait du rôle de
Monk. Ce prince, cédant trop facilement à leurs
conseils, avait tenté une démarche où l'on
ne reconnaît pas l'adresse et la dignité qui marquèrent
en général sa politique. Dès le 20 février
1800, il adressait au Premier Consul une lettre qui resta sans
réponse; il renouvela quelques mois après sa tentative.
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Louis XVIII à
Bonaparte
«Depuis longtemps, général,
vous devez savoir que mon estime vous est acquise. Si vous doutiez
que je fusse susceptible de reconnaissance, marquez votre place,
fixez le sort de vos amis.
Quant à mes principes, je suis français : clément
par caractère, je le serais encore par raison.
Non, le vainqueur de Lodi, de Castiglione, d'Arcole, le conquérant
de l'Italie et de l'Égypte, ne peut pas préférer
à la gloire une vaine célébrité.
Cependant vous perdez un temps précieux: nous pouvons
assurer le repos de la France. Je dis nous, parce que j'ai besoin
de Bonaparte pour cela et qu'il ne le pourrait sans moi.
Général, l'Europe vous observe, la gloire vous
attend, et je suis impatient de rendre la paix à mon peuple.»
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Cette fois, le Premier Consul voulut couper court
à toute tentative ultérieure; son ambition était
ici d'accord avec l'opinion du pays et ses propres convictions
sur l'intérêt de la France. Il répondit en
ces termes :
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Bonaparte à Louis XVIII
Paris, 20 fructidor an VIII (7 sept.
1800).
«J'ai reçu, Monsieur, votre lettre. Je vous remercie
des choses honnêtes que vous me dites. Vous ne devez pas
souhaiter votre retour en France. Il vous faudrait marcher sur
500.000 cadavres.
Sacrifiez votre intérêt au repos et au bonheur de
la France; l'histoire vous en tiendra compte.
Je ne suis pas insensible aux malheurs de votre famille. Je contribuerai
avec plaisir à la douceur et à la tranquillité
de votre retraite.»
Bonaparte
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Les rapports que Louis XVIII recevait de ses agents
à Paris étaient bien faits d'ailleurs pour lui
ôter ses dernières illusions.
«Il existe encore en France, disait l'un d'eux, nombre
de personnes qui supposent à Bonaparte des intentions
royalistes et qu'il travaille intérieurement pour Votre
Majesté, ce qui n'est sûrement pas. On lui a fait
malheureusement à ce sujet des propositions trop formelles
et trop peu secrètes, ce qui l'a plutôt éloigné
que rapproché de cette mesure. Du caractère dont
il est, il ne veut aucun conseil qui lui ôte le mérite
apparent d'être le créateur de ce qui peut, suivant
lui, le conduire à la gloire et à l'immortalité.»
(Mémoires de Fauche-Borel, t. II, p. 353-368.)
Les royalistes virent qu'ils n'avaient d'autre moyen de réussir
que les conspirations, qu'ils n'avaient de chances d'arriver
que par l'assassinat de Bonaparte! Les Jacobins les devancèrent.
Le sculpteur Ceracchi, le peintre Topino-Lebrun, un ancien député
du Conseil des Cinq-Cents, Aréna, un ancien employé
du comité de Salut public, Demerville, projetèrent
d'assassiner le Premier Consul à l'Opéra.
Cette conspiration était toute inspirée des souvenirs
de l'antiquité et de la " haine contre les tyrans".
Ce mélange d'idées fausses et de sentiments généreux,
de légèreté morale et de fanatisme, qui,
jointe à l'ambition déçue, a causé
tant de troubles dans notre pays, se montrait d'une manière
bien frappante chez Topino-Lebrun.
