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Aussitôt que les
changements opérés en France par la journée
du 18 Brumaire eurent été consolidés, le
Premier Consul n'eut pas un autre désir que de rendre
la paix au monde, et il s'empressa d'en chercher les moyens :
les plus directs lui parurent les meilleurs. Il ne put pas croire
qu'après huit années de guerre dont les résultats
devaient avoir détruit sans retour les espérances
de ceux qui l'avaient entreprise, les puissances les plus acharnées
n'éprouvassent pas elles-même le besoin de mettre
un terme à des calamités qui se trouvaient sans
compensation et sans but. Il supposa qu'il ne pouvait y avoir
qu'une fausse dignité et quelques préjugés
d'une vieille politique qui empêchassent chacune des parties
belligérantes de se porter aux premières démarches;
et comme de ce premier pas dépendait la pacification de
l'Europe, il n'hésita point à le faire. En conséquence,
il écrivit directement à l'Empereur(1) et au roi
d'Angleterre(2).
La lettre
du Premier Consul était conçue en ces termes :
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Paris le 5 Nivôse
An 8
Appelé par le
voeu de la nation Française à occuper la première
magistrature de la République, je crois convenable, en
entrant en charge, d'en faire directement part à Votre
Majesté.
La guerre qui depuis huit ans, ravage les quatre parties du monde,
doit-elle être éternelle ? n'est-il aucun moyen
de s'entendre ?
Comment les deux nations les plus éclairées de
l'Europe, puissantes et fortes plus que ne l'exigent leur sûreté
et leur indépendance, peuvent-elles sacrifier à
des idées de vaine grandeur, le bien du commerce, la prospérité
intérieure, le bonheur des familles ? comment ne sentent-elles
pas que la paix est le premier des besoins, comme la première
des gloires ?
Ces sentiments ne peuvent pas être étrangers au
coeur de Votre Majesté, qui gouverne une nation libre,
et dans le seul but de la rendre heureuse.
Votre Majesté ne verra dans cette ouverture que mon désir
sincère de contribuer efficacement, pour la seconde fois,
à la pacification générale, par une démarche
prompte, toute de confiance, et dégagée de ces
formes qui, nécessaires peut-être pour déguiser
la dépendance des Etats faibles, ne décèlent
dans les Etats forts que le désir mutuel de se tromper.
La France, l'Angleterre, par l'abus de leurs forces, peuvent
longtemps encore, pour le malheur de tous les peuples, en retarder
l'épuisement; mais, j'ose le dire, le sort de toutes les
nations civilisées est attaché à la fin
d'une guerre qui embrase le monde entier.
Signé
BONAPARTE |
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(1) François
II d'Autriche
(2) George III d'Angleterre
Extraits des Pièces Officielles An XI relatives aux Préliminaires
de Londres et au Traité d'Amiens. (Bibliothèque
d'Amiens).
Rappelons brièvement la situation telle
qu'elle se présenta à la fin de 1801, sur l'échiquier
européen. Les victoires de Moreau à Hohenlinden,
de Brune et de Murat dans la plaine du Pô et en Toscane
avaient littéralement «essoufflé »
les Autrichiens qui le 9 février 1801, avaient accepté
le traité de Lunéville.
Peu après, le roi de Naples signait la paix à Florence
et le Tsar Paul 1er, instigateur de la « Ligue des Neutres
» se déclarait favorable à une coopération
franco-russe qui, flattant le grand rêve oriental de Bonaparte,
aurait été dirigée contre les Indes par
le Turkestan et la Perse.
Le Premier Consul n'avait donc plus en face de lui, sur le théâtre
méditerranéen, que l'Angleterre et son alliée
la Turquie. Or, le 13 mars 1801, William Pitt, l'irréductible
ennemi de la France, avait été renversé
et les Anglais, par ailleurs inquiets de la défection
forcée de leurs alliés continentaux,se montraient
progressivement plus favorables à l'idée d'une
paix. Si Bonaparte n'avait pas tergiversé jusqu'à
ce que nos troupes aient été battues en Egypte
(la disparition de Kléber, assassiné un an auparavant,
s'était fait sentir) les conditions auraient pu nous être
bien plus favorables encore.