«Il savait Plutarque par coeur, dit Mollien, qui l'avait
connu. La Révolution l'avait surpris étudiant les
arts à Rome; sa folie fut de croire que la Grèce
avait dû être le pays le mieux gouverné; que
toutes les sociétés européennes devaient
être refondues sur le modèle de quelques peuplades
de ce coin du monde qui a jeté tant d'éclat. Ce
qu'il savait seulement de leur gouvernement, c'est qu'il se disait
républicain.» Il avait exposé au salon de
1798 la Mort de Caïus Gracchus qui se trouve aujourd'hui
au musée de Marseille, sa patrie, et qui temoigne d'un
certain talent.
Élève de David, le peintre de Brutus, Topino-Lebrun
voulait, comme Brutus, en tuant le nouveau César, sauver
la liberté expirante. Laquelle ? Était-ce celle
de la Terreur ou du 18 fructidor ? Les conjurés ne se
le demandaient pas. Les républicains, disaient-ils, ne
manquaient pas, et, l'acte une fois accompli, on verrait se déclarer
pour eux, non seulement Fouché, ministre de la police,
Sieyès, Masséna, Carnot, mais Lannes lui-même,
l'aide de camp préféré du Premier Consul.
Dénoncés bientôt, par un des leurs, ils furent
arrêtés à l'Opéra même, le 10
octobre 1800. Il n'y avait pas eu de commencement sérieux
d'exécution. Ils n'en furent pas moins condamnés
à mort en vertu d'un verdict du jury de la Seine. Il est
vrai qu'un attentat autrement dangereux par son organisation,
autrement grave par ses résultats, avait indigné
la France, qui ne voulait plus que des brouillons sanguinaires
vinssent troubler sa récente sécurité.
La machine infernale
Georges Cadoudal avait quitté Londres et s'était
caché dans le Morbihan. Il avait organisé de là
l'effroyable complot de la machine infernale, dont il avait confié
l'exécution à trois de ses affidés, Limoëlan,
Saint-Régent et Carbon. Saint-Régent, ancien officier
de marine, avait des connaissances en artillerie: il se chargea
de fabriquer une machine qu'on devait faire éclater sur
le passage du Premier Consul lorsqu'il se rendrait à l'Opéra.
Le 3 nivôse, l'Opéra donnait par ordre la première
représentation du célèbre oratorio d'Haydn,
la "Création" qu'on n'avait pas encore entendu
à Paris. On savait que le Premier Consul devait s'y rendre
avec sa famille. Les conspirateurs choisirent pour accomplir
leur crime la rue Saint Nicaise, rue sinueuse dont les détours
consécutifs devaient ralentir la voiture la mieux conduite.
«Le jour arrivé, Carbon , Saint-Régent et
Limoëlan conduisirent leur charrette rue Saint-Nicaise (I)
et se separèrent ensuite. Tandis que Saint-Régent
était chargé de mettre le feu au baril de poudre,
les deux autres devaient se placer en vue des Tuileries, pour
venir l'avertir dès qu'ils verraient paraître la
voiture du Premier Consul. Saint-Régent avait eu la barbarie
de donner à garder à une jeune fille de quinze
ans le cheval attelé à cette horrible machine.
Quant à lui, il se tenait tout prêt à mettre
le feu.
Dans ce moment, en effet,
le Premier Consul, épuisé de travail, hésitait
à se rendre à l'Opéra. Mais il se laissa
persuader par les vives instances de ceux qui l'entouraient et
partit des Tuileries à huit heures un quart. Les généraux
Lannes, Berthier et M.Ch. Lebrun l'accompagnaient. Un détachement
de grenadiers à cheval lui servait d'escorte. Heureusement
ces grenadiers suivaient la voiture au lieu de la précéder.