Néanmoins, les « Préliminaires de Londres
», signés le 1er octobre 1801, devaient être
ratifiés le 25 mars 1802 par la Paix d'Amiens. Ce traité
qui « ignorait » les transformations opérées
en Europe continentale depuis 1793, laissait aux Anglais les
mains libres sur les mers... Jetons un coup d'oeil sur, l'effervescence
que provoqua, dans la capitale picarde, la venue de tant de hauts
personnages.
Cathédrale
Notre-Dame d'Amiens
XIIIème Siècle
Une réception
qui provoque bien des soucis.
Et tout d'abord, il convient de préciser
qu'il ne s'agissait pas de parapher en quelques minutes un traité
élaboré à l'avance, mais de tenir une véritable
conférence de Paix - un Congrès - Ce Congrès
s'ouvrit le 5 décembre 1801,pour ne se terminer que fin
mars de l'année suivante. Le Premier Consul avait désigné
pour le représenter son frère aîné
Joseph Bonaparte qui devait devenir roi de Naples, puis d'Espagne.
L'Angleterre avait choisi l'un de ses personnages les plus représentatifs,
Lord Cornwallis, ancien commandant en chef aux Indes et en Amérique.
Le Chevalier d'Azarra représentait Sa Majesté Catholique
la Reine d'Espagne et l'avocat Schimmel-Penninck, d'Amsterdam,
la République Batave. On attendait un délégué
portugais qui ne vint pas...Chacun de ces hauts personnages traînait
dans son sillage un nombre plus ou moins grand d'attachés,
de secrétaires, d'officiers et de domestiques. Il fallut
donc pendant de nombreuses semaines loger tout ce monde, le distraire,
lui donner une opinion flatteuse de la France et de la ville
d'Amiens en particulier. Aussi, le Préfet, Nicolas Quinette,
et le Maire, Augustin de Bray, durent-ils exécuter une
série de véritables tours de force. Car la capitale
picarde n'était pas à l'époque précisément
un Eden, pas même une ville prospère et riante.
Lord Cornwallis
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Aussi pour confirmer ceci, faisons appel
au baron Albéric de Calonne qui, dans son histoire d'Amiens,
écrit : « Il importait d'inspirer aux négociateurs
une très haute idée de la France. Le Premier Consul
voulut que tout se passât dans le plus somptueux appareil.
Le 4ème régiment de dragons,commandé par
le colonel Wattier et quatre compagnies de grenadiers, nouvellement
équipées, firent le service d'honneur. La lecture
de la correspondance échangée entre le Ministre
des Relations Extérieures et le Préfet de la Somme
et le Maire de la Ville d'Amiens, dénote l'affolement
de ces fonctionnaires obligés de pourvoir en quelques
semaines à la décoration de l'Hôtel de Ville,
à la remise en état des pires endroits de la route
de Calais à Amiens et d'Amiens à Paris, à
l'embellissement des abords et des promenades de la ville, à
l'assainissement sommaire de certains quartiers ».
Et de Calonne, un peu plus loin nous rapporte les termes d'une
lettre que le maire écrit au préfet Quinette :
« Les malheureux souffrent de l'état de langueur
de la Manufacture. Le défaut de travail enlève
toutes les ressources : les enfants périssent de besoin,
les Hospices regorgent de monde. J'ai fait tout ce qui était
en mon pouvoir pour empêcher de mendier ; il est indispensable
d'offrir à ces infortunés d'autres moyens de subsister.
Il serait humiliant pour nous, pour la France entière,
que les Ministres étrangers fussent témoins de
la misère actuelle. Il serait bien plus scandaleux encore
que leur tranquillité fut altérée par des
mouvements populaires que la misère pourrait occasionner
».
On sait que finalement tout se passa bien, grâce aux fonds
envoyés par le Gouvernement et grâce aussi à
l'ouverture d'ateliers dits de « charité »,
où tous les « miséreux » trouvèrent
du travail.