Elle arriva dans le passage étroit de la rue Saint-Nicaise
sans avoir été annoncée ni par le détachement
ni par les complices eux-mêmes. Ceux-ci ne vinrent pas
prévenir Saint-Régent, soit que la peur les en
eût empêchés, soit qu'ils n'eussent point
reconnu l'équipage du Premier Consul. Saint-Régent
lui-même n'aperçut la voiture que lorsqu'elle eut
un peu dépassé la machine. Il fut vivement heurté
par un des gardes à cheval, mais il ne se déconcerta
pas, mit le feu et se hâta de s'enfuir. Le cocher du Premier
Consul, qui était fort adroit et qui conduisait ordinairement
son maître avec une extrême rapidité, avait
eu le temps de franchir un des tournants de la rue, quand l'explosion
se fit tout à coup entendre. La secousse fut épouvantable
; la voiture faillit être renversée; toutes les
glaces furent brisées; la mitraille vint déchirer
la façade des maisons voisines. Un des grenadiers à
cheval reçut une légère blessure, et une
quantité de personnes mortes ou mourantes encombrèrent
sur-le-champ les rues d'alentour. Le Premier Consul et ceux qui
l'accompagnaient crurent d'abord qn'on avait tiré sur
eux à mitraille; ils s'arrêtèrent un instant,
surent bientôt ce qui en était et continuèrent
leur route. Le Premier Consul voulut se rendre à l'Opéra.
Il montra un visage calme, impassible au milieu de l'émotion
extraordinaire qui de toutes parts éclatait dans la salle.
On disait déjà que, pour l'atteindre, des brigands
avaient fait sauter un quartier de Paris.» (THIERS.)
Quarante-six maisons, en effet, avaient été ébranlées
au point d'être rendues inhabitables. Il y avait 8 personnes
tuées, plus de 60 blessées, dont plusieurs succombèrent;
mais l'homme qu'on voulait atteindre n'avait pas une égratignure.
Bonaparte, après être resté quelques instants
à l'Opéra, revint aux Tuileries. Il crut d'abord
que l'attentat était l'oeuvre des jacobins. C'était
d'ailleurs l'opinion de la majorité du public, et cette
opinion était très vraisemblable, car, sans parler
du complot de Ceracchi, on venait d'arrêter un nommé
Chevalier, ancien employé des fabriques de poudre de la
Convention, qu'on avait surpris travaillant à une effroyable
machine dans le genre de celle de la rue Saint-Nicaise. Bonaparte
résolut en conséquence de prendre une mesure de
rigueur extra-judiciaire contre ces misérables terroristes
formés en bataillon contre tout un gouvernement. Un acte
émané du pouvoir exécutif seul, mais autorisé
par le sénatus-consulte du 15 nivôse an IX ( 5 janvier
1801), fit déporter 130 individus qui formaient l'état-major
du parti jacobin. Parmi eux se trouvait l'ancien général
de la guerre de Vendée, l'horloger Rossignol. Cet acte
inique, qui violait les garanties de liberté individuelle,
consacrées par la Constitution de l'an VIII, fut, il faut
le reconnaître, approuvé par l'opinion. Il fallut
protéger les malheureux proscrits contre la foule dans
leur route vers Nantes, où ils devaient s'embarquer. Au
moment où cette mesure fut prise, on pouvait se douter
déjà que ce n'étaient pas des jacobins qui
étaient les auteurs du complot à l'occasion duquel
on frappait leur parti (2).
Limoëlan s'était hâté de quitter la
France, mais Carbon et Saint-Régent, qui avait été
blessé par l'explosion de sa machine, restaient à
Paris pour préparer un nouveau complot: « J'espère
que la grande correspondance jouera encore bientôt, écrit
Georges Cadoudal au comte de la Chaussée.» Mais
Carbon et Saint-Régent furent arrêtés et
ce fut seulement en apprenant cette arrestation que Georges Cadoudal
quitta la Bretagne. (Martel, Les Historiens fantaisistes (2ème
vol.).
Cette terrible conspiration
n'eut d'autre résultat politique que d'affermir le pouvoir
qu'elle voulait détruire. En effet, elle discrédita
pour longtemps auprès de la masse de la nation le parti
royaliste. En quoi les royalistes différaient-ils des
jacobins les plus décriés ? Ne recouraient-ils
pas aux mêmes moyens, sans avoir les mêmes excuses
? Comment pouvaient-ils prétendre désormais à
représenter les principes d'ordre et de justice? Voilà
ce qu'on se disait partout en France, et cependant les conspirateurs
ne se découragèrent pas.
Les complots de Ceracchi et de Saint-Régent furent les
plus célèbres, mais ne furent pas les seuls. Napoléon
ne tenait pas d'ailleurs à les ébruiter: «Il
ne faut pas, disait-il plus tard, qu'on puisse croire à
la pensée de conspirer contre l'Empereur».
La sûreté est, comme beaucoup de choses, une affaire
d'opinion. De là le soin que prenait son gouvernement
de cacher au public le travail intérieur des conspirations
contre l'État. L'histoire s'y est même trompée
et, comme pour Richelieu, n'a connu d'abord que les complots
dont il était impossible d'empêcher la divulgation,
soit à cause du grand nombre de leurs complices, soit
parce qu'ils avaient éclaté au grand Jour.
Ceux qui étaient chargés de la garde du Premier
Consul étaient dans des inquiétudes perpétuelles.
C'était tantôt le projet d'une embuscade sur la
route de la Malmaison, tantôt celui d'une mine creusée
sous une partie dn chemin de Saint-Cloud, où un embarras
retarderait de quelques instants le passage du Premier Consul.
Une autre fois, les rondes de nuit trouvaient un assassin collé
contre une statue dont le piédestal touchait presque la
porte-croisée du Premier Consul.
Constant raconte dans ses Mémoires que, profitant des
réparations faites dans les appartements de Bonaparte
à la Malmaison, des assassins déguisés s'étaient
mêlés aux ouvriers, et qu'au moment où il
allait reprendre possession de ses appartements, on trouva sur
le canapé où il allait s'asseoir une tabatière
tout à fait semblable à celle qu'il portait habituellement
et qui était pleine de tabac empoisonné.
On peut rattacher aux conspirations contre Bonaparte un crime
mystérieux dont on ne put jamais connaître les motifs
ni les auteurs. L'inventeur de l'éclairage au gaz, Philippe
Lebon, fut trouvé, un matin de 1802, assassiné
dans les Champs-Élysées. Il ressemblait beaucoup
au Premier Consul, et peut-être crut-on, en le frappant,
frapper Bonaparte lui-même.
Au milieu de ces dangers incessants et vagues, lorsqu'on se sent
partout entouré d'ennemis mystérieux et insaisissables,
les âmes les plus fortes ne sont pas longues à se
troubler et à se décourager. C'est vraiment un
beau spectacle que de voir Bonaparte, en butte à toutes
ces perfidies et menacé de tant de pièges, conserver
toute la liberté de son esprit, toute l'énergie
de sa volonté, et, toujours égal à lui-même,
poursuivre, par l'administration, la politique et la guerre,
la grandeur de la France qu'il confondait avec sa propre grandeur.
Cependant il n'ignorait pas que les complots dirigés contre
sa personne étaient d'autant plus redoutables et pouvaient
d'autant mieux se renouveller que les conspirateurs étaient
sûrs de trouver un appui à l'étranger. Le
cabinet anglais, avec le mépris qu'il a trop souvent montré
pour le droit des gens, applaudissait à ces complots ;
bien plus, il soudoyait des assassins. C'est avec de l'argent
anglais que Georges Cadoudal, réfugié dans le Morbihan,
avait pu organiser le complot de la machine infernale, et diriger
des bandes de brigands pour piller les diligences, rançonner
les voyageurs et entretenir le désordre."
(1) La rue Saint-Nicaise
n'existe plus aujourd'hui. Elle a disparu dans les travaux de
prolongement de la rue de Rivoli; elle aboutissait du Carrousel
à la rue Saint-Honoré; l'Opéra était
alors rue Richelieu et couvrait le terrain de la place Louvois.
Cette salle a été détruite en 1820, à
la suite de l'assassinat du duc de Berry.
(2) On n'en était
pas encore sûr. Carbon ne fut arrêté que le
17 janvier. On ne peut donc dire que Napoléon ait frappé
le parti jacobin en sachant parfaitement qu'il frappait des innocents.