Joseph Bonaparte
1768 - 1844
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Le congrès
s'amuse...
MM. les plénipotentiaires furent
reçus convenablement : on loua pour eux les plus belles
maisons de la ville : rue Saint-Jacques pour Lord Cornwallis,
rue Porte-Paris pour Joseph Bonaparte, rue des Jacobins pour
d'Azarra et rue Neuve pour Schimmel-Penninck. Outre le loyer
de ces immeuble qui atteignit 18.000 francs pour deux mois, on
dépensa près de 32.000 francs pour les aménager
et les décorer. D'autre part, une vingtaine de tableaux
et quelques pendules et bibelots du Château de Versailles
furent mis à la disposition de la Municipalité
pour garnir la salle de l'Hôtel de Ville, par ailleurs
somptueusement meublée, où ces Messieurs tenaient
conférence. On travailla certes, mais on s'amusa aussi
beaucoup... peut-être pas autant qu'au célèbre
congrès de Vienne, qui devait, quelque douze ans plus
tard, constituer le «great event» de la saison européenne,
mais ce fut plus familial. Les plénipotentiaires donnèrent
des dîners et des réceptions ou l'on minauda devant
une tasse de thé. Et si le faste de Lord Cornwallis qui
avait apporté une magnifique vaisselle en or massif devint
légendaire, la douce amabilité de Mme et de Mlle
Schimmel-Penninck conquirent tous les coeurs.
Le théâtre était une source de distractions
inépuisable. On y avait fait venir une troupe d'élite,
le maire et le préfet suivaient de très près
la composition des programmes, ainsi qu'en témoignent
les archives de l'époque. Il avait été prescrit
de reprendre les oeuvres du Grand Siècle, Bonaparte voyant
sans doute déjà son miroir lui renvoyer l'image
du Roi-Soleil...
Bref, entre une promenade en voiture sur la route de Picquigny,
un thé, un souper et une représentation d'Esther
ou de Britannicus on en arriva à s'accorder le 25 mars,
sur les termes définitifs du traité.
Celui-ci mettait un point final - très provisoire - aux
déchirements des deux plus grandes nations de l'univers,
à l'époque.

LA PAIX D'AMIENS
par Jules
ZIEGLER
Hôtel
de Ville d'Amiens
Ce tableau exposé dans la Salle
dite du -Congrès-, est complété par l'historique
suivant : «La
république Française, ayant fait choix de l'Hôtel
de Ville d'Amiens afin de consacrer par un traité
de paix
entre la France, l'Angleterre, la Hollande et l'Espagne, les
représentants de ces quatre Etats, Joseph Bonaparte pour
la France, Lord Cornwallis, Ministre de Sa Majesté Britannique,
le Chevalier Azara, Ministre d'Espagne et le Citoyen Schimmel
Penninck, Ministre de la République Batave, se réunirent
à la Maison Commune le 6 germinal an X (27 mars 1802).
Vers deux heures de l'après-midi, la grosse cloche du
beffroi annonçait l'arrivée des Ministres. Ils
furent reçus par Monsieur Augustin Debray, Maire, et ses
adjoints qui les accompagnèrent dans la salle du Conseil.
Là, ils restèrent avec les secrétaires de
légation dans la salle dont les portes furent fermées.
A cinq heures, il fut permis aux autorités, aux fonctionnaires,
d'entrer pour être témoins de l'apposition des signatures
et des sceaux des quatre Ministres au bas de chacune des expéditions
du traité.
En avant, Joseph Bonaparte serre les mains de Lord Cornwallis,
en habit rouge et cheveux poudrés. Le représentant
des Provinces Unies, Schimmel Penninck, assis devant la table,
met sa signature au bas du traité. Derrière lui,
l'évêque constitutionnel, Desbois de Rochefort est
debout. A droite, le Chevalier Azara appose les cachets. Auprès
et en arrière, se tiennent debout le Préfet Quinette,
le Général, le Maire Augustin Debray, les Conseillers
de Préfecture. Au fond, la foule des invités se
presse et manifeste ses sentiments de satisfaction.»
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