1-
Sources : Roger Peyre - Napoléon 1er et son temps - Firmin-Didot
1888.
Le
témoignage de Constant,
premier
valet de chambre de lEmpereur
proposé
par Christophe Bourachot
Il ma semblé intéressant
de citer ici le témoignage dun contemporain. En
effet, Constant, dans ses «Mémoires sur la vie de
Napoléon, sa famille et sa cour» raconte cet épisode
:
« Cétait tangent
»
Comme le Général de Gaulle en 1963, après
lattentat du Petit-Clamart, Bonaparte aurait pu prononcer
cette phrase. Mais laissons parler Constant :
«Le 3 nivose an IX (21 décembre 1800) (lauteur
se trompe car la date est le 24) lOpéra donnait
par ordre, la Création de Haydn, et le Premier Consul
avait annoncé quil irait entendre, avec toute sa
famille, ce magnifique oratorio ; il dîna ce jour-là
avec madame Bonaparte, sa fille, et les généraux
Rapp, Lauriston, Lannes et Berthier. Je me trouvai précisément
de service ; mais le premier Consul allant à lOpéra,
je pensai que ma présence serait superflue au château,
et je résolus daller de mon côté à
Feydeau, dans la loge que madame Bonaparte nous accordait, et
qui était placée sous la sienne. Après le
dîner, que le Premier Consul expédia avec sa promptitude
ordinaire, il se leva de table, suivi de ses officiers, excepté
le général Rapp, qui resta avec mesdames Joséphine
et Hortense. Sur les sept heures environ, le Premier Consul monta
en voiture avec MM. Lannes, Berthier et Lauriston,, pour se rendre
à lOpéra ; arrivé au milieu de la
rue Saint-Nicaise, le piquet qui précédait la voiture
trouva le chemin barré par une charrette qui paraissait
abandonnée, et sur laquelle un tonneau était fortement
attaché avec des cordes ; le chef de lescorte fit
ranger cette charrette le long des maisons, à droite,
et le cocher du Premier Consul, que ce petit retard avait impatienté,
poussa vigoureusement des chevaux, qui partirent comme léclair.
Il ny avait pas deux secondes quils étaient
passés, lorsque le baril que portait la charrette éclata
avec une explosion épouvantable. Des personnes de lescorte
et de la suite du Premier Consul, aucune ne fut tuée,
mais plusieurs reçurent des blessures. Le sort de ceux
qui, résidant ou passant dans la rue, se trouvèrent
près de lhorrible machine, fut beaucoup plus triste
encore ; il en périt plus de vingt, et plus de soixante
furent grièvement blessés. M. Trepsat, architecte,
eut une cuisse cassée ; le Premier Consul, par la suite,
le décora et le fit architecte des Invalides, en lui disant
quil y avait longtemps quil était le plus
invalide des architectes. Tous les carreaux de vire des Tuileries
furent cassés ; plusieurs maisons sécroulèrent
; toutes celle de la rue Saint-Nicaise et même quelques-unes
des rues adjacentes furent fortement endommagées. Quelques
débris volèrent jusque dans lhôtel
du consul Cambacérès. Les glaces de la voiture
du Premier Consul tombèrent par morceaux.
Par le plus heureux hasard, les voitures de suite, qui devaient
être immédiatement derrière celle du Premier
Consul, se trouvaient assez loin en arrière, et voici
pourquoi : madame Bonaparte, après le dîner, se
fit apporter un schall ? châle? pour aller à lOpéra
; lorsquon le lui présentait, le général
Rapp en critiqua gaiement la couleur et lengagea à
en choisir un autre. Madame Bonaparte défendit son schall,
et dit au général quil se connaissait autant
à attaquer une toilette quelle-même à
attaquer une redoute ; cette discussion amicale continua quelque
temps sur le même ton. Dans cet intervalle, le Premier
Consul, qui nattendait jamais, partit en avant, et les
misérables assassins, auteurs du complot, mirent le feu
à leur machine infernale. Que le cocher du Premier Consul
eût été moins pressé et quil
eût seulement tardé de deux secondes, cen
était fait de son maître ; quau contraire
madame Bonaparte se fut hâtée de suivre son époux,
cen était fait delle et de toute sa suite
; ce fut en effet ce retard dun instant qui lui sauva la
vie ainsi quà sa fille, à sa belle-sur
madame Murat, et à toutes les personnes qui devaient les
accompagner. La voiture où se trouvaient ces dames, au
lieu dêtre à la file de celle du Premier Consul,
débouchait de la Place du Carrousel, au moment où
sauta la machine ; les glaces en furent aussi brisées.
Madame Bonaparte neut rien quune grande frayeur ;
mademoiselle Hortense fut légèrement blessées
au visage, par un éclat de glace ; madame Caroline Murat,
qui se trouvait alors fort avancée dans sa grossesse,
fut frappée dune telle peur, quon fut obligé
de la ramener au château ; cette catastrophe influa même
beaucoup sur la santé de lenfant quelle portait
dans son sein
On sait que le Premier Consul poussa jusquà
lOpéra, où il fut reçu avec dinexprimables
acclamations, et que le calme peint sur sa physionomie contrastait
fortement avec la pâleur et lagitation de madame
Bonaparte, qui avait tremblé non pas pour elle, mais pour
lui.»
«Boire
ou conduire
» ou la fin dune légende.
Il est souvent dit que le cocher du Premier
Consul, était en état débriété
lors de lattentat, ce qui aurait sauvé par une promptitude
excessive, la vie de Bonaparte. Si le cocher «mena très-vivement
le Premier Consul» ce nétait pas par un état
dalcoolémie. Constant, en dit deux mots dans ses
«Mémoires» :
«Le cocher qui conduisit si heureusement le Premier Consul
sappelait Germain ; il lavait suivi en Egypte, et
dans une échauffourée il avait tué de sa
main un Arabe, sous les yeux du général en chef,
qui, émerveillé de son courage, sétait
écrié : «Diable, voilà un brave
! Cest un César». Le nom lui en était
resté. On a prétendu que ce brave homme était
ivre lors de lexplosion ; cest une erreur, que son
adresse même dans cette circonstance dément dune
manière positive. Lorsque le Premier Consul, devenu empereur,
sortait incognito dans Paris, cétait César
qui conduisait, mais sans livrée. On trouve dans le Mémorial
de Sainte-Hélène que lEmpereur, parlant
de César, dit quil était dans un état
complet divresse ; quil avait pris la détonation
pour un salut dartillerie, et, quil ne sut que le
lendemain ce qui sétait passé. Tout cela
est inexact, et lEmpereur avait été mal informé
sur le compte de son cocher. César mena très-vivement
le Premier Consul, parce que celui-ci le lui avait recommandé,
et parce quil avait cru, de son côté, son
honneur intéressé à ne point être
mis en retard par lobstacle que la machine infernale lui
avait opposé avant lexplosion. Le soir de lévénement,
je vis César, qui était parfaitement récent
et qui me raconta lui-même une partie des détails
que je viens de donner. Quelques jours après, quatre ou
cinq cent cochers de fiacre de Paris se cotisèrent pour
le fêter, et lui offrirent un magnifique dîner, à
24 fr. par tête.»
Bibliographie.
«Mémoires de Constant, premier
valet de chambre de lEmpereur sur la vie privée
de Napoléon, sa famille et sa cour». Paris, chez
Ladvocat, Libraire, 1830, 6 volumes. (Cette édition est
la seule intégrale ; toutes celles réalisées
au Mercure de France (et ailleurs) sont incomplètes).
Voir
un extrait vidéo relatant l'attentat, tiré du "NAPOLEON"
de Yves Simoneau,
diffusé par France 2 en 2002 et 2005.
Cliquez
ici
Le
procès
sur Gallica
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